mardi 17 mai 2016

L'urgence pas urgente

Ils arrivent vers 21h, main dans la main. Elle, jeune fille souriante malgré la douleur. Lui, jeune homme courtois lui tenant tendrement les épaules. C'est mignon un couple amoureux. Pendant qu'elle s'enregistre à l'accueil, il ne la quitte pas, la couvant de son regard protecteur. Puis ils vont s'asseoir en salle d'attente. Il lui parle doucement en lui tenant la main. Elle l'écoute d'une oreille distraite. Elle a mal. Vraiment mal. Elle regarde son index bleui et enflé et se dit que ça ne va pas être très commode pour le travail. Tant pis, elle fera avec. Perdue dans ses pensées, elle ne remarque pas que son copain s'impatiente. Il cherche à accrocher le regard des soignants, soupire, regarde l'heure à de nombreuses reprises. C'est quand même incroyable qu'on attende autant! Elle lui sourit calmement, il n'y a rien d'urgent, rien de grave, ça n'est qu'un doigt cassé après tout.
Elle a sommeil, elle voudrait s'allonger quelque part, mais les chaises de la salle d'attente n'invitent pas au repos. Son copain s'agite, il n'aime pas la voir souffrir. Il apostrophe un soignant, pourquoi est-ce si long? L'infirmier, agacé par le ton véhément du jeune homme, réplique qu'il y a des urgences plus urgentes. La jeune fille baisse les yeux, elle a un peu honte, elle préfère se taire.
Les heures passent. Elle essaie de s'endormir sur l'épaule de son copain, mais la douleur l'en empêche. Vers une heure du matin, elle passe à la radio. Son copain voudrait l'accompagner mais l'interne refuse, lui assurant que ce sera rapide.
Elle est seule maintenant. Dans la salle d'attente de radiologie, un interne explique à un jeune homme en pleurs qu'il faut opérer sa cheville et qu'il va devoir rester à l'hôpital. La jeune fille l'envie, rester à l'hôpital ça veut dire avoir un lit... et pouvoir y dormir.
La radio se fait rapidement. Le radiologue est fatigué, la jeune fille aussi. C'est cassé, mais sans gravité, une attelle et des antalgiques feront l'affaire. La jeune fille peut rentrer, il est bientôt deux heures du matin et la nuit sera courte. Le jeune homme, lui, est rassuré de retrouver sa chère et tendre. Un bisou dans le cou, une main sur les épaules, et les voilà repartis comme ils étaient venus, amoureusement.

Franchement, ça n'avait rien d'urgent, la jeune fille aurait pu attendre le lendemain et aller passer une radio en ville. Vu le monde qu'il y avait, ça aurait libéré la place. Et puis cet air déçu qu'elle a pris quand les soignants lui ont expliqué que les lits étaient pour les vraies urgences... non mais franchement, c'est pas un hôtel ici! Quant à lui, l'amoureux énamouré, cette façon qu'il avait de regarder tout le monde de travers! Et cet air suspicieux quand on lui a refusé l'accompagnement à la radio... Hé ho, il peut la lâcher cinq minutes sa copine hein, elle va pas s'envoler!

Quelques heures plus tôt, les amoureux se sont disputés. Une fois de plus, une fois de trop. Il l'a frappée. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a eu peur, a voulu s'enfuir. Il l'a retenue, elle s'est débattue. Instant de lutte. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a réussi à atteindre la porte et à l'ouvrir, elle a essayé de sortir, mais il a été plus rapide et a claqué la porte sur ses doigts. La douleur a été fulgurante. Elle a crié. Il s'est arrêté, s'est inquiété. D'habitude elle ne crie pas. Il a eu peur. Il a été plus loin que d'habitude, et maintenant elle pleure. Elle dit qu'elle veut le quitter, qu'elle ne l'aime plus, qu'elle a peur de lui. Mais lui, il l'aime, et il ne voulait pas lui faire mal. Il pleure lui aussi, il est paniqué. Il veut l'emmener à l'hôpital. Elle refuse, tout ce qu'elle veut c'est sortir d'ici et qu'il la laisse tranquille. Il insiste, elle ne peut pas partir comme ça, c'est peut-être cassé, c'est peut-être grave. Et puis, pour être honnête, il a peur de ce qu'elle pourrait faire, peur des conséquences... pour lui. Elle est fatiguée, elle a mal, elle a peur. Il ne la laissera pas partir de toute façon. Alors elle accepte. Parce qu'à l'hôpital il y aura du monde. Parce qu'elle ne sera plus seule avec lui. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra se confier à quelqu'un. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra être protégée. Parce qu'avec un peu de chance quelqu'un verra la femme battue derrière l'amoureuse transie.

Motif de consultation : une broutille pas très urgente.
Patiente : une jeune fille amoureuse qui aurait largement pu attendre le lendemain, exigeante de surcroît.
Accompagnant : un jeune homme amoureux et impatient.
Soignants : fatigués et blasés.

Au suivant!

D'autres billets sur les urgences ici :
http://www.patienteimpatiente.fr/2016/02/bref-jai-ete-aux-urgences.html

http://chroniqueshortensiennes.blogspot.fr/2016/05/urgences.html

jeudi 12 mai 2016

Et si?


"On n'a pas le temps de parler aux résidents/patients, c'est de la folie!"
"Douze toilettes en trois heures, c'est n'importe quoi!"
"On court tout le temps!"
"On fait tout trop vite!"
"On n'est plus des soignants mais des robots!"
"On maltraite les patients/résidents, on n'a pas le temps de bien faire les choses!"
"Ils se rendent pas compte dans les bureaux, ça se voit qu'ils ne font pas notre travail!"
"Il faudrait plus de soignants, on le dit tous les jours mais personne ne nous écoute!"

Et si on faisait une pause? Si on refusait le rythme imposé? Si on prenait notre temps?

Et si, au lieu de faire le VMF (Visages Mains Fesses) - habillage rapide - hop hop hop on se dépêche avec Madame Pie, on faisait les choses normalement, sans la brusquer? Et si on allait à son rythme au lieu de lui enjoindre d'aller au nôtre? Et si on prenait le temps de lui parler? Et si on s'autorisait à l'attendre quand elle chemine d'un pas lent vers la salle de bain?

Et si, au lieu de nous dépêcher pour finir dans les temps, on ne finissait pas? Si on ne "faisait" que dix patients/résidents au lieu de douze? Si, au moment crucial où nous devrions avoir fini les toilettes et enchaîner sur les repas, nous nous pointions la bouche en coeur dans le bureau de la direction pour dire qu'on n'y arrive pas?

Et si nous donnions à manger aux résidents/patients les plus dépendants lentement au lieu de les gaver comme des canards en période de fêtes? Si nous prenions le temps d'être vraiment avec eux au lieu de courir pour servir tout le monde dans les temps? Si nous leur accordions le temps qu'ils méritent (et qu'ils payent)?

Et si nous faisions la grève du zèle? Si nous faisions notre travail en comptant les heures au lieu de compter les tâches? Si, au lieu de se cacher dans les vestiaires pour critiquer les "administratifs", nous allions crier haut et fort notre ras-le-bol dans le bureau de ces derniers?

Et si, au lieu de dire qu'il faut prendre soin de soi pour prendre soin des autres, on pensait différemment? Et s'il fallait prendre soin des autres pour prendre soin de soi?