vendredi 1 avril 2016

Courir en rose... ou pas.

Isabelle est motivée. Ce matin elle a couru une heure, et c'était bien. Elle sent qu'elle s'améliore, elle court plus vite, plus longtemps, et elle trouve ça plaisant. Alors c'est décidé, elle se lance. Elle va tenter une course, une vraie, avec dossard et foule et classement. Justement, ça tombe bien, une "course rose" est organisée le mois prochain dans sa région, pourquoi ne pas s'y inscrire? Un petit 10 kilomètres, c'est faisable, et puis c'est pour la bonne cause. Un clic, deux clics, trois clics, et la voilà presque inscrite. Encore un dernier clic et elle pourra prendre le départ, en rose, pour une course rose, au milieu de femmes en rose, au profit de la campagne "Octobre rose". Tout ce rose, ça lui donnerait presque la nausée... Le rose c'est gai, girly, mignon, féminin... Bref, tout le contraire du cancer du sein, et du cancer en général.

Isabelle pense à son amie Marie. L'annonce de son cancer. Le choc. La colère. Les traitements, longs, douloureux. Les examens. L'attente. Le verdict. L'opération. La douleur. La reconstruction. La douleur encore. Les larmes. L'accalmie. La récidive. Les traitements, encore. La douleur, toujours. La peur. Et maintenant? Maintenant, Marie attend. Les prochains examens, le prochain verdict. Marie attend et elle a peur. Non, le cancer n'est pas rose.
Isabelle pense aussi à sa tante Françoise, qu'elle n'a que brièvement connue. Elle revoit ses yeux fatigués, son foulard bariolé et ses robes amples qu'elle portait pour cacher les cheveux et les seins qu'elle n'avait plus. Elle revoit les sursauts de sa mère dès que le téléphone sonnait un peu tard. Elle revoit la tristesse de son petit cousin. Elle revoit cette journée d'été, une belle journée ensoleillée, une journée bien trop belle pour un enterrement. Non, le cancer n'est pas rose.
Elle revoit sa cousine Sophie, la fille de Françoise. Sophie et son humour à deux balles qui fait quand même rire tout le monde, Sophie et ses histoires de boulot qui font pleurer tous ceux qui n'ont pas ri à ses blagues, Sophie et son abruti de caniche qui la suit partout. Sophie et sa double mastectomie préventive. Non, le cancer n'est définitivement pas rose.

Maintenant, Isabelle hésite. Le rose, finalement, ça n'est pas si mignon que ça. Un clic, deux clics, trois clics, et la voilà partie à la recherche d'infos sur la campagne d'Octobre rose. Elle tombe sur des blogs de femmes malades, sur des articles de presse, sur des forums de soutien. Elle tombe également sur des campagnes passablement ridicules, des messages pailletés qui lui filent la nausée et de jolis commentaires dégoulinants de rose et de bons sentiments. Elle tombe sur plein de choses plus ou moins utiles, elle lit, clique sur un lien, lit autre chose, clique encore... Au hasard de ses clics, elle tombe sur ça, et ça. Elle commence à voir rose (vous le sentez venir le jeu de mots pourri?). Et puis elle tombe sur ça. Là, elle voit rouge! Une malade attaquée par une asso pour les malades, c'est un peu fort de café quand même!
Isabelle soupire et ferme tous les onglets ouverts, sauf un. Elle se retrouve sur le site de la course rose à laquelle elle veut s'inscrire. Elle hésite un peu, le doigt en l'air, il ne reste qu'un clic pour finaliser l'inscription. Cliquera? Cliquera pas?
Elle regarde par la fenêtre. Dehors, elle voit la forêt toute proche. Les grands arbres et leurs bruissements de feuilles, les brindilles qui craquent sous ses baskets, l'odeur du sous-bois... Le calme et le silence, la douche et le thé brûlant quand elle rentre... C'est tout ça qu'elle aime quand elle court. Quel besoin a-t-elle d'aller se déguiser en bonbon rose et d'aller se mêler à des centaines d'autres bonbons roses pour courir sans plaisir dans la ville et le bruit? Besoin de faire un geste? De se donner bonne conscience? De soutenir une cause sans même savoir où ira véritablement son don?
Finalement, Isabelle clique sur la petite croix en haut à droite de l'écran et éteint son ordinateur.

Tiens, et si elle appelait sa cousine Sophie pour lui proposer un resto?

Edit de 16h : l'association Courir pour elles vient de publier un communiqué de presse, à lire ici, et son bilan financier 2014-2015, à consulter ici.
Une petite chose pour finir. Dans le communiqué de presse stipulant que la plainte contre Manuela Wyler sera retirée après accord du Conseil d'Administration, il est utilisé sept fois le mot "diffamer" (ou des variantes telles que diffamation, diffamatoire...). Pour info, la définition de diffamer, d'après le Larousse, est la suivante : chercher à perdre quelqu'un de réputation en lui imputant un fait qui porte atteinte à son honneur, à sa considération. Donc réclamer des comptes, c'est diffamant. OK. Je note.

PS : d'autres blogueurs en ont parlé, ici et ici, ici et ici. C'est vachement bien écrit, et même parfois c'est drôle. Moi je sais pas faire drôle, j'y arrive sur plein de trucs mais pas avec ce sujet, c'est con. De même que je sais pas dire aux gens qu'ils sont fantastiques, je suis un peu trop timide/pudique/maladroite pour tout ça... alors bon... voilà... Parmi les blogs cités dans ce billet, y a trois nanas que j'ai eu la chance de rencontrer... et vraiment, elles sont chouettes. Alors franchement, le cancer... Fuck.