samedi 19 mars 2016

Réunion de pigeons


L'histoire se passe il y a quelques années. À l'époque, je travaille à temps très très partiel, nous habitons un quartier un peu pourri, et Amélie vient de commencer sa prise en charge au CPEA... Bref, notre vie n'est pas très gaie. C'est le début du mois, le virement ASSEDIC a du retard et, inquiète, je les appelle. Je tombe sur une charmante dame, D.B., qui m'écoute très gentiment lui expliquer notre situation (catastrophique). Au bout de quelques minutes, elle me dit qu'elle aurait peut-être quelque chose à me proposer et qu'elle me rappellera très vite. Je suis plutôt perplexe. L'ASSEDIC et l'ANPE sont à l'époque deux organismes bien distincts et je me demande pourquoi cette gentille dame se propose de m'aider. Au téléphone, Madame D.B. ne me dit grand chose, alors je prends mon mal en patience, et j'attends qu'elle me rappelle. Le soir, quand mon mari rentre du travail, je lui parle de cette dame, et de sa proposition d'aide. Je suis confiante, mon mari l'est moins. L'avenir me dira qu'il a raison.
Quelques jours plus tard, Madame D.B. me rappelle et me propose un rendez-vous le 10 janvier pour "quelque chose de nouveau". Oui mais le "quelque chose", c'est quoi ? Est-ce que ça a quelque chose à voir avec l'éducation spécialisée ? Madame D.B. Sait que je suis monitrice éducatrice en recherche de poste, aurait-elle des contacts dans ce domaine ? Mais la « gentille » conseillère reste mystérieuse. Elle ne veut pas en dire plus au téléphone, et me dit juste dit que c'est "très intéressant". Je demande alors naïvement si ça a quelque chose à voir avec le social, et mon interlocutrice me répond que d'une certaine façon, oui, puisqu'il y a beaucoup d'argent à gagner... Hem! De moins en moins naïve, je demande si c'est de la vente à domicile ou quelque chose dans le genre, ce à quoi Madame D.B. répond que c'est "du marketing internet". Voilà. Madame D.B. ne veut pas en dire plus, elle me laisse juste son numéro de portable ainsi que le lieu et la date du rendez-vous.
Du coup, je me pose des questions : est-ce que c'est de la vente pyramidale? Est-ce que c'est Herbalife? Est-ce qu'il faut vendre des manuels "comment gagner des millions sur internet" à des pauvres naïfs? Est-ce que c'est du téléphone rose (ben quoi? j'ai une voix très sexy il parait)? Est-ce que c'est juste une banale secte qui récupère les pauvres chômeurs désespérés? Est-ce que Mme D.B. est la fille du dernier président du Nigéria dont l'héritage a été spolié? Est-ce une extra-terrestre qui enlève les Bretons afin de leur extorquer la recette du kouign amann? Est-ce une dangereuse psychopathe?
Bref, je me pose plein de questions... et je rappelle au passage aux lecteurs attentifs que Mme D.B., travaillant pou l'ASSEDIC, est en contact permanent avec des chômeurs et a accès à plein d'informations sur eux (nom, prénom, date de naissance, numéro de sécu, adresse, téléphone...). The question is : est-ce vraiment déontologique?
Alors, votre avis???
 

Le 10 janvier arrive et j'ai eu largement le temps de réfléchir à l'affaire « marketing internet ». Je suis de moins en moins motivée pour aller faire ma curieuse au péril de mon état mental précaire... mais je me dis que je n'ai rien à perdre alors, autant aller voir...
Je pars presque à l'heure de chez moi, mais forcément, je me perds en route (acte manqué?), et j'arrrive donc franchement en retard. Petit lotissement tout neuf, petites maisons toutes bien alignées, petites allées, petits rond-points... et me voilà au 2 rue H.T. Je me gare, je respire, je sors de la voiture, je jette discrètement un petit coup d'oeil par la fenêtre... et je vois un petit groupe sagement assis devant un lecteur DVD... mouais, ça sent le bourrage de crâne ce truc. Je sonne, "excusez-moi pour le retard, patati patata, j'ai écrasé un sanglier... bla bla... j'ai porté secours à un hérisson en détresse... patata... j'ai percuté une trottinette conduite par une rasta en string... patata..." bref je me confonds en excuses (mais pas trop quand même), je rentre, je m'assieds... et j'admire! Au programme ce soir : la vie merveilleuse des conseillers A***, leurs salaires mirobolants, leur séminaire au Mexique, leur bonheur, leur joie de vivre, leur beauté... rhoooooo, c'est magnifique, j'en chialerais presque! Fin du DVD... gros silence. Et là, la quasi-chômeuse innocente et naïve que je suis demande :
- Faut vendre quoi?
- Justement, j'ai des catalogues, répond la merveilleuse conseillère A*** (qui est aussi interlocutrice ASSEDIC, pour ceux qui auraient perdu le fil). Je feuillette, les pigeons accompagnateurs aussi... mouais, bof, rien de fabuleux : fringues, produits ménagers, bijoux, produits de beauté... de la marque A*** bien sûr! Le principe est simple: le vendeur touche 5% de ses ventes (mais vu le prix des produits, il a intérêt à être bon vendeur!) et un pourcentage des ventes de ses filleuls... hum hum, mais ça ressemble à de la vente pyramidale ça!
Bref, je ne suis pas convaincue... surtout que Madame D.B. insiste lourdement pour nous refourguer son "complément d'information" avec DVD explicatif et produits test pour la modique somme de... 99 euros! Aaaaaargh, il est là le piège!!! Je reviens à la charge et demande, toujours avec ma douce voix innocente, s'il faut acheter du stock.

- Mais pas du tout, me répond la gentille-conseillère-de-mes-deux, il y a les catalogues... mais il faut les acheter (hi hi, elle est rigolote!). Bon, je suis pas complètement stupide, si je veux qu'un client-pigeon m'achète un truc, il faudra bien que je le lui montre en vrai... donc que je l'aie avec moi... donc il faut que je l'achète AVANT! Bref, je ne suis pas intéressée, et je décline poliment mais sèchement l'offre pas très alléchante de Madame D.B. Au passage, je lui fais quand même remarquer que cette façon de « recruter » n'est pas très déontologique, et que je ne serais jamais venue si elle m'avait annoncé clairement la couleur. Madame D.B. hausse les épaules et, d'un ton condescendant, rétorque qu'elle m'offre une chance de gagner de l'argent et que je devrais l'en remercier au lieu de le lui reprocher. Salope ! Je quitte ce traquenard de façon fort peu cavalière, en me retenant de claquer la porte.
En sortant de là, je suis franchement énervée, d'autant plus que quelques uns des potentiels pigeons convoqués à cette masquarade ont signé un chèque pour acquérir le fameux DVD. Ma seule envie, c'est de contacter l'ASSEDIC pour leur raconter cette histoire, mais Madame D.B. m'a fait entendre que j'avais tout intérêt à garder ça pour moi... Malhonnêteté et chantage...

Plusieurs années plus tard, j'en ai quand même parlé à un conseiller Pôle Emploi. Il a froncé les sourcils et noté le nom, mais je ne pense pas qu'il y ait eu de suite... Combien de chômeurs sont encore contactés par Madame D.B aujourd'hui? Mystère... et crotte de pigeon!