jeudi 2 juin 2016

Laisse-toi faire #2

Le début de l'histoire est ici.

Elle s'endort tard, elle ne se sent pas bien, et tellement coupable de n'avoir pas protesté plus fermement.
Le lendemain, tout semble normal. Le parrain est sorti, les parents de Stéphanie parlent de tout et de rien. Elle se sent complètement décalée, abrutie par les événements de la veille. Elle essaie de réfléchir à ce qui s'est passé, mais tout le monde semble si normal, est-elle donc la seule à avoir ressenti l'anormalité de la situation ? 
- Pourquoi as-tu pleuré hier soir? lui demande soudain Stéphanie. 
Elle est sidérée par cette question. Son amie n'a-t-elle rien vu elle non plus? Et si c'était elle qui se faisait des films? Et si tout cela était vraiment normal?
La matinée s'écoule, ils mangent, puis les gamines vont à leur cours de gym. Le parrain est venu. Il passe une heure au fond de la salle à les regarder. Elle rate tous ses enchaînements ce jour-là, son regard insistant la gêne, elle rase les murs pour l'éviter. Lui, il sourit, l'air calme... et normal.
17h, fin du cours. Elle rentre chez elle directement et s'enferme dans sa chambre. Sa mère vient la voir pour lui demander si la soirée s'est bien passée. Elle pleure, elle hoquette. « Surtout ne dis rien à papa, surtout ne dis rien ! Promets ! » Sa mère s'inquiète, lui demande ce qui s'est passé. Alors elle raconte : l'exhibition des petits singes savants, le gâteau pas frais, le coq au vin, le mal de ventre, les gestes déplacés, les mains du parrain qui remontaient à chaque fois vers l'intimité, ces mêmes mains qui la retenaient, qui la reprenaient à chaque fois qu'elle essayait de se lever, le baiser du soir « pour rire », la peur, le silence complaisant des adultes… 
Elle pleure, elle ne s'arrête plus, tout sort dans le désordre, elle se sent sale, stupide, coupable… Sa mère est furieuse, elle veut appeler les parents de Stéphanie pour leur demander des explications mais elle la supplie de ne pas le faire. 
La mère ne téléphone pas, elle attend que le père rentre du travail pour lui parler. Elle se sent trahie, elle avait fait promettre de ne rien dire. Son père lui demande de lui raconter, elle recommence. C'était déjà difficile d'en parler à sa mère, ça l'est encore plus de raconter à son père. 
Suite à cette discussion, ils lui interdisent de retourner chez Stéphanie. C'est tout.

Fin de l'histoire. Pas de coup de fil aux parents de Stéphanie, pas de plainte, rien. On passe sous silence et on tâche d'oublier. On fait comme si, on fait semblant, les parents de Stéphanie sont des amis, on ne va quand même pas remuer ciel et terre pour ça !
Elle reste seule avec sa culpabilité, sa honte et son dégoût. Pourtant ça devrait être aux grands de se sentir coupables : le parrain pour les gestes qu'il a eus, les parents de Stéphanie pour leur absence de réaction, les siens pour leur silence. Tous coupables, tous complices. Mais devant l'absence de réaction des « grands », devant leur manque de protection, c'est elle, la gamine de onze ans, qui se sent coupable : coupable de n'avoir pas crié, d'avoir laissé faire, de n'être pas partie. Et puis, quand elle grandira, coupable de ne rien dire, coupable de ne pas porter plainte. Mais porter plainte pour quoi ? Pour un type aux mains baladeuses qui tripote les petites filles ? Pas de viol, pas de coups, juste une salissure. 

Quelques années plus tard, elle le reverra, par hasard. Ce jour-là, il sera avec ses filles. La plus petite sera sur ses genoux, et elle ne verra que les mains du parrain caressant le dos de la petite. Elle se demandera si elle-aussi... et elle se sentira encore plus coupable du silence des adultes.
Elle croira longtemps que les gestes du parrain auront été la pire chose de cette soirée... puis elle se rendra compte que finalement, le pire n'est pas le geste mais le silence. Le silence complice et coupable. Le silence qui fait que la victime devient elle aussi complice... et coupable.


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