lundi 6 juin 2016

La vie d'avant

20 septembre 1994.
Sept heures. Le bip-bip du réveil sort Christelle du sommeil. Elle s'étire longuement, enfile ses chaussons et descend silencieusement les escaliers. Il ne faut pas réveiller les enfants. Elle prépare le café et, pendant qu'il coule, allume le chauffage dans la salle de bain. Café, cigarette, douche. La petite demi-heure calme de la journée, avant la course. Puis tout s'enchaîne : il faut réveiller les enfants, les préparer, les emmener à l'école, filer au boulot... S'il n'y a pas trop d'embouteillages elle arrivera avec cinq minutes d'avance et se prendra un petit café-clope avec les collègues avant de commencer.
Christelle est vendeuse en librairie. Elle aime son boulot, elle le trouve intéressant et l'équipe est sympa. Ce soir, elle fera un petit crochet par la boutique d'à côté avant de rentrer. Elle y a repéré une jolie veste qui serait parfaite pour le mariage de son frère. La vendeuse est sympa, elle lui fera une petite ristourne. Quand elle arrivera chez elle, son mari sera déjà rentré et aura préparé le repas. Ils mangeront tous ensemble, coucheront les enfants et elle profitera du calme du début de soirée pour appeler ses parents.


20 septembre 2014.
Sept heures. Deux coups brefs frappés à la porte, le bruit de la clé de la serrure, le soignant entre dans la chambre.
- Bonjour Christelle, il est sept heures! Bien dormi? Tu sors du lit et tu vas dans la salle de bain, je prépare tes vêtements et j'arrive.
Christelle s'étire, enfile ses chaussons et se dirige dans la salle de bain. Là, elle prend sa douche sous le regard et avec l'aide du soignant.
Quand elle revient dans la chambre, ses vêtements sont posés sur le lit. Pantalon noir, t-shirt bleu, pull bleu. Elle aurait préféré un autre pantalon, mais impossible de changer, son placard est fermé à clé et le soignant est pressé. Tant pis.
Huit heures moins dix. Christelle attend devant la porte de la salle à manger avec les autres résidents. Le petit-déjeuner est servi à huit heures, il faut patienter. 
Huit heures et demie. Christelle a bu son café et mangé ses tartines. Chez elle, elle mangeait du pain aux céréales le matin, mais ici il n'y en a pas. Elle débarrasse son plateau et se dépêche de sortir de la salle à manger, trop bruyante à son goût. Dans une demi-heure le soignant lui donnera sa cigarette, il faut patienter encore un peu. Ici, tout est compté. C'est un café le matin, pas plus, et une cigarette à 9h. Le budget est serré, le café coûte cher à la société qui paie pour les malades et le prix du tabac augmente plus vite que l'Allocation aux Adultes Handicapés.
Neuf heures dix. Christelle a fumé sa cigarette et elle attend. Pas d'activité programmée ce matin, elle essaiera de trouver quelqu'un, soignant ou soigné, pour une partie de dominos, en attendant la cigarette de onze heures.
Midi. Au menu, crudités, poisson, riz et petits légumes, yaourt aromatisé, fruit. Christelle demande si elle peut avoir un yaourt à la fraise au lieu de celui à l'ananas. Impossible, il n'y en aura pas assez pour tout le monde si chacun décide du goût qu'il préfère.
L'après-midi s'écoule lentement. Cigarette de treize heures, sieste, cigarette de quinze heures, télé, goûter, cigarette de dix-sept-heures, télé... Comme tous les jours, Christelle dit au soignant qu'elle aimerait s'acheter un nouveau sac à main. Comme tous les jours, le soignant lui répond qu'il faut voir ça avec son tuteur et en discuter en équipe par la suite afin de programmer une sortie.
Vingt heures. La journée est bientôt finie. Christelle a mangé, fumé sa dernière cigarette de la journée, et elle attend maintenant que le soignant passe lui donner son traitement pour la nuit. Quand il arrive, elle lui dit qu'elle aimerait appeler sa fille.
- Pas maintenant Christelle, tu sais bien que le soir on n'a pas le temps pour les accompagnements personnalisés. Tu en parleras à ton référent et vous ferez ça ensemble, d'accord? Allez, bonne nuit Christelle, à demain.
Christelle s'endort rapidement. Aujourd'hui était comme hier et demain sera comme aujourd'hui. Parfois, elle repense à sa vie d'avant, quand elle pouvait choisir ce qu'elle buvait, mangeait et fumait, quand elle s'habillait comme elle en avait envie et téléphonait sans attendre qu'on lui en donne l'autorisation. Quand tout était si simple. Mais ça, c'était avant. Avant la maladie, et avant l'hôpital.

Vingt et une heures. Transmissions.
- Christelle a eu beaucoup de demandes aujourd'hui, dit un premier soignant.
- Oui, en ce moment elle est exigeante, il lui faudrait tout et tout de suite. Mais bon, ça fait partie de sa pathologie ça, elle est intolérante à la frustration, répond le deuxième soignant.

2 commentaires:

  1. Beaucoup de compassion pour Christelle . Mais que fait sa famille ? que fait son tuteur ? concernée de près par le problème pour un de mes enfants, je peux vous assurer que je suis très présente et ne laisserai pas perdurer une telle situation.

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  2. Les demandes jugées comme des caprices, la prétendue nécessité de "recadrer" tout et n'importe quoi, la moindre phrase examinée a l'aune d'un diagnostic, le néant dans les projets de soins, c'est le monde a part de psychiatrie "carcérale" que l'Italie à dézingué à coup de pelle.


    Trop souvent les patients schizophrènes, psychotiques et autre joyeusetés sont condamnés en France non pas a vivre avec leur maladie, mais littéralement dedans: tout le monde se fou qu'il y ait eu un avant, c'est fini m'dame, faut faire son deuil et surtout rien espérer pour l'avenir. Et là s’enchaînent les journées à s'ennuyer ferme, rythmé par un cadre qui annihile les derniers restes d'un individu et toute ses chances de s'en sortir.

    ps: dsl, c'est un commentaire en colère. J'ai la chance d'avoir une famille dans laquelle on trouve plusieurs patients qui ont des problèmes à la tête: c’est un peu notre épée de Damoclès a nous. Le seul qui 15 ans après sa descente aux enfers mentale vit une vie tout à fait normale (et travaille en tant qu'ASH!) ne vit pas en France et n'y a pas été "soigné". Et heureusement pour lui. Il faut savoir que dans notre beau pays le recours au long séjour en psychiatrie dépend plus de son département de résidence et de sa couverture en offre de soin que de sa pathologie. C'est magique.

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