samedi 25 juin 2016

La douloureuse attente

Été 2012.
Le crabe a gagné, il a perdu. Il va bientôt mourir. Il le sait, sa famille le sait, les soignants le savent. C'est plus simple ainsi. Pour l'heure, il bénéficie des soins palliatifs à domicile, avec passage quotidien des infirmiers et aides-soignants. Ça se passe plutôt bien, quelques couacs avec la pharmacie mais rien d'insoluble. Sauf ce soir. Ce soir, il y a un problème avec la perfusion. Il est tard et l'infirmière de l'HAD ne peut pas se déplacer, pas d'autre choix que les urgences. Embarquer un père en fin de vie et sa fille en fin de grossesse n'est pas une mince affaire, heureusement que le fils est ambulancier, ça aide! Après un trajet légèrement angoissant (pourquoi cette fichue perfusion ne veut-elle pas s'écouler normalement?), la petite famille arrive à bon port. Chance inouïe, il n'y a que deux personnes en salle d'attente. Chic, ça devrait aller vite, et tant mieux parce que tout le monde est crevé!
L'enregistrement est assez rapide. Le monsieur est suivi dans cet hôpital, ça tombe bien. Commence l'attente. 
La première heure passe presque vite. On discute, on bouquine, on dit bonsoir aux nouveaux arrivants. C'est presque amusant de se trouver là. Si la fille accouche maintenant, elle sera bien entourée, dit-elle en riant!
La deuxième heure est plus difficile. Le père ne dit rien mais il serre les dents. Le fils fait des allers-retours entre la petite salle d'attente et l'accueil. Pourquoi est-ce si long? Pourquoi personne ne vient voir son père? Pourquoi ne propose-t-on pas un lit à ce dernier pour qu'il puisse au moins se reposer?
La troisième heure est éprouvante. Le père souffre. Il ne dit rien, mais ses enfants ont remarqué le tremblement qui l'agite. Dans l'angoisse qui a précédé le départ, personne n'a pensé à prendre la morphine. Ils demandent à la dame de l'accueil si elle peut prévenir un médecin, mais celle-ci leur répond qu'il y a hélas d'autres urgences à gérer. La douleur, ça n'est pas une priorité ici.
La quatrième heure est horrible. Un lit s'est libéré et le père peut enfin s'allonger en attendant qu'un médecin le voie. Mais il n'a toujours pas reçu d'antalgique. Un cancer, au stade terminal, ça fait mal. Très mal. N'importe quel soignant sait cela. Mais ça a l'air tellement compliqué de trouver de la morphine dans cet hôpital... Le fils est furieux. Ils sont venus pour un petit problème de perfusion, n'ayant pas d'autre choix que les urgences, ils n'imaginaient pas que ça se transformerait en séance de torture. Du coup, il est de moins en moins patient. Il a envie d'insulter tout le monde, mais il n'y a personne d'autre que la dame de l'accueil, qui d'une part n'y est pour rien, et d'autre part est fort aimable, alors ce serait dommage. La fille est furieusement inquiète. Pour son père qui souffre d'abord. Mais aussi, plus égoïstement, pour elle. Elle se dit que si elle doit accoucher dans cet hôpital, elle a intérêt à venir avec un stock de paracétamol, parce que pour la péridurale c'est pas gagné! Le père est furieux. Mais lui, il est trop faible pour dire quoi que ce soit, alors il se tait.
Cinquième heure. La perfusion est réglée, ça n'était pas très grave finalement. La petite famille rentre enfin chez elle et le père peut enfin prendre sa morphine. Tout le monde est épuisé, et amer. L'attente, le stress, l'absence des soignants, tout ça, ils peuvent le comprendre. Il y avait d'autres urgences que la leur, et la jeune fille avec sa fracture du coude arrivée après eux était une situation bien plus urgente que leur perfusion bouchée.
Mais la douleur, putain, la douleur! Comment peut-on à ce point ignorer quelqu'un qui a mal? Comment peut-on le laisser plusieurs heures durant sur un siège en métal sans même lui proposer ni fauteuil ni antalgique? Comment peut-on oser lui dire qu'on ne peut rien lui donner d'autre que du paracétamol? Pour un cancer au stade terminal dont il mourra quelques semaines plus tard?

Comment peut-on soigner sans prendre soin?

  

1 commentaire:

  1. Peu à peu...patients...et médecins ont perdu notion de la différence entre "soigner" et "guérir " : le "droit au soin" est devenu "droit à la guerison" ...; et tant pis si on oublie le soin, si on impose la démarche du geste censé guérir !
    En découle l'acharnement...demandé des deux côtés...et maintenant, en réaction la législation de la fin de vie...
    Dommage !!!
    Mais il en est de cela comme de la désertification médicale, de la baisse du généraliste " qui n'en connaît pas tant que le spécialiste...!!!" : on le savait...on a été averti...on n'a rien dit...rien fait...laissé s'instaurer la loi du Numerus Clausus et de l'"Hopital rentable " ...!
    Plus le temps de pleurer !
    Et ça n'ira pas mieux d'un coup de baguette magique...de gauche ou de droite : les médecins aspirent aux même avancées sociales que leur patients...
    Il n'y a plus de curés ...et pas plus de Medecin à l'ancienne !!

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