mercredi 29 juin 2016

De l'autre côté...

Avant, j'étais monitrice éducatrice. Je travaillais avec des personnes psychiquement handicapées, dans une équipe pluridisciplinaire, et j'aimais ça. J'avais la fabuleuse impression de me sentir utile. En réunion, les professionnels décortiquaient les histoires de vie et les faits et gestes des résidents, essayaient de comprendre plein de choses et de proposer des accompagnements adaptés. Une fois par an, la famille était invitée pour la restitution de la synthèse, mais la plupart du temps elle était la grande absente de la prise en charge. On parlait beaucoup d'elle, mais on lui parlait peu. Après tout, si les enfants étaient handicapés, il y avait bien une raison non? Et comme le dit si bien le proverbe, la pomme ne tombe jamais loin de l'arbre...

Puis j'ai déménagé, je me suis mariée, j'ai eu un enfant... et je suis devenue la maman d'une enfant handicapée. Je me suis retrouvée de l'autre côté. "Du mauvais côté". Je n'étais plus la professionnelle diplômée qui accompagnait l'enfant/l'adolescent/l'adulte handicapé, j'étais la mère perdue qui venait demander de l'aide. Je n'étais plus la professionnelle diplômée qui avait des réponses, j'étais la mère démunie qui avait des questions. Je n'étais plus la professionnelle diplômée bientraitante et bienpensante qui savait ce qui était bien/pas bien pour les autres, j'étais la mère forcément coupable qui ne savait pas ce qui était bien pour sa propre fille.
J'ai cessé d'être monitrice éducatrice. D'une part parce qu'il n'y avait que très peu de postes dans ma région, d'autre part parce que c'était un peu compliqué de me remettre dans la peau d'une professionnelle diplômée alors que je me sentais comme une maman ratée ayant probablement gâché la vie de sa fille.
Ma fille a grandi. Le spectre du handicap s'est éloigné et j'ai cessé d'être une maman d'enfant handicapée. Je suis une maman, point. Mais je ne suis pas redevenue monitrice éducatrice pour autant, parce qu'il y a toujours aussi peu d'offres.
Je suis devenue aide à domicile, puis aide-soignante. Je suis tombée amoureuse de la gériatrie et je n'imaginais pas la quitter, mais un très joli hasard a mis une bonne étoile sur mon chemin et j'ai atterri en psychiatrie. Je reviens "du bon" côté. Je redeviens une professionnelle diplômée. Mais mon regard a changé.
Un jour j'ai entendu une infirmière dire qu'elle voulait se spécialiser en addictologie et, plus tard,  travailler avec des enfants handicapés, car parmi ces derniers il y en avait beaucoup dont les parents étaient alcooliques. J'ai eu un pincement au coeur en me disant que c'était peut-être ce que l'équipe éducative avait pensé de nous à l'époque où Amélie était considérée comme handicapée.
Un autre jour j'ai entendu un soignant parler de la vie "dissolue" d'un résident séropositif et dément, sous-entendant que bon, il l'avait un peu cherché quand même. J'ai eu un pincement au coeur en me disant qu'en plus d'être malade et interné, ce patient devait aussi porter le poids du jugement des bien-portants.
Un dernier jour enfin j'ai assisté impuissante au discours moralisateur d'un soignant qui reprochait à un patient son manque de savoir-vivre. J'ai eu un pincement de coeur en me disant que si j'étais à ce point privée de la simple liberté d'avoir une vie "normale", je n'aimerais pas qu'en plus on vienne me donner des leçons sur ce qu'il convient de faire et de dire dans cette vie que je n'ai pas choisie.

Que serait ma vie si je n'étais pas soignante mais soignée?
Que serait la vie d'Amélie si elle était encore considérée comme une enfant handicapée?
Que serait la vie de mes parents si leurs addictions les avaient menés à la maladie plutôt qu'à la mort?

Que seraient nos vies si nous n'avions pas la chance d'être "du bon côté"?



1 commentaire:

  1. C'est un billet vraiment intéressant, qui me renvoie à certaines de mes faiblesses. Merci.

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