samedi 16 juillet 2016

Ailleurs

Voilà, c'est fini. Après six ans d'aventure bloguesque anonyme (ou presque), j'arrête. Les blogs de Babeth resteront en ligne, mais je serai ailleurs. Et dans cet ailleurs, je serai moi, enfin.
J'ai raconté beaucoup de choses ici et . Quelques autres aussi par .
J'ai parlé de jolies choses, de ces beaux moments qui me faisaient aimer mon métier, et de choses moins jolies, beaucoup moins jolies, qui me faisaient douter de tout, et surtout de moi. Et vous étiez là.
J'ai parlé de mon père, de sa maladie, de sa mort, du deuil si difficile. Et vous étiez là.
J'ai parlé de l'école, des stages, de mes doutes incessants, de mon craquage complet en fin de formation. Et vous étiez là.
Et pour tout ça, merci, vraiment.

Ces blogs m'ont permis de faire de très belles rencontres. Ils m'ont aussi et surtout permis de m'exprimer, d'écrire un tas de choses que je n'aurais sans doute pas osé dire "en vrai", avec mon nom. Mais ça commençait à devenir compliqué. Compliqué pour moi d'être Babeth, et compliqué pour Babeth d'être moi. Vous suivez? Parce que parfois j'avais envie de défendre mes écrits, mais c'était ceux de Babeth. Parce que parfois Babeth avait envie de vous parler de ce qu'elle écrivait ailleurs, mais c'était moi, avec mon nom. Vous suivez toujours?

J'ai fait un peu de ménage ici, quelques billets ont disparu. Bizarrement, ce ne sont pas les plus personnels. Je commence une nouvelle aventure, avec mon vrai nom, et finalement ça n'est pas si compliqué que ça. Oh, j'avoue, je me la joue facile puisque pour le moment je me contente de reprendre de vieux billets... Mais il faut bien commencer non?

Allez, je me lance! C'est par ici, c'est tout nouveau, ça sent encore la peinture : http://soignanteendevenir.blogspot.fr/ 

À bientôt?




mercredi 29 juin 2016

De l'autre côté...

Avant, j'étais monitrice éducatrice. Je travaillais avec des personnes psychiquement handicapées, dans une équipe pluridisciplinaire, et j'aimais ça. J'avais la fabuleuse impression de me sentir utile. En réunion, les professionnels décortiquaient les histoires de vie et les faits et gestes des résidents, essayaient de comprendre plein de choses et de proposer des accompagnements adaptés. Une fois par an, la famille était invitée pour la restitution de la synthèse, mais la plupart du temps elle était la grande absente de la prise en charge. On parlait beaucoup d'elle, mais on lui parlait peu. Après tout, si les enfants étaient handicapés, il y avait bien une raison non? Et comme le dit si bien le proverbe, la pomme ne tombe jamais loin de l'arbre...

Puis j'ai déménagé, je me suis mariée, j'ai eu un enfant... et je suis devenue la maman d'une enfant handicapée. Je me suis retrouvée de l'autre côté. "Du mauvais côté". Je n'étais plus la professionnelle diplômée qui accompagnait l'enfant/l'adolescent/l'adulte handicapé, j'étais la mère perdue qui venait demander de l'aide. Je n'étais plus la professionnelle diplômée qui avait des réponses, j'étais la mère démunie qui avait des questions. Je n'étais plus la professionnelle diplômée bientraitante et bienpensante qui savait ce qui était bien/pas bien pour les autres, j'étais la mère forcément coupable qui ne savait pas ce qui était bien pour sa propre fille.
J'ai cessé d'être monitrice éducatrice. D'une part parce qu'il n'y avait que très peu de postes dans ma région, d'autre part parce que c'était un peu compliqué de me remettre dans la peau d'une professionnelle diplômée alors que je me sentais comme une maman ratée ayant probablement gâché la vie de sa fille.
Ma fille a grandi. Le spectre du handicap s'est éloigné et j'ai cessé d'être une maman d'enfant handicapée. Je suis une maman, point. Mais je ne suis pas redevenue monitrice éducatrice pour autant, parce qu'il y a toujours aussi peu d'offres.
Je suis devenue aide à domicile, puis aide-soignante. Je suis tombée amoureuse de la gériatrie et je n'imaginais pas la quitter, mais un très joli hasard a mis une bonne étoile sur mon chemin et j'ai atterri en psychiatrie. Je reviens "du bon" côté. Je redeviens une professionnelle diplômée. Mais mon regard a changé.
Un jour j'ai entendu une infirmière dire qu'elle voulait se spécialiser en addictologie et, plus tard,  travailler avec des enfants handicapés, car parmi ces derniers il y en avait beaucoup dont les parents étaient alcooliques. J'ai eu un pincement au coeur en me disant que c'était peut-être ce que l'équipe éducative avait pensé de nous à l'époque où Amélie était considérée comme handicapée.
Un autre jour j'ai entendu un soignant parler de la vie "dissolue" d'un résident séropositif et dément, sous-entendant que bon, il l'avait un peu cherché quand même. J'ai eu un pincement au coeur en me disant qu'en plus d'être malade et interné, ce patient devait aussi porter le poids du jugement des bien-portants.
Un dernier jour enfin j'ai assisté impuissante au discours moralisateur d'un soignant qui reprochait à un patient son manque de savoir-vivre. J'ai eu un pincement de coeur en me disant que si j'étais à ce point privée de la simple liberté d'avoir une vie "normale", je n'aimerais pas qu'en plus on vienne me donner des leçons sur ce qu'il convient de faire et de dire dans cette vie que je n'ai pas choisie.

Que serait ma vie si je n'étais pas soignante mais soignée?
Que serait la vie d'Amélie si elle était encore considérée comme une enfant handicapée?
Que serait la vie de mes parents si leurs addictions les avaient menés à la maladie plutôt qu'à la mort?

Que seraient nos vies si nous n'avions pas la chance d'être "du bon côté"?



samedi 25 juin 2016

La vie rêvée de l'aide à domicile. #2

Un témoignage de Sophie, auxiliaire de vie dans une entreprise de services à la personne.


Je suis déléguée du personnel. Il y a deux ans j'ai demandé expressément à ma gérante de mettre en place le temps de déplacement. Obligatoire. On m'a ri au nez mais on m'a toutefois envoyé un courrier m'assurant que ça allait être fait.
Je n'y ai jamais cru mais après tout si une bande de dindes accepte de se faire voler au détriment de leur sécurité et et de leur confort de travail.... Je ne vais pas me battre pour des esclaves qui se foutent de la convention.
Aujourd'hui chez un client la gendarmerie m'a téléphoné. Ma fille a pris de plein fouet une voiture en vélo.
Cale pied enfoncé dans le mollet, scanner du tronc cervical etc...
La gamine choquée que qui a failli tuer ma fille est rentrée dans ma boîte il y a quelques mois et est censée être à deux endroits a la fois. Elle n'a pas de temps de déplacement.
Certaines collègues me reprochent parfois mon agressivité et mon ton cru.
Toutes celles qui s'assoient sur nos droits je leur souhaite d'avoir une gosse qui s'éclate sur leur capot. Ou même de glisser et de se briser une épaule comme une de mes collègues.
J'étais encore aux urgences que ma boss m'envoyait un texto pour me dire que les heures manquées seraient à rattraper.
Ma fille ne peut pas monter les escaliers seule. Et bien croyez le ou non je suis censée, à partir de lundi, aller chez un nouveau client de 17h à 19h. Ça fait cinq ans que je travaille dans cette boîte, et quatre ans et demie que je travaille de  8h à 13h et de 14h à 17h. J'élève seule mes deux enfants, la gérante sait depuis longtemps que je ne suis pas disponible après 17h, et pourtant...

Pour info, la convention collective dont dépend l'entreprise de Sophie est la Convention collective nationale des entreprises de services à la personne du 20 septembre 2012 (cc 3217). Vous pouvez la consulter ici.

Concernant les temps de déplacement entre deux interventions, il est précisé au Chapitre II, section 2 :

e) Temps de déplacement entre deux lieux d'intervention
Le temps de déplacement professionnel pour se rendre d'un lieu d'intervention à un autre lieu d'intervention constitue du temps de travail effectif lorsque le salarié ne peut retrouver son autonomie.
En cas d'utilisation de son véhicule personnel pour réaliser des déplacements professionnels, le salarié a droit à une indemnité qui ne peut être inférieure à 12 centimes d'euros par kilomètre.
f) Temps entre deux interventions (1)
Les temps entre deux interventions sont pris en compte comme suit :
-en cas d'interruption d'une durée inférieure à 15 minutes, le temps d'attente est payé comme du temps de travail effectif ;
-en cas d'interruption d'une durée supérieure à 15 minutes (hors trajet séparant deux lieux d'interventions), le salarié reprend sa liberté pouvant ainsi vaquer librement à des occupations personnelles sans consignes particulières de son employeur n'étant plus à sa disposition, le temps entre deux interventions n'est alors ni décompté comme du temps de travail effectif, ni rémunéré.

La douloureuse attente

Été 2012.
Le crabe a gagné, il a perdu. Il va bientôt mourir. Il le sait, sa famille le sait, les soignants le savent. C'est plus simple ainsi. Pour l'heure, il bénéficie des soins palliatifs à domicile, avec passage quotidien des infirmiers et aides-soignants. Ça se passe plutôt bien, quelques couacs avec la pharmacie mais rien d'insoluble. Sauf ce soir. Ce soir, il y a un problème avec la perfusion. Il est tard et l'infirmière de l'HAD ne peut pas se déplacer, pas d'autre choix que les urgences. Embarquer un père en fin de vie et sa fille en fin de grossesse n'est pas une mince affaire, heureusement que le fils est ambulancier, ça aide! Après un trajet légèrement angoissant (pourquoi cette fichue perfusion ne veut-elle pas s'écouler normalement?), la petite famille arrive à bon port. Chance inouïe, il n'y a que deux personnes en salle d'attente. Chic, ça devrait aller vite, et tant mieux parce que tout le monde est crevé!
L'enregistrement est assez rapide. Le monsieur est suivi dans cet hôpital, ça tombe bien. Commence l'attente. 
La première heure passe presque vite. On discute, on bouquine, on dit bonsoir aux nouveaux arrivants. C'est presque amusant de se trouver là. Si la fille accouche maintenant, elle sera bien entourée, dit-elle en riant!
La deuxième heure est plus difficile. Le père ne dit rien mais il serre les dents. Le fils fait des allers-retours entre la petite salle d'attente et l'accueil. Pourquoi est-ce si long? Pourquoi personne ne vient voir son père? Pourquoi ne propose-t-on pas un lit à ce dernier pour qu'il puisse au moins se reposer?
La troisième heure est éprouvante. Le père souffre. Il ne dit rien, mais ses enfants ont remarqué le tremblement qui l'agite. Dans l'angoisse qui a précédé le départ, personne n'a pensé à prendre la morphine. Ils demandent à la dame de l'accueil si elle peut prévenir un médecin, mais celle-ci leur répond qu'il y a hélas d'autres urgences à gérer. La douleur, ça n'est pas une priorité ici.
La quatrième heure est horrible. Un lit s'est libéré et le père peut enfin s'allonger en attendant qu'un médecin le voie. Mais il n'a toujours pas reçu d'antalgique. Un cancer, au stade terminal, ça fait mal. Très mal. N'importe quel soignant sait cela. Mais ça a l'air tellement compliqué de trouver de la morphine dans cet hôpital... Le fils est furieux. Ils sont venus pour un petit problème de perfusion, n'ayant pas d'autre choix que les urgences, ils n'imaginaient pas que ça se transformerait en séance de torture. Du coup, il est de moins en moins patient. Il a envie d'insulter tout le monde, mais il n'y a personne d'autre que la dame de l'accueil, qui d'une part n'y est pour rien, et d'autre part est fort aimable, alors ce serait dommage. La fille est furieusement inquiète. Pour son père qui souffre d'abord. Mais aussi, plus égoïstement, pour elle. Elle se dit que si elle doit accoucher dans cet hôpital, elle a intérêt à venir avec un stock de paracétamol, parce que pour la péridurale c'est pas gagné! Le père est furieux. Mais lui, il est trop faible pour dire quoi que ce soit, alors il se tait.
Cinquième heure. La perfusion est réglée, ça n'était pas très grave finalement. La petite famille rentre enfin chez elle et le père peut enfin prendre sa morphine. Tout le monde est épuisé, et amer. L'attente, le stress, l'absence des soignants, tout ça, ils peuvent le comprendre. Il y avait d'autres urgences que la leur, et la jeune fille avec sa fracture du coude arrivée après eux était une situation bien plus urgente que leur perfusion bouchée.
Mais la douleur, putain, la douleur! Comment peut-on à ce point ignorer quelqu'un qui a mal? Comment peut-on le laisser plusieurs heures durant sur un siège en métal sans même lui proposer ni fauteuil ni antalgique? Comment peut-on oser lui dire qu'on ne peut rien lui donner d'autre que du paracétamol? Pour un cancer au stade terminal dont il mourra quelques semaines plus tard?

Comment peut-on soigner sans prendre soin?

  

samedi 11 juin 2016

Et c'est le buuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuut!

En ce moment, les résidents ne parlent que de l'Euro2016... J'envisage donc d'adapter ma pratique professionnelle en conséquence ;-)


lundi 6 juin 2016

La vie d'avant

20 septembre 1994.
Sept heures. Le bip-bip du réveil sort Christelle du sommeil. Elle s'étire longuement, enfile ses chaussons et descend silencieusement les escaliers. Il ne faut pas réveiller les enfants. Elle prépare le café et, pendant qu'il coule, allume le chauffage dans la salle de bain. Café, cigarette, douche. La petite demi-heure calme de la journée, avant la course. Puis tout s'enchaîne : il faut réveiller les enfants, les préparer, les emmener à l'école, filer au boulot... S'il n'y a pas trop d'embouteillages elle arrivera avec cinq minutes d'avance et se prendra un petit café-clope avec les collègues avant de commencer.
Christelle est vendeuse en librairie. Elle aime son boulot, elle le trouve intéressant et l'équipe est sympa. Ce soir, elle fera un petit crochet par la boutique d'à côté avant de rentrer. Elle y a repéré une jolie veste qui serait parfaite pour le mariage de son frère. La vendeuse est sympa, elle lui fera une petite ristourne. Quand elle arrivera chez elle, son mari sera déjà rentré et aura préparé le repas. Ils mangeront tous ensemble, coucheront les enfants et elle profitera du calme du début de soirée pour appeler ses parents.


20 septembre 2014.
Sept heures. Deux coups brefs frappés à la porte, le bruit de la clé de la serrure, le soignant entre dans la chambre.
- Bonjour Christelle, il est sept heures! Bien dormi? Tu sors du lit et tu vas dans la salle de bain, je prépare tes vêtements et j'arrive.
Christelle s'étire, enfile ses chaussons et se dirige dans la salle de bain. Là, elle prend sa douche sous le regard et avec l'aide du soignant.
Quand elle revient dans la chambre, ses vêtements sont posés sur le lit. Pantalon noir, t-shirt bleu, pull bleu. Elle aurait préféré un autre pantalon, mais impossible de changer, son placard est fermé à clé et le soignant est pressé. Tant pis.
Huit heures moins dix. Christelle attend devant la porte de la salle à manger avec les autres résidents. Le petit-déjeuner est servi à huit heures, il faut patienter. 
Huit heures et demie. Christelle a bu son café et mangé ses tartines. Chez elle, elle mangeait du pain aux céréales le matin, mais ici il n'y en a pas. Elle débarrasse son plateau et se dépêche de sortir de la salle à manger, trop bruyante à son goût. Dans une demi-heure le soignant lui donnera sa cigarette, il faut patienter encore un peu. Ici, tout est compté. C'est un café le matin, pas plus, et une cigarette à 9h. Le budget est serré, le café coûte cher à la société qui paie pour les malades et le prix du tabac augmente plus vite que l'Allocation aux Adultes Handicapés.
Neuf heures dix. Christelle a fumé sa cigarette et elle attend. Pas d'activité programmée ce matin, elle essaiera de trouver quelqu'un, soignant ou soigné, pour une partie de dominos, en attendant la cigarette de onze heures.
Midi. Au menu, crudités, poisson, riz et petits légumes, yaourt aromatisé, fruit. Christelle demande si elle peut avoir un yaourt à la fraise au lieu de celui à l'ananas. Impossible, il n'y en aura pas assez pour tout le monde si chacun décide du goût qu'il préfère.
L'après-midi s'écoule lentement. Cigarette de treize heures, sieste, cigarette de quinze heures, télé, goûter, cigarette de dix-sept-heures, télé... Comme tous les jours, Christelle dit au soignant qu'elle aimerait s'acheter un nouveau sac à main. Comme tous les jours, le soignant lui répond qu'il faut voir ça avec son tuteur et en discuter en équipe par la suite afin de programmer une sortie.
Vingt heures. La journée est bientôt finie. Christelle a mangé, fumé sa dernière cigarette de la journée, et elle attend maintenant que le soignant passe lui donner son traitement pour la nuit. Quand il arrive, elle lui dit qu'elle aimerait appeler sa fille.
- Pas maintenant Christelle, tu sais bien que le soir on n'a pas le temps pour les accompagnements personnalisés. Tu en parleras à ton référent et vous ferez ça ensemble, d'accord? Allez, bonne nuit Christelle, à demain.
Christelle s'endort rapidement. Aujourd'hui était comme hier et demain sera comme aujourd'hui. Parfois, elle repense à sa vie d'avant, quand elle pouvait choisir ce qu'elle buvait, mangeait et fumait, quand elle s'habillait comme elle en avait envie et téléphonait sans attendre qu'on lui en donne l'autorisation. Quand tout était si simple. Mais ça, c'était avant. Avant la maladie, et avant l'hôpital.

Vingt et une heures. Transmissions.
- Christelle a eu beaucoup de demandes aujourd'hui, dit un premier soignant.
- Oui, en ce moment elle est exigeante, il lui faudrait tout et tout de suite. Mais bon, ça fait partie de sa pathologie ça, elle est intolérante à la frustration, répond le deuxième soignant.

jeudi 2 juin 2016

Laisse-toi faire #2

Le début de l'histoire est ici.

Elle s'endort tard, elle ne se sent pas bien, et tellement coupable de n'avoir pas protesté plus fermement.
Le lendemain, tout semble normal. Le parrain est sorti, les parents de Stéphanie parlent de tout et de rien. Elle se sent complètement décalée, abrutie par les événements de la veille. Elle essaie de réfléchir à ce qui s'est passé, mais tout le monde semble si normal, est-elle donc la seule à avoir ressenti l'anormalité de la situation ? 
- Pourquoi as-tu pleuré hier soir? lui demande soudain Stéphanie. 
Elle est sidérée par cette question. Son amie n'a-t-elle rien vu elle non plus? Et si c'était elle qui se faisait des films? Et si tout cela était vraiment normal?
La matinée s'écoule, ils mangent, puis les gamines vont à leur cours de gym. Le parrain est venu. Il passe une heure au fond de la salle à les regarder. Elle rate tous ses enchaînements ce jour-là, son regard insistant la gêne, elle rase les murs pour l'éviter. Lui, il sourit, l'air calme... et normal.
17h, fin du cours. Elle rentre chez elle directement et s'enferme dans sa chambre. Sa mère vient la voir pour lui demander si la soirée s'est bien passée. Elle pleure, elle hoquette. « Surtout ne dis rien à papa, surtout ne dis rien ! Promets ! » Sa mère s'inquiète, lui demande ce qui s'est passé. Alors elle raconte : l'exhibition des petits singes savants, le gâteau pas frais, le coq au vin, le mal de ventre, les gestes déplacés, les mains du parrain qui remontaient à chaque fois vers l'intimité, ces mêmes mains qui la retenaient, qui la reprenaient à chaque fois qu'elle essayait de se lever, le baiser du soir « pour rire », la peur, le silence complaisant des adultes… 
Elle pleure, elle ne s'arrête plus, tout sort dans le désordre, elle se sent sale, stupide, coupable… Sa mère est furieuse, elle veut appeler les parents de Stéphanie pour leur demander des explications mais elle la supplie de ne pas le faire. 
La mère ne téléphone pas, elle attend que le père rentre du travail pour lui parler. Elle se sent trahie, elle avait fait promettre de ne rien dire. Son père lui demande de lui raconter, elle recommence. C'était déjà difficile d'en parler à sa mère, ça l'est encore plus de raconter à son père. 
Suite à cette discussion, ils lui interdisent de retourner chez Stéphanie. C'est tout.

Fin de l'histoire. Pas de coup de fil aux parents de Stéphanie, pas de plainte, rien. On passe sous silence et on tâche d'oublier. On fait comme si, on fait semblant, les parents de Stéphanie sont des amis, on ne va quand même pas remuer ciel et terre pour ça !
Elle reste seule avec sa culpabilité, sa honte et son dégoût. Pourtant ça devrait être aux grands de se sentir coupables : le parrain pour les gestes qu'il a eus, les parents de Stéphanie pour leur absence de réaction, les siens pour leur silence. Tous coupables, tous complices. Mais devant l'absence de réaction des « grands », devant leur manque de protection, c'est elle, la gamine de onze ans, qui se sent coupable : coupable de n'avoir pas crié, d'avoir laissé faire, de n'être pas partie. Et puis, quand elle grandira, coupable de ne rien dire, coupable de ne pas porter plainte. Mais porter plainte pour quoi ? Pour un type aux mains baladeuses qui tripote les petites filles ? Pas de viol, pas de coups, juste une salissure. 

Quelques années plus tard, elle le reverra, par hasard. Ce jour-là, il sera avec ses filles. La plus petite sera sur ses genoux, et elle ne verra que les mains du parrain caressant le dos de la petite. Elle se demandera si elle-aussi... et elle se sentira encore plus coupable du silence des adultes.
Elle croira longtemps que les gestes du parrain auront été la pire chose de cette soirée... puis elle se rendra compte que finalement, le pire n'est pas le geste mais le silence. Le silence complice et coupable. Le silence qui fait que la victime devient elle aussi complice... et coupable.


mercredi 1 juin 2016

Laisse-toi faire... #1

Elle a onze ans, elle fait de la gymnastique et rêve de ressembler à Nadia Comaneci, son idole. Dans son club il y a Stéphanie, c'est une très bonne copine. Il lui arrive d'aller dormir chez elle de temps en temps. Leurs parents se connaissent et ils s'aiment bien. 
Un vendredi soir, Stéphanie lui propose de venir dormir chez elle, ainsi elles pourront passer la soirée et la matinée ensemble avant d'aller à l'entraînement du samedi après-midi. Ses parents ont invité son parrain et son « amie » (en langage adulte, son "amie" veut dire sa maîtresse), sa mère aura préparé un bon plat et commandé un gâteau à la pâtisserie. Elle demande à ses parents, ils sont d'accord, elle passe donc chercher des affaires de rechange chez elle et repart aussitôt chez sa copine. Quand elle arrive, son parrain est déjà là. C'est un monsieur d'une quarantaine d'années, qui parle et rigole beaucoup, et regarde les gamines avec insistance. Les adultes prennent l'apéritif. Sont présents : les parents de Stéphanie, son grand frère (qui doit avoir une vingtaine d'années), son parrain et son amie, Stéphanie et elle. Ça picole pas mal ce soir-là. Le parrain de Stéphanie lui demande qui elle est, elle explique qu'elle est une amie du club de gym. Les parents de Stéphanie ont alors une idée complètement stupide : ils demandent aux gamines d'aller mettre leurs justaucorps et de leur montrer la petite chorégraphie qu'elles préparent pour la prochaine compétition. Elle n'aime pas beaucoup les exhibitions de ce genre, elle ne se sent pas l'âme d'un singe savant, mais ils insistent lourdement alors, pour avoir la paix, elle accepte de faire l'andouille avec Stéphanie qui, elle, semble y prendre beaucoup de plaisir. Justaucorps enfilé, musique, c'est parti pour le mini spectacle. Elle se sent complètement ridicule, un salon n'est pas une salle de gym, des adultes à moitié saouls ne sont pas un jury idéal. Après la petite démonstration elle veut se rhabiller, mais ces idiots insistent pour qu'elles restent ainsi car « elles sont tellement mignonnes ! » Tout le monde passe à table, les gamines dans leurs tenues ridicules. Au menu, coq au vin et gâteau dont la crème a tourné. Elle est malade, elle a mal au ventre, la tête lui tourne. Après le repas elle s'assoupit sur le canapé. C'est la main du parrain qui la réveille, elle est posée sur sa cuisse et remonte doucement. Elle n'aime pas ça, elle est mal à l'aise, elle repousse sa main mais il recommence. Plusieurs fois elle repousse sa main, plusieurs fois il la repose. Elle est nauséeuse, dans une espèce de brouillard, ça tourne. Elle essaie de se relever, il la retient par les épaules. Elle regarde autour d'elle, les « grands » continuent à parler, à rire. Mais ne voient-ils donc rien ? Elle n'ose pas lui dire d'arrêter, elle a peur de passer pour une impolie, elle n'est pas chez elle et elle doit dormir ici, donc pas question de faire un scandale. Il est tard, trop tard pour appeler ses parents, et de toute façon ils n'ont pas de voiture, comment viendraient-ils la chercher ? Elle essaie encore de le repousser, de se relever, mais à chaque fois il la retient, recommence son manège, remonte sa main, insiste. « Laisse-toi faire, je ne fais rien de mal » lui dit-il doucement. Les autres, ils rigolent, ils font semblant de ne rien remarquer, ils parlent de tout et de rien. 
Elle ne sait pas combien de temps ça dure, ça lui semble infiniment long, mais au bout d'un moment les « grands » ont enfin la bonne idée d'envoyer les gamines se coucher. Enfin la libération ! Elles filent dans la chambre, elles se mettent au lit, et les grands viennent leur souhaiter une bonne nuit. 
- Tu as déjà embrassé un homme ? lui demande alors le parrain en se penchant au-dessus du lit.
- Non, répond-elle (à onze ans la réponse semble plutôt logique!).
- Je vais te montrer… Et il le fait, vraiment, pas comme un adulte embrasse une gamine, mais comme un homme embrasse une femme. Les autres rigolent, ils trouvent ça très drôle. Elle non. 
Après ça il veut lui faire "des papouilles, pour rire" (décidément ils n'ont pas le même humour!). Elle remonte la couverture sur elle, pensant qu'il n'osera pas insister, mais il ne se gêne pas pour la rabaisser et recommencer le même manège qu'au salon. Elle est bloquée contre le mur, elle se retourne pour qu'il n'ait "plus rien à se mettre sous la main", mais ça ne l'empêche pas de continuer. Même là, dans la chambre de son amie, elle n'est pas à l'abri. Les autres sortent de la chambre, le parrain reste "pour dire bonne nuit aux gamines". Elle entend les "grands" rire à côté, continuer à parler, et pendant ce temps le parrain recommence son manège, ses mains insistent, "c'est pour rire" dit-il! Et puis les "grands" viennent le chercher, il est tard, les gamines ont un entraînement demain, il faut les laisser dormir maintenant. Ils sortent de la chambre, ferment la porte... et elle pleure. 


À suivre...

mardi 17 mai 2016

L'urgence pas urgente

Ils arrivent vers 21h, main dans la main. Elle, jeune fille souriante malgré la douleur. Lui, jeune homme courtois lui tenant tendrement les épaules. C'est mignon un couple amoureux. Pendant qu'elle s'enregistre à l'accueil, il ne la quitte pas, la couvant de son regard protecteur. Puis ils vont s'asseoir en salle d'attente. Il lui parle doucement en lui tenant la main. Elle l'écoute d'une oreille distraite. Elle a mal. Vraiment mal. Elle regarde son index bleui et enflé et se dit que ça ne va pas être très commode pour le travail. Tant pis, elle fera avec. Perdue dans ses pensées, elle ne remarque pas que son copain s'impatiente. Il cherche à accrocher le regard des soignants, soupire, regarde l'heure à de nombreuses reprises. C'est quand même incroyable qu'on attende autant! Elle lui sourit calmement, il n'y a rien d'urgent, rien de grave, ça n'est qu'un doigt cassé après tout.
Elle a sommeil, elle voudrait s'allonger quelque part, mais les chaises de la salle d'attente n'invitent pas au repos. Son copain s'agite, il n'aime pas la voir souffrir. Il apostrophe un soignant, pourquoi est-ce si long? L'infirmier, agacé par le ton véhément du jeune homme, réplique qu'il y a des urgences plus urgentes. La jeune fille baisse les yeux, elle a un peu honte, elle préfère se taire.
Les heures passent. Elle essaie de s'endormir sur l'épaule de son copain, mais la douleur l'en empêche. Vers une heure du matin, elle passe à la radio. Son copain voudrait l'accompagner mais l'interne refuse, lui assurant que ce sera rapide.
Elle est seule maintenant. Dans la salle d'attente de radiologie, un interne explique à un jeune homme en pleurs qu'il faut opérer sa cheville et qu'il va devoir rester à l'hôpital. La jeune fille l'envie, rester à l'hôpital ça veut dire avoir un lit... et pouvoir y dormir.
La radio se fait rapidement. Le radiologue est fatigué, la jeune fille aussi. C'est cassé, mais sans gravité, une attelle et des antalgiques feront l'affaire. La jeune fille peut rentrer, il est bientôt deux heures du matin et la nuit sera courte. Le jeune homme, lui, est rassuré de retrouver sa chère et tendre. Un bisou dans le cou, une main sur les épaules, et les voilà repartis comme ils étaient venus, amoureusement.

Franchement, ça n'avait rien d'urgent, la jeune fille aurait pu attendre le lendemain et aller passer une radio en ville. Vu le monde qu'il y avait, ça aurait libéré la place. Et puis cet air déçu qu'elle a pris quand les soignants lui ont expliqué que les lits étaient pour les vraies urgences... non mais franchement, c'est pas un hôtel ici! Quant à lui, l'amoureux énamouré, cette façon qu'il avait de regarder tout le monde de travers! Et cet air suspicieux quand on lui a refusé l'accompagnement à la radio... Hé ho, il peut la lâcher cinq minutes sa copine hein, elle va pas s'envoler!

Quelques heures plus tôt, les amoureux se sont disputés. Une fois de plus, une fois de trop. Il l'a frappée. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a eu peur, a voulu s'enfuir. Il l'a retenue, elle s'est débattue. Instant de lutte. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a réussi à atteindre la porte et à l'ouvrir, elle a essayé de sortir, mais il a été plus rapide et a claqué la porte sur ses doigts. La douleur a été fulgurante. Elle a crié. Il s'est arrêté, s'est inquiété. D'habitude elle ne crie pas. Il a eu peur. Il a été plus loin que d'habitude, et maintenant elle pleure. Elle dit qu'elle veut le quitter, qu'elle ne l'aime plus, qu'elle a peur de lui. Mais lui, il l'aime, et il ne voulait pas lui faire mal. Il pleure lui aussi, il est paniqué. Il veut l'emmener à l'hôpital. Elle refuse, tout ce qu'elle veut c'est sortir d'ici et qu'il la laisse tranquille. Il insiste, elle ne peut pas partir comme ça, c'est peut-être cassé, c'est peut-être grave. Et puis, pour être honnête, il a peur de ce qu'elle pourrait faire, peur des conséquences... pour lui. Elle est fatiguée, elle a mal, elle a peur. Il ne la laissera pas partir de toute façon. Alors elle accepte. Parce qu'à l'hôpital il y aura du monde. Parce qu'elle ne sera plus seule avec lui. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra se confier à quelqu'un. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra être protégée. Parce qu'avec un peu de chance quelqu'un verra la femme battue derrière l'amoureuse transie.

Motif de consultation : une broutille pas très urgente.
Patiente : une jeune fille amoureuse qui aurait largement pu attendre le lendemain, exigeante de surcroît.
Accompagnant : un jeune homme amoureux et impatient.
Soignants : fatigués et blasés.

Au suivant!

D'autres billets sur les urgences ici :
http://www.patienteimpatiente.fr/2016/02/bref-jai-ete-aux-urgences.html

http://chroniqueshortensiennes.blogspot.fr/2016/05/urgences.html

jeudi 12 mai 2016

Et si?


"On n'a pas le temps de parler aux résidents/patients, c'est de la folie!"
"Douze toilettes en trois heures, c'est n'importe quoi!"
"On court tout le temps!"
"On fait tout trop vite!"
"On n'est plus des soignants mais des robots!"
"On maltraite les patients/résidents, on n'a pas le temps de bien faire les choses!"
"Ils se rendent pas compte dans les bureaux, ça se voit qu'ils ne font pas notre travail!"
"Il faudrait plus de soignants, on le dit tous les jours mais personne ne nous écoute!"

Et si on faisait une pause? Si on refusait le rythme imposé? Si on prenait notre temps?

Et si, au lieu de faire le VMF (Visages Mains Fesses) - habillage rapide - hop hop hop on se dépêche avec Madame Pie, on faisait les choses normalement, sans la brusquer? Et si on allait à son rythme au lieu de lui enjoindre d'aller au nôtre? Et si on prenait le temps de lui parler? Et si on s'autorisait à l'attendre quand elle chemine d'un pas lent vers la salle de bain?

Et si, au lieu de nous dépêcher pour finir dans les temps, on ne finissait pas? Si on ne "faisait" que dix patients/résidents au lieu de douze? Si, au moment crucial où nous devrions avoir fini les toilettes et enchaîner sur les repas, nous nous pointions la bouche en coeur dans le bureau de la direction pour dire qu'on n'y arrive pas?

Et si nous donnions à manger aux résidents/patients les plus dépendants lentement au lieu de les gaver comme des canards en période de fêtes? Si nous prenions le temps d'être vraiment avec eux au lieu de courir pour servir tout le monde dans les temps? Si nous leur accordions le temps qu'ils méritent (et qu'ils payent)?

Et si nous faisions la grève du zèle? Si nous faisions notre travail en comptant les heures au lieu de compter les tâches? Si, au lieu de se cacher dans les vestiaires pour critiquer les "administratifs", nous allions crier haut et fort notre ras-le-bol dans le bureau de ces derniers?

Et si, au lieu de dire qu'il faut prendre soin de soi pour prendre soin des autres, on pensait différemment? Et s'il fallait prendre soin des autres pour prendre soin de soi?





vendredi 1 avril 2016

Courir en rose... ou pas.

Isabelle est motivée. Ce matin elle a couru une heure, et c'était bien. Elle sent qu'elle s'améliore, elle court plus vite, plus longtemps, et elle trouve ça plaisant. Alors c'est décidé, elle se lance. Elle va tenter une course, une vraie, avec dossard et foule et classement. Justement, ça tombe bien, une "course rose" est organisée le mois prochain dans sa région, pourquoi ne pas s'y inscrire? Un petit 10 kilomètres, c'est faisable, et puis c'est pour la bonne cause. Un clic, deux clics, trois clics, et la voilà presque inscrite. Encore un dernier clic et elle pourra prendre le départ, en rose, pour une course rose, au milieu de femmes en rose, au profit de la campagne "Octobre rose". Tout ce rose, ça lui donnerait presque la nausée... Le rose c'est gai, girly, mignon, féminin... Bref, tout le contraire du cancer du sein, et du cancer en général.

Isabelle pense à son amie Marie. L'annonce de son cancer. Le choc. La colère. Les traitements, longs, douloureux. Les examens. L'attente. Le verdict. L'opération. La douleur. La reconstruction. La douleur encore. Les larmes. L'accalmie. La récidive. Les traitements, encore. La douleur, toujours. La peur. Et maintenant? Maintenant, Marie attend. Les prochains examens, le prochain verdict. Marie attend et elle a peur. Non, le cancer n'est pas rose.
Isabelle pense aussi à sa tante Françoise, qu'elle n'a que brièvement connue. Elle revoit ses yeux fatigués, son foulard bariolé et ses robes amples qu'elle portait pour cacher les cheveux et les seins qu'elle n'avait plus. Elle revoit les sursauts de sa mère dès que le téléphone sonnait un peu tard. Elle revoit la tristesse de son petit cousin. Elle revoit cette journée d'été, une belle journée ensoleillée, une journée bien trop belle pour un enterrement. Non, le cancer n'est pas rose.
Elle revoit sa cousine Sophie, la fille de Françoise. Sophie et son humour à deux balles qui fait quand même rire tout le monde, Sophie et ses histoires de boulot qui font pleurer tous ceux qui n'ont pas ri à ses blagues, Sophie et son abruti de caniche qui la suit partout. Sophie et sa double mastectomie préventive. Non, le cancer n'est définitivement pas rose.

Maintenant, Isabelle hésite. Le rose, finalement, ça n'est pas si mignon que ça. Un clic, deux clics, trois clics, et la voilà partie à la recherche d'infos sur la campagne d'Octobre rose. Elle tombe sur des blogs de femmes malades, sur des articles de presse, sur des forums de soutien. Elle tombe également sur des campagnes passablement ridicules, des messages pailletés qui lui filent la nausée et de jolis commentaires dégoulinants de rose et de bons sentiments. Elle tombe sur plein de choses plus ou moins utiles, elle lit, clique sur un lien, lit autre chose, clique encore... Au hasard de ses clics, elle tombe sur ça, et ça. Elle commence à voir rose (vous le sentez venir le jeu de mots pourri?). Et puis elle tombe sur ça. Là, elle voit rouge! Une malade attaquée par une asso pour les malades, c'est un peu fort de café quand même!
Isabelle soupire et ferme tous les onglets ouverts, sauf un. Elle se retrouve sur le site de la course rose à laquelle elle veut s'inscrire. Elle hésite un peu, le doigt en l'air, il ne reste qu'un clic pour finaliser l'inscription. Cliquera? Cliquera pas?
Elle regarde par la fenêtre. Dehors, elle voit la forêt toute proche. Les grands arbres et leurs bruissements de feuilles, les brindilles qui craquent sous ses baskets, l'odeur du sous-bois... Le calme et le silence, la douche et le thé brûlant quand elle rentre... C'est tout ça qu'elle aime quand elle court. Quel besoin a-t-elle d'aller se déguiser en bonbon rose et d'aller se mêler à des centaines d'autres bonbons roses pour courir sans plaisir dans la ville et le bruit? Besoin de faire un geste? De se donner bonne conscience? De soutenir une cause sans même savoir où ira véritablement son don?
Finalement, Isabelle clique sur la petite croix en haut à droite de l'écran et éteint son ordinateur.

Tiens, et si elle appelait sa cousine Sophie pour lui proposer un resto?

Edit de 16h : l'association Courir pour elles vient de publier un communiqué de presse, à lire ici, et son bilan financier 2014-2015, à consulter ici.
Une petite chose pour finir. Dans le communiqué de presse stipulant que la plainte contre Manuela Wyler sera retirée après accord du Conseil d'Administration, il est utilisé sept fois le mot "diffamer" (ou des variantes telles que diffamation, diffamatoire...). Pour info, la définition de diffamer, d'après le Larousse, est la suivante : chercher à perdre quelqu'un de réputation en lui imputant un fait qui porte atteinte à son honneur, à sa considération. Donc réclamer des comptes, c'est diffamant. OK. Je note.

PS : d'autres blogueurs en ont parlé, ici et ici, ici et ici. C'est vachement bien écrit, et même parfois c'est drôle. Moi je sais pas faire drôle, j'y arrive sur plein de trucs mais pas avec ce sujet, c'est con. De même que je sais pas dire aux gens qu'ils sont fantastiques, je suis un peu trop timide/pudique/maladroite pour tout ça... alors bon... voilà... Parmi les blogs cités dans ce billet, y a trois nanas que j'ai eu la chance de rencontrer... et vraiment, elles sont chouettes. Alors franchement, le cancer... Fuck.

samedi 19 mars 2016

Réunion de pigeons


L'histoire se passe il y a quelques années. À l'époque, je travaille à temps très très partiel, nous habitons un quartier un peu pourri, et Amélie vient de commencer sa prise en charge au CPEA... Bref, notre vie n'est pas très gaie. C'est le début du mois, le virement ASSEDIC a du retard et, inquiète, je les appelle. Je tombe sur une charmante dame, D.B., qui m'écoute très gentiment lui expliquer notre situation (catastrophique). Au bout de quelques minutes, elle me dit qu'elle aurait peut-être quelque chose à me proposer et qu'elle me rappellera très vite. Je suis plutôt perplexe. L'ASSEDIC et l'ANPE sont à l'époque deux organismes bien distincts et je me demande pourquoi cette gentille dame se propose de m'aider. Au téléphone, Madame D.B. ne me dit grand chose, alors je prends mon mal en patience, et j'attends qu'elle me rappelle. Le soir, quand mon mari rentre du travail, je lui parle de cette dame, et de sa proposition d'aide. Je suis confiante, mon mari l'est moins. L'avenir me dira qu'il a raison.
Quelques jours plus tard, Madame D.B. me rappelle et me propose un rendez-vous le 10 janvier pour "quelque chose de nouveau". Oui mais le "quelque chose", c'est quoi ? Est-ce que ça a quelque chose à voir avec l'éducation spécialisée ? Madame D.B. Sait que je suis monitrice éducatrice en recherche de poste, aurait-elle des contacts dans ce domaine ? Mais la « gentille » conseillère reste mystérieuse. Elle ne veut pas en dire plus au téléphone, et me dit juste dit que c'est "très intéressant". Je demande alors naïvement si ça a quelque chose à voir avec le social, et mon interlocutrice me répond que d'une certaine façon, oui, puisqu'il y a beaucoup d'argent à gagner... Hem! De moins en moins naïve, je demande si c'est de la vente à domicile ou quelque chose dans le genre, ce à quoi Madame D.B. répond que c'est "du marketing internet". Voilà. Madame D.B. ne veut pas en dire plus, elle me laisse juste son numéro de portable ainsi que le lieu et la date du rendez-vous.
Du coup, je me pose des questions : est-ce que c'est de la vente pyramidale? Est-ce que c'est Herbalife? Est-ce qu'il faut vendre des manuels "comment gagner des millions sur internet" à des pauvres naïfs? Est-ce que c'est du téléphone rose (ben quoi? j'ai une voix très sexy il parait)? Est-ce que c'est juste une banale secte qui récupère les pauvres chômeurs désespérés? Est-ce que Mme D.B. est la fille du dernier président du Nigéria dont l'héritage a été spolié? Est-ce une extra-terrestre qui enlève les Bretons afin de leur extorquer la recette du kouign amann? Est-ce une dangereuse psychopathe?
Bref, je me pose plein de questions... et je rappelle au passage aux lecteurs attentifs que Mme D.B., travaillant pou l'ASSEDIC, est en contact permanent avec des chômeurs et a accès à plein d'informations sur eux (nom, prénom, date de naissance, numéro de sécu, adresse, téléphone...). The question is : est-ce vraiment déontologique?
Alors, votre avis???
 

Le 10 janvier arrive et j'ai eu largement le temps de réfléchir à l'affaire « marketing internet ». Je suis de moins en moins motivée pour aller faire ma curieuse au péril de mon état mental précaire... mais je me dis que je n'ai rien à perdre alors, autant aller voir...
Je pars presque à l'heure de chez moi, mais forcément, je me perds en route (acte manqué?), et j'arrrive donc franchement en retard. Petit lotissement tout neuf, petites maisons toutes bien alignées, petites allées, petits rond-points... et me voilà au 2 rue H.T. Je me gare, je respire, je sors de la voiture, je jette discrètement un petit coup d'oeil par la fenêtre... et je vois un petit groupe sagement assis devant un lecteur DVD... mouais, ça sent le bourrage de crâne ce truc. Je sonne, "excusez-moi pour le retard, patati patata, j'ai écrasé un sanglier... bla bla... j'ai porté secours à un hérisson en détresse... patata... j'ai percuté une trottinette conduite par une rasta en string... patata..." bref je me confonds en excuses (mais pas trop quand même), je rentre, je m'assieds... et j'admire! Au programme ce soir : la vie merveilleuse des conseillers A***, leurs salaires mirobolants, leur séminaire au Mexique, leur bonheur, leur joie de vivre, leur beauté... rhoooooo, c'est magnifique, j'en chialerais presque! Fin du DVD... gros silence. Et là, la quasi-chômeuse innocente et naïve que je suis demande :
- Faut vendre quoi?
- Justement, j'ai des catalogues, répond la merveilleuse conseillère A*** (qui est aussi interlocutrice ASSEDIC, pour ceux qui auraient perdu le fil). Je feuillette, les pigeons accompagnateurs aussi... mouais, bof, rien de fabuleux : fringues, produits ménagers, bijoux, produits de beauté... de la marque A*** bien sûr! Le principe est simple: le vendeur touche 5% de ses ventes (mais vu le prix des produits, il a intérêt à être bon vendeur!) et un pourcentage des ventes de ses filleuls... hum hum, mais ça ressemble à de la vente pyramidale ça!
Bref, je ne suis pas convaincue... surtout que Madame D.B. insiste lourdement pour nous refourguer son "complément d'information" avec DVD explicatif et produits test pour la modique somme de... 99 euros! Aaaaaargh, il est là le piège!!! Je reviens à la charge et demande, toujours avec ma douce voix innocente, s'il faut acheter du stock.

- Mais pas du tout, me répond la gentille-conseillère-de-mes-deux, il y a les catalogues... mais il faut les acheter (hi hi, elle est rigolote!). Bon, je suis pas complètement stupide, si je veux qu'un client-pigeon m'achète un truc, il faudra bien que je le lui montre en vrai... donc que je l'aie avec moi... donc il faut que je l'achète AVANT! Bref, je ne suis pas intéressée, et je décline poliment mais sèchement l'offre pas très alléchante de Madame D.B. Au passage, je lui fais quand même remarquer que cette façon de « recruter » n'est pas très déontologique, et que je ne serais jamais venue si elle m'avait annoncé clairement la couleur. Madame D.B. hausse les épaules et, d'un ton condescendant, rétorque qu'elle m'offre une chance de gagner de l'argent et que je devrais l'en remercier au lieu de le lui reprocher. Salope ! Je quitte ce traquenard de façon fort peu cavalière, en me retenant de claquer la porte.
En sortant de là, je suis franchement énervée, d'autant plus que quelques uns des potentiels pigeons convoqués à cette masquarade ont signé un chèque pour acquérir le fameux DVD. Ma seule envie, c'est de contacter l'ASSEDIC pour leur raconter cette histoire, mais Madame D.B. m'a fait entendre que j'avais tout intérêt à garder ça pour moi... Malhonnêteté et chantage...

Plusieurs années plus tard, j'en ai quand même parlé à un conseiller Pôle Emploi. Il a froncé les sourcils et noté le nom, mais je ne pense pas qu'il y ait eu de suite... Combien de chômeurs sont encore contactés par Madame D.B aujourd'hui? Mystère... et crotte de pigeon!


lundi 15 février 2016

Une rencontre #2

Le début est à lire ici.
Jour J. Heure H. Nous avons rendez-vous à 17h.


Il est l'heure dans quelques minutes et je retrouve Charlie (@CharlieIsDark) devant le Ministère de la Santé. Je crois qu'on est aussi stressées l'une que l'autre! Entrée, passage sous le portique de sécurité, présentation des pièces d'identité... ça devient sérieux là. Plusieurs personnes attendent avec nous, je reconnais Solange (@Soskuld) mais je n'ose demander aux autres qui ils sont. Nous n'attendons pas longtemps. Après quelques minutes, on nous conduit dans un salon, dont la grande table ovale est chargée de viennoiseries. Bon, au moins on ne mourra pas de faim, et soit dit en passant, la vue sur Paris est splendide. Madame Rossignol arrive, suivie par quatre conseillères, et nous nous installons autour de la table.
On se présente. Je note consciencieusement les noms et les blogs associés, il y en a deux que je ne connais pas, ça m'offre une occasion de les découvrir.
La suite, ce sont trois heures de discussion, racontées ici :

http://marreaboutdficelle.blogspot.fr/2016/02/la-douce-melodie-du-rossignol.html


http://www.aide-soignant.com/article/aide-soignant/as/laurence-rossignol-ecoute-soignants-aidants

et dans les tweets de @CTrivalle, ici :


 

 Trois heures au lieu des deux initialement prévues, on a été bavards!






 En vrai, même quand j'avais les cheveux longs, je n'ai jamais fait de tresses pour aller bosser... je m'appelle pas Laura Ingalls ;-)


 
 

Marie Bertrand a raconté certaines anecdotes vécues en EHPAD, on serait parfois crus dans un autre monde.






Ça traduit une certaine réalité. La profession aide-soignante est majoritairement féminine, tout comme le secteur de l'aide à la personne en général.




 C'est dommage d'ailleurs, parce qu'elle a un beau blog et plein de choses à y raconter...




 Ici, la discussion portait sur la solitude des travailleurs à domicile, et sur le manque de communication avec le reste de l'équipe soignante (IDEL, kinés, médecins...)


 Traduction : pour pouvoir entrer en EHPAD, il vaut mieux être en bonne santé.



 Ici, on a parlé d'Humanitude...





Chiche?

En effet, c'est encore trop peu. Et la qualité de l'accompagnement s'en ressent.


 En principe, la TVA appliquée aux produits d'incontinence (protections) a baissé, mais cela ne change pas grand chose au reste à charge pour le moment.



À cet instant précis, je l'avoue, j'ai failli dégringoler de ma chaise! ("manque de curiosité intellectuelle", gnagnagna...)


 Ce point est un peu flou. Pour passer en niveau IV il faut allonger le temps de formation. Qui paye? Et une fois le diplôme obtenu, il faut de toute façon revaloriser les salaires... mais le public et le privé doivent s'harmoniser, et ça risque d'être compliqué. Bref, c'est pas pour tout de suite.

Autre point délicat. Les aides-soignants en libéral pourraient faire du domicile, hors c'est déjà possible avec les SSIAD, qui présentent l'avantage d'être gérés par des IDE. Une collaboration AS/IDEL pourrait être un consensus.


La dépendance, ça coûte cher...

Bon ben là, euh, forcément, j'ai l'avantage d'être orpheline (pardon)!


 20 heures, fin des discussions, la Tour Eiffel s'illumine et nous nous précipitons aux fenêtres pour admirer le spectacle. Avant de partir, nous prenons le temps de faire une photo de groupe, histoire d'immortaliser ce temps d'échange. Ce fut une belle rencontre, on remet ça un de ces jours?


vendredi 12 février 2016

Une rencontre #1

Il y a quelques semaines, j'ai reçu ça :


J'ai relu trois fois le mail, manqué m'évanouir, re-relu trois fois le mail, appelé mon mari, re-re-relu trois fois le mail, envoyé un message à ma copine @kataidante, et re-re-re-relu trois fois le mail avant de réaliser vraiment.

J'ai la chance d'avoir un entourage très organisé (contrairement à moi qui suis très bordélique). Aussitôt, Kat s'occupe de contacter quelques aidants pour des échanges de mails pendant que mon mari s'occupe d'organiser le voyage. Moi, pendant ce temps, je m'occupe du reste. Oui, la vie d'une chômeuse intellectuelle et idéaliste peut parfois être très prenante, donc par "je m'occupe du reste", je veux dire : je m'occupe des mômes, de mes trois articles en retard (un jour je rendrai un article à l'heure... promis!), des annonces Pôle Emploi (un autre jour je ferai un billet là-dessus, parfois c'est vraiment hilarant) et de plein d'autres choses (oui, j'avoue, dans le "plein d'autres choses" y a aussi du tricot, je suis une mémère et j'assume).
Pendant ce temps, Kat se rend compte qu'elle a reçu le même mail et essaie également d'organiser sa venue, mais c'est vachement plus compliqué quand on est aidante à plein temps et qu'on habite très loin. @JeSuisAidant est également invité et a priori, il pourra venir. Chic, ça va être une chouette rencontre!
Les semaines passent et les échanges de mails vont bon train à propos de la loi d'adaptation de la société au vieillissement. Le stress monte, je lis et relis la loi, je lis et relis nos échanges de mails, je lis et relis les articles de presse trouvés sur le sujet. Je note timidement quelques questions de mon côté, plus portées sur le métier d'auxiliaire de vie que sur les aidants. Nous n'aurons que deux heures, je ne sais pas si la discussion s'orientera sur le sujet, mais au cas où...

Jour J. La veille, j'ai appris deux nouvelles, une mauvaise et une bonne. La mauvaise, c'est que ma copine Kataidante ne sera pas là. Être aidante, c'est compliqué, être aidante et s'absenter, c'est encore plus compliqué. À ce sujet, elle écrit un très beau billet, que je lis avec tristesse. Les choses sont dites et nous retweetons le billet en "pokant" Madame Rossignol, nous sommes sûrs qu'elle le lira (je confirme, elle l'a lu). La bonne nouvelle, c'est que @CharlieIsDark sera là aussi, et je suis drôlement contente de la revoir. Et puis, ça veut dire que nous serons deux aides-soignantes, et ça c'est vraiment bien!
9h. Nous déposons les enfants chez belle-maman et c'est parti pour l'aventure. Dans quelques heures nous serons à Paris, dans quelques heures je rencontrerai la Secrétaire d'État qui a fait voter la loi d'adaptation de la société au vieillissement. Entre-temps, j'ai demandé la liste complète des blogueurs présents à la rencontre, et je suis d'autant plus impatiente d'y être. Outre @CharlieIsDark, @Soskuld, @Kataidante et @JeSuisAidant, il y aura également @AzaeSAP, @CTrivalle et Marie Bertrand. Hâte hâte hâte!

Un petit récapitulatif ici, il y a de beaux blogs à découvrir :

@CharlieIsDark : Aide-soignante : Y'a pas que la blouse!
@Soskuld : Soskuld, la vie d'une aide-soignante
@kataidante : Les chroniques d'Hortensie
@JeSuisAidant : Marre, à bout, d'ficelle
@CTrivalle : Gérontoprévention
@AzaeSAP : Le maintien à domicile
Marie Bertrand : La vie en vieux

"Manque de curiosité intellectuelle" disait ma tutrice aide-soignante lors de mon premier stage en EHPAD.


Je m'en fiche, je vais à Paris!

À suivre.