mercredi 30 décembre 2015

Le cancer vous salue bien!

1999. Ma mère vient de mourir, après neuf mois de lutte contre un cancer qui ne lui a laissé aucun répit. J'ai 22 ans et mon monde s'effondre. J'ai 22 ans et je dois préparer un enterrement. J'ai 22 ans et je dois choisir les vêtements avec lesquels ma mère sera incinérée. J'ai 22 ans et je dois vider son appartement. Choisir ce qui sera gardé, donné, jeté. Ce n'est pas chose aisée que de trier toute une vie. Je voudrais tout garder, parce que chaque petite chose me rappelle un peu ma mère. Mais que faire de tous ces vieux papiers, de ces dessins gribouillés maladroitement pour les fêtes des mères, de ces petites babioles parfois cassées gardées "en souvenir"? Et, surtout, que faire de cette perruque qui me nargue du haut de son cruel symbole? J'ai pour m'aider de précieuses alliées, Soeur Marie-Laure et Soeur Marie-Paule. Pendant sa maladie, ma mère a eu la chance d'être très soutenue par la communauté religieuse de la prison de Fresnes (ma mère travaille à la prison et, à cette époque, les infirmières de l'hôpital pénitentiaire sont des religieuses), et elles m'accompagnent avec beaucoup d'amour dans le difficile chemin du deuil. Soeur Marie-Laure passe son temps à remplir des sacs poubelle et je passe mon temps à récupérer in extremis tout ce qu'elle jette. Soeur Marie-Paule, elle, passe son temps à réfléchir à ce qu'on pourrait bien faire de ce vieux fil électrique ou de ces cahiers à peine griffonnés. À nous trois, on forme une équipe de choc, on trie, on garde, on jette, et ces heures douloureuses sont rendues un peu plus supportables par leur présence bienveillante.
Ce jour-là, je me trouve donc comme une poule devant un couteau face à cette foutue perruque désormais inutile. La garder? Qu'en ferais-je? La jeter? C'est quand même dommage, ça coûte cher ces conneries. La donner? Oui, mais à qui? Je suis assise par terre, au milieu d'une montagne de cartons, et je tiens dans ma main cette petite boule de cheveux qui a sobrement camouflé la maladie de ma mère. Et je me souviens.

Je me souviens de nos dernières vacances ensemble au Château d'Olonne. Nous étions parties toutes les deux passer quelques jours à la mer avant la prochaine chimiothérapie. Ce jour-là, après une jolie balade, nous nous étions arrêtées dans un café. Assises tranquillement devant un expresso, nous fumions une cigarette avant de rentrer (oui, à l'époque on fumait dans les cafés... ça commence à dater!) (et non, ma mère n'avait pas arrêté la cigarette, foutue pour foutue!). À l'autre bout de la salle, une bande de vieux pas très vieux mais un peu vieux quand même.
- Pfff... ces femmes qui fument... à notre époque les femmes elles fumaient pas hein... maintenant même les jeunes elles s'y mettent... pfff... elles rigoleront moins quand elles auront le cancer!
Ma mère et moi n'osions lever nos yeux de notre cendrier. Nous étions dans le coin fumeurs, loin d'eux, mais ils parlaient juste assez fort pour qu'on les entende, avec des regards en biais. Moi, j'avais juste envie de me lever et de partir, on était là pour oublier ce foutu crabe le temps de quelques jours et ces sombres cons en rajoutaient une couche. Mais ma mère a fini tranquillement sa cigarette, a réglé l'addition, s'est levée puis, passant près d'eux pour sortir, a très royalement soulevé sa perruque et, s'inclinant vers eux, leur a dit très solennellement :
- Messieurs, le cancer vous salue bien!
Nous sommes sorties en pouffant de rire comme des gamines, nous régalant de leurs mines ébahies! Je crois que c'est l'un de mes plus beaux souvenirs. Ma mère est morte quelques mois plus tard, sans avoir jamais pu revoir la mer.

Et maintenant je suis là, face à cette perruque inutile qui me rappelle cruellement l'humour caustique de ma mère, et le souvenir fabuleux de nos vacances à la mer. Soeur Marie-Paule, derrière moi, semble hésiter, puis se lance.
- Dis... je pensais à quelque chose, si tu ne sais pas quoi faire de cette perruque, il y a des détenus ici qui sont en chimiothérapie, et ils n'ont pas toujours les moyens de s'acheter une perruque... Alors si tu n'en fais rien... Je pourrais l'arranger un peu, pour faire une coupe plus masculine... Ça ferait sans doute plaisir à quelqu'un... Mais si tu ne veux pas je comprendrai, ne t'en fais pas...
Je suis soulagée. Soulagée et reconnaissante. Parce que je ne pouvais ni garder ni jeter cette perruque. Et parce que je sais qu'elle servira à quelqu'un d'autre, quelqu'un qui combat la même saloperie que celle qui a emporté ma mère. Et peut-être que ce quelqu'un que je ne connais pas gagnera, lui.

Aujourd'hui, j'ai coupé mes cheveux. Huit ans sans voir un coiffeur, et ça m'a pris, comme ça, d'un coup. J'ai attaché ma très longue chevelure en queue de cheval et clac, on a coupé! Clic clac, une frange, clic clac, une nuque dégagée, clic clac, des petites mèches sur les côtés. Quand je suis rentrée chez moi, je me sentais plus légère de 200 grammes. J'ai regardé ma nouvelle tête et mes anciens cheveux, me demandant ce que j'allais faire et de l'une et des autres. La solution a été vite trouvée.  La mèche de cheveux fait 50 centimètres, c'est largement assez pour confectionner une perruque. Quelques clics de recherche plus tard, et avec l'aide et les conseils de Twitter, je découvre Solidhair, une association qui récolte les dons de cheveux. Alors voilà, les cheveux sont dans une enveloppe, prêts à partir quelque part en région parisienne. Prêts à servir à quelqu'un qui, peut-être, soulèvera un jour sa perruque devant un groupe de vieux radoteurs en les narguant d'un superbe "le cancer vous salue bien!"

jeudi 24 décembre 2015

La visite

La scène se passe dans un hôpital de taille moyenne. Pas un gros centre hospitalier universitaire, ni un petit hôpital local. Un "simple" centre hospitalier, avec des services de chirurgie, des urgences, une maternité. Bref, un hôpital.
Service de chirurgie orthopédique. Une dame d'un certain âge occupe la chambre. Elle est hospitalisée suite à une fracture du col du fémur,  et souffre également de la maladie d'Alzheimer. Il est midi et une stagiaire aide-soignante l'aide à prendre son repas.
Deux petits coups brefs à la porte, entrent le chirurgien, une infirmière et une élève infirmière. Tous trois s'avancent vers la patiente et l'élève aide-soignante et, sans se présenter, commencent leur conversation. L'infirmière présente rapidement "le cas" : l'opération a eu lieu il y a quelques jours déjà, les redons ont été enlevés, le premier lever s'est bien passé, la patiente va bientôt pouvoir rentrer chez elle.
- Elle est veuve? demande le chirurgien.
- Non, elle vit à domicile avec son mari, répond l'infirmière.
- Ah mais ça va pas du tout ça! Elle est complètement à l'ouest cette dame, hors de question qu'elle rentre chez elle. Trouvez lui un service de soins de suite et voyez avec l'assistante sociale pour un placement en EHPAD au plus vite! Au-revoir madame, et bon appétit.
La petite troupe repart aussi vite qu'elle était entrée. L'échange n'a duré qu'une ou deux minutes à peine. La patiente écarquille les yeux.
- J'ai rien compris, souffle-t-elle d'une voix hésitante à la stagiaire qui n'a pas osé lever les yeux du plateau repas.
- L'infirmière viendra vous expliquer tout à l'heure, répond cette dernière tout aussi éberluée.
Et le repas reprend son cours presque normalement. Presque, parce qu'en quelques minutes, un homme a décidé du sort d'une femme qu'il connaissait à peine. Comme ça, d'un claquement de doigts.
Allez hop, chambre suivante!