mercredi 28 janvier 2015

Il, Elle...

Elle a encore perdu ses clés.
Il ne sait plus où il a garé la voiture.
Elle cherche ses mots.

Début.

Il ne sait plus où il habite.
Elle a oublié les prénoms de ses enfants.
Il se croit en 1960.

Suite.

Elle regarde sa fourchette et ne sait comment s'en servir.
Il enfile son pyjama par-dessus son pull.
Elle sort acheter du pain à deux heures du matin.

Suite...

Il urine dans sa penderie.
Elle ne s'est pas lavée depuis deux semaines.
Il ne reconnaît plus sa femme.

Suite...

Elle mange ses selles.
Il se perd dans sa maison.
Elle crie des mots incompréhensibles.

Suite...

Il ne mange plus.
Elle ne marche plus.
Il ne parle plus.

Suite...

Elle s'efface.
Il s'oublie.
Ils disparaissent.

Fin.

dimanche 4 janvier 2015

L'enterrement

L'histoire commence ici.

Ce jour-là, je suis allée voir mon père et ma belle-mère (Madame Pasdbol) et j'ai appris une mauvaise nouvelle. En rentrant, je me souviens avoir écouté Norig à fond dans la voiture et m'être arrêtée plusieurs fois pour pleurer. Le cancer, je connaissais, il avait déjà emporté une partie de ma famille, dont ma mère. Optimisme zéro.

La suite, je l'ai racontée, et mon frère aussi. J'ai parlé de la maladie, de la mort, mais aussi des émotions que je devais apprendre à apprivoiser en tant que future soignante. Mais je n'ai pas tout raconté, parce que certaines choses étaient trop dures, ou trop sordides. Par exemple, je n'ai jamais parlé de l'enterrement.

Mon père est mort un lundi (ma mère aussi, Madame Pasdbol aussi, ça doit être une sorte de tradition). Nous avons "choisi" la date de l'enterrement en essayant de faire au mieux pour tout le monde. C'est tombé un samedi, un jour avant son anniversaire de mariage avec Madame Pasdbol. À quelques jours près, ils auraient pu fêter leur première année de mariage... mais non.

La préparation de l'enterrement, le choix du cercueil, des plaques, de la musique... tout était tellement douloureux. Il fallait prévenir tout le monde, pleurer, organiser les obsèques, pleurer, faire tout un tas de démarches administratives, pleurer, s'occuper des vivants, pleurer.
Les vivants, justement, étaient ce qui nous raccrochaient au présent, mon frère et moi. Les enfants qui couraient, qui riaient, qui jouaient, c'était la vie qui continuait, malgré tout. C'était la génération d'après. C'était quelques gouttes de joie au milieu d'un océan de tristesse.
Ces quelques jours, entre la mort et l'enterrement, c'était comme une bulle, une sorte de parenthèse. Mon père était mort, certes, mais il était encore là, je pouvais aller le voir, je pouvais le regarder, le toucher. Je pouvais encore m'asseoir à côté de lui et lui parler. Je pouvais encore faire le rêve insensé qu'il allait ouvrir les yeux, me sourire, et se relever comme si rien ne s'était passé.
Mais, entre les enfants joueurs et mon père immobile, il y avait la veuve. La veuve qui ne pleurait pas. La veuve qui reprochait à mon père mort le coût de la maladie et des obsèques. La veuve qui voulait tout bazarder. La veuve qui buvait. La veuve qui se noyait. Et dont nous devions aussi nous occuper. En plus du reste.

Mourir en été, c'est pas terrible. Les gens sont en voyage, c'est difficile de trouver à se loger dans une région un peu touristique, ils n'avaient pas prévu un enterrement dans leur planning de vacances... Bref, tout ça pour dire qu'il n'y avait pas grand-monde à l'enterrement. Une cérémonie toute simple, avec la famille réunie en rond autour d'un cercueil tout simple décoré des fleurs du jardin. Une belle cérémonie quand même, avec le chant des enfants et les textes choisis. Et cette chanson, que je ne peux plus écouter sans pleurer. C'est après que ça a merdé.

Mon père avait choisi la crémation. Madame Pasdbol, d'emblée, nous avait dit qu'elle ne viendrait pas, que c'était au-dessus de ses forces. Pour avoir vécu la crémation de notre mère, mon frère et moi comprenions que cela puisse être un moment qui semble insurmontable. Les enfants, eux, voulaient venir. Ils avaient vu leur grand-père malade, puis mort, ils voulaient être là jusqu'au bout. Les quelques "grandes personnes" qui n'étaient pas concernées ont protesté, au nom de la morale et de que sais-je encore. Les enfants ont cédé. Du coup, après la cérémonie, il n'y avait plus grand-monde de partant pour la crémation. Les enfants devaient rester à la maison, ma belle-soeur et mon mari devaient s'en occuper, le reste de la famille était fatigué et souhaitait rester avec la veuve. Certes. Nous avons redemandé à celle-ci si elle voulait venir. Non ferme et définitif. C'est donc pleins d'entrain que mon frère, mon parrain, mon bébé et moi nous sommes élancés sur la route joyeuse du crématorium (désolée, j'essaye de mettre un peu d'allégresse dans ce billet, c'est un peu morbide sinon).

Une crémation, c'est long. Long et sinistre. Et difficile. Toucher le cercueil, une dernière fois. Pleurer. Le regarder partir. Pleurer. Attendre. Pleurer. Recevoir l'urne. Pleurer. Réaliser que son père est là-dedans, dans ce récipient encore chaud. Alors qu'il y a quelques heures à peine le cercueil n'était pas fermé. Pleurer. Et rentrer. En pleurant. En se disant que cette fois c'est vraiment fini. Il n'ouvrira pas les yeux. Il ne sourira pas. Il est vraiment parti. Pour toujours.

Le retour à la maison a été l'apothéose. J'avais à peine eu le temps de descendre de voiture que mon mari s'était rué vers moi pour me dire que c'était "dégueulasse" ce qu'on avait fait à Madame Pasdbol! Hein? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?
Ce qui se passait? Madame Pasdbol, pendant que nous pleurions notre père en attendant que tout soit vraiment fini, avait bu plus que de raison, un apéro par ci et un autre par là, et, dans un état d'ébriété avancée, titubante et bégayante, s'était plainte de ses méchants beaux-enfants qui n'avaient même pas voulu d'elle à la crémation de son cher époux. La famille endeuillée, attendrie par cette pauvre veuve sans défense, s'était bien entendu offusquée de notre attitude inhumaine. Pauvre, pauvre veuve! Et nous, quels monstres nous faisions! Nous, les enfants, les orphelins, les vilains méchants pas beaux qui osions abandonner cette pauvre femme à son triste sort alors qu'elle venait de perdre son mari...

ET NOUS ON VIENT DE PERDRE NOTRE PÈRE! ET VU QU'ON A DÉJÀ PERDU NOTRE MÈRE, ÇA VEUT DIRE QU'ON EST ORPHELINS! ET ON LE VIT UN PEU MAL! ET ON A DÉJÀ ASSEZ DE NOTRE PEINE À SUPPORTER SANS AVOIR EN PLUS L'ALCOOLISME ET LES MENSONGES DE LA VEUVE À GÉRER! BANDE DE CONS!!!

Bon, ça, c'est ce qu'on aurait voulu leur dire... mais on n'a pas osé. On s'est contentés de ravaler nos larmes et notre colère. Parce que ça n'était pas le moment. Parce que nous étions trop fatigués. Trop tristes aussi. Parce qu'on parlerait de tout ça demain, calmement. Sauf que le lendemain, ce fut pire.