mercredi 18 novembre 2015

Juste un nom parmi d'autres

Dans mon lycée, comme dans tous les lycées, il y avait des groupes. Les intellos, les caïds, les métalleux... Et, parmi tous ces groupes, il y en avait un qui se démarquait des autres. Parce que ceux qui en faisaient partie étaient habillés différemment. Parce qu'ils écoutaient une musique différente. Parce qu'ils étaient différents, tout simplement. Ce groupe, c'était celui des gothiques. À l'heure où les midinettes hurlaient "Patriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiick!", ils écoutaient The Cure. Alors que les ados énamourées s'extasiaient devant Nicolas dans "Hélène et les garçons", ils lisaient Lautréamont et récitaient Baudelaire.
À l'époque, je n'étais ni une intello, ni une caïd, ni une métalleuse... ni une gothique. J'étais juste une petite nana très ordinaire qui vivait difficilement son adolescence ordinaire. Je regardais à la dérobée ces jeunes gens qui se démarquaient avec leur vêtements noirs et leur singulière façon d'être. J'enviais leur aisance et leur aura. Je rêvais secrètement de leur ressembler.
Je me souviens encore de leurs prénoms : Myriam, Aldric, Julie, Vincent...
Myriam m'a fait découvrir Noir Désir et fumer mon premier joint.
Julie m'a appris plein d'injures très utiles en anglais.
Aldric m'a fait mourir de rire avec ses réparties complètement décalées.
Vincent m'a fait un compliment très inattendu sur ma peau magnifiquement blafarde (l'anémie, ça donne un beau teint, sachez-le).
J'ai essayé de leur ressembler. J'ai écouté leur musique, j'ai lu leurs livres. Je suis tombée amoureuse des poètes du 19ème siècle. Vraiment amoureuse. Avantage immédiat : j'ai cartonné en littérature au bac. Inconvénient non moins immédiat :  la drogue, c'est mal.
Et puis, le bac, la fac, la vie... On se perd de vue, on s'oublie un peu, on se croise de temps en temps via une connaissance commune sur les réseaux sociaux.
Le boulot, les enfants...
Et puis le 13 novembre. Tous ces morts, ils sont loin, je ne les connais pas. Très égoïstement, je constate que ma famille et mes amis vont bien. Finalement, seuls les drapeaux en berne et la voiture de gendarmerie devant le collège de ma fille me rappellent qu'à Paris il y a 129 morts.
Je n'allume pas la télé, trop d'images, trop de sons. Je fais une pause de réseaux sociaux, trop de commentaires, trop de conneries.
J'écoute un peu la radio et lis beaucoup les journaux.
Et, au milieu d'un article parmi tant d'autres, je lis un nom. Je reconnais ce nom, et cette photo. Je reconnais ce visage, et ces yeux. Et je me souviens. Je me souviens de ce jeune homme qui m'a fait découvrir Lautréamont et ses écrits torturés. Je me souviens de sa démarche un peu dégingandée. Je me souviens de son humour caustique. Je me souviens de sa nonchalance tranquille. Je me souviens de son regard si tristement lucide. Je me souviens même de son écriture si joliment alambiquée.
Ce type était une étoile dans notre noirceur adolescente.
Ils ont assassiné une étoile.

1 commentaire:

  1. Quand je vivais a Paris, j'allais souvent au Bataclan, bonne musique bonne ambiance.
    Je connaissais quelques personnes qui s'y rendaient souvent, metaleux pour la plupart. Depuis vendredi, je n'ai pas vraiment chercher a connaitre les noms ou regarder les photos. La peur d'en reconnaître certains sans doute.

    Condoleances.

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