dimanche 27 septembre 2015

Petite mamie

Ce billet fait suite à celui-ci, écrit il y a un petit moment.

Parfois, quand je m'ennuie, ou quand je cherche un peu d'inspiration pour un billet ou un article, je vais regarder du côté des réseaux sociaux et de ce qui se raconte sur les groupes dédiés aux auxiliaires de vie. Ma source principale, je l'avoue, c'est Facebook. Et j'y trouve des trésors.
Hier, une auxiliaire de vie en formation a posé la question suivante :

E. : "Que pensez-vous des personnes âgées?"

La question m'a surprise. C'est comme si je demandais à un médecin "que pensez-vous des patients?" ou à un concessionnaire "que pensez-vous des conducteurs?"
Ma curiosité étant piquée, je suis allée lire les réponses. Et j'ai bien failli tomber de ma chaise!
Un petit florilège des réponses lues sur le fil (je n'ai laissé que les initiales des intervenants mais ai laissé l'orthographe et la syntaxe des réponses, je m'appelle Babeth, pas Bescherelle).

M. : "Attendrissant avec des humeurs varier"

Y. : "Des enfants mais avec de l'expérience. Pas si stupides ni naïfs. Se méfier de certains. Parfois même si j'aime mon travail, certains m'agace... Voilà pour ma franchise."

"On agit avec eux comme pour ces derniers. Ils nous faut faire preuve de patience, tolérance, explications pour ne pas les brusquer. Reexpliquer à plusieurs reprises.. Être egalement doux mais parfois ferme. Cest un travail très psychologique je trouve. Ils nous faut beaucoup de tempérance mais aussi d'écoute. Ils répètent tous ( comme des gosses dans la cour de recré) et nous font aussi répéter. ^^...sont parfois capricieux, et aimes nous tester. voilà en résumé.."

"Si on est trop laxiste avec certains, on peut facilement se laisser bouffer."

A. : "Pour certain je pense que effectivement il faut être ferme pour arriver a ses fins c est malheureux mais moi je suis obligée de l être avec un de mes clients qui fuit les douches et ne jure que par les toilettes du coup soucis dermato apres voila"

À ce stade de la lecture, je commence à bouillonner. Je m'imagine, vieille et dépendante, aux mains d'auxiliaires qui me trouveront "attendrissante" (ou pas) et qui me traiteront comme une enfant capricieuse. Je frémis d'horreur devant l'image d'une bonne femme que je ne connais pas me forcer à finir ma soupe ou à aller prendre ma douche. Je pense déjà aux moqueries que je susciterai quand je demanderai pour la troisième fois en une heure à quelle heure passe le médecin. Du coup, je vais voir les autres fils de discussion. Plus bas sur la page du groupe, je trouve une discussion tout aussi sidérante.

S. : "Bjr merci pour l ajout je suis auxiliaire de vie depuis 1 ans et je m occupe d une petite mémé de 104 ans"

"Quand je dit mémé c est par affection elle est seule et pas famille à proximité nous avons tissé des liens forts"

M. : "Tu raison de l appeler mémé si elle est d accord se n'est pas un manque de respect et que sa fasse 1ans ou 10ou est le problème"

R. : "Vous partez loin avec vos histoire de mémé c'est pas une nom qui salis une dame c'est pas comme si tu lapeller la vieille .."

"Bah petite mémé c'est pas nom plus vulgaire faut pas abuser ya rien de chocant enfin pour moi après chacun son avis"

Donc, quand je serai vieille, on m'appellera "mémé" et je n'aurai pas mon mot à dire. Je ne serai plus ni Madame ni Babeth, je ne serai plus qu'une petite mamie à qui on ne demande plus son avis. Une attendrissante petite mamie qui doit finir sa soupe bien gentiment et ne surtout pas manifester le moindre désaccord sous peine de passer pour une infernale vieille bique.

J'ai 38 ans. J'ai piloté des planeurs. J'ai fait des études. J'ai fait de la voltige et me suis tenue debout sur un cheval au galop. J'ai lu des livres, plein. J'ai pleuré en écoutant le Faust de Gounod. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'italien, le latin, le grec ancien, le polonais et l'espagnol (mais j'ai presque tout oublié, sauf l'italien). J'ai accompagné mes parents en fin de vie, dans la douleur. J'ai assisté à une vraie évasion de prison, avec hélicoptère et tout et tout! J'ai donné le sein à un enfant qui n'était pas le mien. J'ai accouché sans péridurale, deux fois (et je vous prie de croire que j'aurais préféré l'avoir, cette foutue péridurale!). J'ai assisté, impuissante, aux ravages de l'alcoolisme de mes parents. J'ai vécu, de ce fait, des choses pas très rigolotes qu'une enfant ne devrait pas avoir à vivre. Je m'en suis remise. Sacrée résilience. J'ai emménagé en Bretagne sur un coup de foudre et un coup de tête. J'ai fait des choses dont je suis fière, et d'autres auxquelles je ne préfère pas penser. 
Et quand je serai vieille, toute cette vie, ma vie, sera balayée par une connasse (pardon pour le terme mais je n'en trouve pas d'autre) qui parlera de moi en penchant la tête sur le côté et en disant d'un air sirupeux "elle est mignonne cette petite mamie, mais faut pas que je me laisse bouffer hein, sinon elle va en profiter, c'est sûr". Et cette connasse, en disant cela, se sentira sans doute supérieure à la petite vieille ratatinée que je serai devenue. Cette connasse se considérera peut-être même comme ma sauveuse, celle qui est là pour mon bien, parce que moi, pauvre petite vieille, je serai bien incapable de prendre la moindre décision me concernant.

J'ai peur. Peur de vieillir et d'être dépendante. Peur qu'on soit ferme avec moi pour mon bien. Peur d'être aux mains d'une connasse qui viendra me caresser la tête un peu trop gentiment en m'enfonçant une cuillère dans la bouche pour que je finisse cette putain de soupe. Peur qu'un jour ma vie tout entière ne se résume plus qu'à cette image de mignonne petite vieille attendant sagement le passage de sa gentille auxiliaire si dévouée. Peur de n'être plus moi, tout simplement.



    
    


9 commentaires:

  1. superbe texte et qi me renvoie à mes propres peurs

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  2. Bonjour,
    Mon grand-père, c'était dans les années soixante, est arrivé aux urgences de Cochin pour un ulcère perforé (il n'était pas en bon état) et quelqu'un lui a demandé :"Pépère..."... Il a dit à cette personne qu'il était Monsieur S..., qu'il ne la connaissait pas et qu'il souhaitait qu'elle l'appelle par son nom.
    Rien n'a presque changé.
    Quant à écrire, C'est comme si je demandais à un médecin "que pensez-vous des patients?" ou à un concessionnaire "que pensez-vous des conducteurs?", allez sur les réseaux que vous connaissez bien et vous verrez que les médecins pratiquent le dénigrement des patients avec une ardeur insensée. Le mépris des gens est partout dans notre société.
    Quand on méprise les personnes que l'on soigne il est normal que els personnes que l'on soigne s'en rendent compte et, pour les plus faibles, en souffrent beaucoup.
    Les discours de vérité comme le vôtre sont indispensables.
    Dernier point : seule la formation des professionnels de santé pourra tenter de faire disparaître les comportements que vous dénoncez à juste titre.
    Bonne journée.

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  3. D'une Babeth ( plus âgée) à une autre: merci pour ce billet!

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  4. la seule façon d'échapper à ces plaies vivantes va être de les former nous-même. et vu le niveau, on ferait mieux de commencer maintenant!!!

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  5. Malheureusement dans le contexte actuel mieux vaut vieillir en n' ayant besoin de personne . Ces emplois précaires sont souvent , par la force des choses, attribués à la va-vite à des personnes dans le besoin qui sont pas ou peu formées et qui n'ont pas réellement envie d'exercer ce métier. La demande dans l'aide à domicile est énorme tout comme le chômage et beaucoup font ce métier faute d'autre chose car c'est je suppose très ingrat. Moi par exemple je ne pourrait jamais faire ça je le reconnaît je n'aime pas du tout les personnes agées , je ne sais pas vraiment pourquoi mais je serais une très très mauvaise auxiliaire de vie.

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  6. Je me pose les mêmes questions, mais devant quelques rares patients de psychiatrie qui n'entrent pas dans le cadre institutionnel qu'on entend parfois leur imposer. Cela donne lieu, selon moi, à des situations qui flirtent avec la maltraitance.

    Merci pour ton billet qui tombe à pic, ouvre d'autres voies à mon propre ressenti et me permet d'y voir plus clair.

    Asepsie
    https://matinmidietsoir.wordpress.com

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  7. Bravo!! vous avez tout résumé, voilà ce qui arrive quand les soignants ne voient plus la personne telle qu'elle est, mais" la chieuse" qui sonne tout le temps... et oui, des comportements comme vous décrivez, ils en existent aussi en institution... C'est mon cheval de bataille en ce moment, mais hélas il n'est pas facile le les faire réagir tout semble si normal quand les mauvaises habitudes sont devenues routine... Je me dit que la roue tourne et qu'un jour ces "connasses" comme vous les appeler seront elles aussi dans les mains de "connasses" c'est tout le mal que je leur souhaite...

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  8. et ben moi, j ai travaillé avec des personnes agées. j'ai adoré cela. avs aussi. et pourtant je déteste faire le ménage. mais ce que j aime c est parler, écouter ces personnes dites "agées" qui me racontent leur vie. leurs reves. leur mariage. les bons moments de la vie. j aime les faire rire. les faire sourire ou pleurer quand elles racontent leurs souvenirs, des actes de la vie qui les ont amenés a etre "agé". oui, la ptite dame en question parfois était agressive, ou chaleureuse, ou triste, ou gaie. comme tout un chacun. moi, des fois, j avais vraiment pas envie de faire le ménage. alors j en profitais pour l écouter. et j amenais mon chien. car elle en avait eu un. et en voyant le plaisir dans ses yeux, je décidai de l amener chaque fois. et chaque fois la meme question: je vous ai pas parlé de mon chien je crois.. Non Adèle. et alors il était gentil votre chien ? et la voilà qui repartait dans ses souvenirs avec son chien. pour la xème fois. et chaque fois pour moi c était un plaisir de la voir s attendrir sur cet animal qu elle avait tant aimé. voilà... les personnes agées sont des personnes avant tout. et meme si elle avait pas envie de se doucher, malgré la pression de son fils qui voyait cela comme de la décrépitude, je ne la douchais pas. car a 93 ans, on sait encore ce qu on veut. et si elle voulait pas se doucher en préférant le gant de toilette, ben je respecte ca. car en finalité... simplement s imaginer a sa place. si j ai pas envie de prendre une douche j en prends pas.. et pour les peaux sèches, quelques gouttes HE ou de crème sur ses jambes, ou ses pieds, et la voilà heureuse car les massages simplement lui faisait du bien. oui, etre agé n est pas une tare. ni un enfant capricieux. mais un etre humain. comme moi. et moi aussi des fois je peux etre capricieuse, accapareuse, blessante. alors c est pas parce qu on est avs qu il faut voir les gens comme des choses à faire briller. simplement écouter, et participer, et voilà que tout le monde est heureux de se moment. ok, la vaisselle avance pas vite, le sol est pas vraiment brillant, mais son coeur est heureux et donc moi aussi. :) merci pour votre texte . oui, souvent j ai entendu ces mots. et me suis meme demandé si c était moi qui comprenait rien au métier. diplome ou pas diplome, la diplomatie, la gentillesse, et l humanité est de mise. que ce soit du coté de la personne agée que de l avs. voilà.. bonne soirée :)

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