samedi 15 août 2015

La mésentente

En bleu, c'est Sidonie, auxiliaire de vie diplômée.
En  noir, c'est Madame Couché, épouse de Monsieur Couché.
Sidonie est une soignante, Madame Couché est une aidante. Toutes deux prennent soin de Monsieur Couché.  

Et voilà, je me suis encore fait avoir! J'aurais dû être ferme, j'aurais dû expliquer (une fois de plus) que je suis auxiliaire de vie, pas aide-ménagère, pas bonniche, pas bonne à rien. J'aurais dû lui dire à cette bonne femme, que je suis pas là pour ça. Mais j'ai pas osé. J'avais pas envie. Pas envie de m'énerver dès le matin. Pas envie de parler, pas envie d'expliquer, pas envie d'argumenter. Alors j'ai fait ce qu'elle m'a dit. J'ai obéi, sans discuter, comme si de rien n'était. Comme si c'était normal. 
J'étais censée être là pour Monsieur Couché, pour l'aider à se lever, à se laver, à s'habiller. J'étais censée faire ça, oui, ainsi que le petit-déjeuner. J'avais une heure pour faire tout ça, c'était largement assez. Pour une fois, le plan d'aide permettait vraiment d'intervenir dans de bonnes conditions, et pas au pas de courses comme chez tant d'autres. Mais quand je suis arrivée, à huit heures tapantes comme tous les matins, Monsieur Couché n'était plus couché. Il était levé, lavé et habillé. Il avait même pris son petit-déjeuner! Et moi, j'étais là, complètement inutile, face à ce monsieur qui n'avait déjà plus besoin de moi, à me demander ce que j'allais bien pouvoir faire avec lui. Alors, en bonne professionnelle que j'espère être, je lui ai proposé autre chose. Après tout, si Monsieur Couché se débrouille tout seul pour "les activités de la vie quotidienne", je peux aussi proposer mon aide pour "le maintien de la vie sociale". J'étais sur le point de lui suggérer de lui lire son journal (il ne peut plus, le pauvre, avec sa DMLA galopante) quand sa femme a surgi de nulle part pour me demander de faire la vaisselle, les lits (oui, LES lits, donc celui de Monsieur et celui de Madame) et un peu de ménage. 
Mais... Mais... Mais?! Mais je suis pas là pour ça! Je suis là pour Monsieur Couché, pour l'aider lui, pas pour la maison, pas pour elle! Je suis auxiliaire de vie, pas aide-ménagère! J'ai fait une formation, j'ai passé un diplôme, c'est pas pour me retrouver à faire du ménage à huit heures du matin alors qu'il y a déjà une aide-ménagère qui vient pour ça deux heures par semaine!
Ça, c'est ce que j'ai pensé très fort... Mais comme tous les matins, je n'ai pas osé le dire. Et comme tous les matins, j'ai fait ce que Madame me demandait de faire. J'ai fait la vaisselle du petit-déjeuner, j'ai fait les lits, j'ai passé un coup de balai et étendu le linge. J'ai fait tout ça en silence, pendant que Madame restait enfermée dans sa chambre. J'ai fait tout ça en retenant mes larmes, parce que je me sentais nulle, et inutile. J'ai fait tout ça en maudissant Madame Couché de me voler mon travail, en maudissant ma responsable de secteur de ne jamais mettre les choses au point avec les bénéficiaires et leurs familles, et en me maudissant d'accepter d'être ainsi rabaissée. J'ai maudit tout le monde, fait signer ma feuille de présence, et suis partie chez Madame Debout, qui allait sans doute me demander de faire la poussière, une fois de plus, alors que je l'ai déjà faite hier...

Ça y est, elle a réussi à me mettre de mauvaise humeur pour la journée! Tous les matins c'est la même chose, et ça fait des mois que ça dure! Elle se pointe à huit heures, la bouche en coeur, avec sa jeunesse effrontée et ses petits bras musclés, et elle se met en tête de s'occuper de mon mari. Sauf que mon mari, merci mais ça va, je m'en occupe. Parce qu'à huit heures, ça fait déjà longtemps qu'il est prêt mon bonhomme! Tu parles, à six heures il est réveillé et il hurle pour que je vienne le lever, alors je vais quand même pas attendre deux heures que Mademoiselle Sidonie se ramène! Je leur ai dit, pourtant, au bureau, que huit heures c'était trop tard, mais ils m'ont dit que personne n'intervenait avant cette heure, et que si je n'étais pas contente je pouvais toujours m'adresser à une infirmière libérale... Sauf que chez nous, les IDEL, elles viennent plus pour les aides à la toilette, alors je fais comment moi? Eh ben je vous le donne en mille : je fais, et puis voilà, c'est pas plus compliqué que ça. Je lève mon mari, parce que tout seul il ne peut plus, et puis je lui fais sa toilette, et puis je l'aide à s'habiller... Et quand tout est fait, il n'est pas sept heures, alors on va pas attendre une heure en se regardant dans le blanc des yeux. Alors forcément, je prépare le petit-déjeuner, et on le prend tous les deux, comme avant. Avant la maladie. Avant la dépendance. Avant la visite du médecin conseil. Avant les plans d'aide qui t'octroient généreusement quelques heures par semaine tout en te faisant bien comprendre que quand même, heureusement qu'on est là hein! Avant la responsable de secteur avec son sourire mielleux et son regard condescendant. Avant Sidonie.
Le café du matin, c'est notre seul moment calme de la journée. Parce qu'après, il y a Sidonie. Et encore après, c'est la course, toujours. Parce que mon bonhomme, c'est toute la journée qu'il a besoin d'aide. Pas juste le matin entre huit heures et neuf heures. Parce que la maladie d'Alzheimer, c'est toute la journée et toute la nuit, tous les jours, tout le temps. Quand il se lève, il est malade. Quand il mange, il est malade. Quand il parle, il est malade. Quand il marche, il est malade. Et quand il dort... il est malade aussi. Et moi je suis malade de sa maladie. Je suis malade de l'aider, de l'entendre crier, de faire à sa place. Je suis malade de notre intimité perdue. Je suis malade de son lit médicalisé qui prend toute la place, et malade de devoir dormir dans une autre pièce, parce qu'il n'y a plus de place pour moi dans la chambre conjugale. Malade de son déambulateur, de sa chaise percée et de la douche adaptée qui a remplacé la baignoire. Malade d'être sa garde-malade avant d'être son épouse. Malade de la famille qui ne vient plus nous voir parce que "c'est compliqué", malade des voisins qui nous évitent parce que "le monsieur est bizarre", malade de Sidonie qui rentre dans notre maison, qui farfouille dans notre cuisine et qui s'adresse à lui comme à un enfant. Qui s'adresse à lui hein, pas à moi. Parce que moi, je n'ai besoin de rien, c'est évident. Moi je suis l'épouse revêche, celle qui vole le travail des gentilles auxiliaires qui ne demandent qu'à aider. Moi je suis la méchante qui demande à la gentille de faire le ménage alors qu'elle est diplômée et pas payée pour ça. Moi je suis celle qui abuse des aides sociales, qui vole l'argent du contribuable pour se faire payer des heures de ménage sur le dos de la dépendance.
Mais je voudrais bien qu'elle comprenne, la gentille Sidonie, que pendant qu'elle fait ce qu'elle appelle les basses besognes, je peux avoir une heure pour moi, une petite heure, une toute petite heure. Une toute petite heure pour me laver et m'habiller. Une toute petite heure pour passer un coup de fil à notre fille à l'autre bout de la France. Une toute petite heure pour courir acheter le pain et son journal. Une toute petite heure pour me reposer quand la nuit a été éprouvante, quand je me suis levée toutes les deux heures pour recoucher mon bonhomme qui déambulait, ou pour nettoyer les toilettes après son passage. Je voudrais bien qu'elle comprenne tout ça Sidonie, qu'elle sache que faire du ménage c'est tout aussi important que le reste, parce que ça allège un peu le quotidien.

Parce que pendant une heure, une petite heure, une toute petite heure, je ne suis plus une aidante. Je suis une épouse pour mon mari, une mère pour notre fille... et une femme.

18 commentaires:

  1. Article qui donne à réfléchir:
    Je n'avais pas vu les choses sous cet angle.
    Merci.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. celine.c
      moi non plus en tant qu'avs, je ne pouvais que soutenir Sidonie et en lisant la dame couchée, ca m'a fait réfléchir à beaucoup de chose tant qu'à l'interprétation de la réalisation des tâches ménagères.

      Supprimer
  2. très beau texte, qui permet de comprendre plein de choses auxquelles on ne pense pas forcément, très bien merci

    RépondreSupprimer
  3. SUPER MAGNIFIQUE !!!!!
    Danielle

    RépondreSupprimer
  4. Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.

    RépondreSupprimer
  5. merci de ce face à face qui nous permet d'entrapercevoir le point de vue de l'autre et de mieux comprendre la souffrance de chacun;

    RépondreSupprimer
  6. Bonjour Babeth, ça fait plaisir de te lire... Toujours en grande forme, toujours avec ce décalage précieux qui nous fait percevoir l'invisible.
    Merci, et à bientôt :)

    RépondreSupprimer
  7. Madame Couché, c'était ma Mamie.
    Ma Mamie, qu'on a forcée à accepter des aides, mais qu'elle ne voulait pas avoir chez elle, pour s'occuper de son mari.
    Ma Mamie, qui "surveillait" alors le travail des auxiliaires de vie, et demandait qu'elles fassent le ménage...
    Ma Mamie, qui est partie seulement 6 mois après mon BonPa... pourquoi l'a-t-on forcée à prendre toutes ces auxiliaires de vie ?...

    RépondreSupprimer
  8. super aussi de voir la vision de la dame couchée !!! c'est important, très peu visible pour les avs.

    RépondreSupprimer
  9. Ce billet est exceptionnel ! Avoir le point de vue d'un soignant et d'un aidant est très intéressant. Je pense que ce type de témoignage devrait être massivement communiqué auprès des professionnels de la santé afin de mieux cerner les besoins des patients et de leurs proche.

    RépondreSupprimer
  10. La perte d'autonomie et la dépendance qui s'en suit, c'est effectivement aussi bien pour la victime que pour le proche aidant, 7/7j et 24h/24 qu'elles se vivent, le peu d'aide matérielle ou morale qu'apporte l'aide à domicile n'est jamais malheureusement suffisant, la souffrance est quotidienne et épuisante.

    RépondreSupprimer
  11. Très bonne idée les 2 visions :)
    Celestine

    RépondreSupprimer
  12. je vous copie/colle (avec sa permission) le commentaire d'une de mes amies auxiliaire de vie ET aidante

    "Si seulement mes collègues pouvaient lire ça..... Elles comprendraient mieux une dame un peu exigeante chez qui on va.... Elles comprendraient mieux que si pendant qu'on fait le ménage (elle est vraiment exigeante sur la façon de le faire....), pendant ce temps, elle s'échappe un peu. D'ailleurs, mes collègues, elles préfèrent ça, qu'elle parte Mme SursespiedsPasmaladeElle.... Quand elle reste et qu'elle est assise devant son ordi, elles se sentent observées, elles n'aiment pas. Elles sont jalouses de SidonieBis, elle, elle est embauchée en emploi direct, parce SidonieBis, Mme en fait des tonnes de compliments, elle l'appelle Sa SidonieBis.
    Mais SidonieBis, elle fait pas le ménage, elle vient pour garder M. Couché, et elle écoute Mme.... Elle la console, parce que Mme, heures après heures, elle vit la maladie de son mari, cet homme si aimé, si respecté, si gentil et qui ne sait même plus ouvrir la bouche.......
    Je ne suis pas sûre que mes collègues (que j'aime bien, qui font un super boulot) ont eu comme moi l'occasion de voir les larmes de Mme.... parce que moi, j'ai appuyé là où ça fait mal, pour lui permettre de libérer le poids du chagrin, son Papou, comme elle le dit s'en va, il ne verra pas venir au monde son premier arrière petit-fils, enfant d'une petite fille qu'ils ont élevé......
    Il va partir........ Et si le ballet des Sidonie l'agace..... Dans quelques semaines, il va cesser, il ne restera que le vide.....
    J'espère que SidonieBis saura rester une amie.... Que son écoute n'est pas que son devoir.........
    Les Sidonie, on s'en passerait si on pouvait, mais j'aime quand même bien en être une ! "

    RépondreSupprimer