dimanche 21 juin 2015

Ceux qui s'oublient

Il déambule dans les couloirs de la maison de retraite en gémissant.  Il ne sait pas où il est, il a oublié qui il était. Parfois, il croise quelqu'un en tenue blanche et il l'attrape par la manche.
- S'il vous plaît! Aidez-moi!
Les soignants évitent ce vieillard sénile. Ils font de grands détours pour ne pas avoir à le croiser. Parce qu'il pleure tout le temps. Parce qu'il les agrippe et ne les lâche plus. Parce qu'ils ne savent plus comment lui répondre.

Il est recroquevillé dans son lit. Il ne parle plus, ne voit plus, n'entend plus. Il n'est plus qu'un corps qu'on lave et qu'on nourrit, un corps à qui on ne prend même plus la peine de parler. Un corps qu'on maintient en vie, sans douceur, sans un mot.

Il bougonne dans son coin. L'auxiliaire de vie est nulle. L'infirmière est toujours en retard. Le boucher n'est pas aimable. Le boulanger vend du pain rassis. Son chien est stupide.
Rien ni personne ne le fait sourire. Sa vie n'est que bougonneries.

À la ferme il faut travailler dur, on ne se repose jamais. Ils sont douze enfants, il est le quatrième de la fratrie. Ils aident tous leurs parents, c'est normal, il y a tellement de travail! Les vaches, la volaille, le blé, le maïs... Jamais de repos.
Ses parents sont morts depuis longtemps, la ferme a été vendue... mais pour lui, le passé est au présent, et le présent n'existe plus.

C'est un homme sale dans une maison sale. Il parle salement, mange salement, s'habille salement... Bref, il vit salement. Il est sale et il est seul.
Sale parce qu'il est seul ou seul parce qu'il est sale?


Ce sont des hommes. Plus ou moins vieux. Plus ou moins malheureux.
Ce sont des pères. Plus ou moins aimés. Plus ou moins oubliés.

Ils ont été jeunes. Ils ont peut-être été beaux. Ils ont fait briller les yeux d'une femme. Ils ont murmuré des mots tendres, ont embrassé une bouche offerte, ont caressé un corps aimé. Ils ont tenu un enfant dans leurs bras, l'ont bercé et consolé. Ils ont aimé, pleuré, crié. Ils se sont parfois trompés. Ils ont fait comme ils pouvaient.

Aujourd'hui, leurs femmes sont mortes et leurs enfants sont partis. Ou le contraire. Ils ont oublié. Oubliés la voix de leur femme et le sourire de leur fils. Oubliés les jolies boucles de leur fille et les pique-nique au bord de l'eau. Oubliées la vie des enfants et la mort de l'épouse. Ou le contraire.

Aujourd'hui c'est aussi la fête de ces pères qui oublient et qu'on oublie. Bonne fête à ceux que la maladie n'a pas oubliés.

 



4 commentaires:

  1. Babeth, tu es un puits d'émotions ...

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  2. Vos textes me bouleversent... Bravo, et merci.

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  3. Votre témoignage est touchant mais aussi révoltant car ces personnes sont livrées à elles-mêmes, elles sont seules et ce dans l’indifférence générale.

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  4. Il y a vraiment beaucoup d'Amour dans vos textes Babeth :)

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