dimanche 19 avril 2015

Leurs histoires, leur histoire.

Premier stage en EHPAD, premier jour. L'aide-soignante me parle un peu des résidents.
- Lui, il a fait une rupture d'anévrisme, ça fait vingt ans qu'il est là, dans cet état. Un légume! C'est pas une vie franchement. Elle, c'est Alzheimer et hémiplégie, elle est complètement à l'ouest! Son mari est pénible, si t'es sympa avec lui cinq minutes il te laissera jamais tranquille! Lui, il vient d'arriver, sa femme vient tous les jours le promener en fauteuil. Elle est super exigeante et jamais contente. Elle, elle était religieuse, elle parle quasiment jamais. Elle est un peu bizarre. Et lui là, au fond, tu verras, il est spécial. Personne ne vient jamais le voir, il paraît qu'il a violé son neveu quand il était gosse, mais ce dernier n'a jamais porté plainte. Du coup sa famille ne veut plus le voir, ça se comprend! Nous, on fait sa toilette le plus vite possible, on trouve qu'il a une drôle de façon de nous regarder et on n'aime pas trop ça. Mais ça, tu le gardes pour toi hein, c'est pas écrit dans son recueil de données.
Ma chère tutrice aide-soignante, voici une information dont je me serais bien passée. Comment je fais maintenant pour m'occuper de ce monsieur sans penser à cette histoire? Comment je fais pour le regarder sans que mes yeux trahissent le dégoût que m'inspire son acte? Comment je fais pour faire preuve d'empathie quand il serait tellement plus facile de le détester?
Et les autres, comment je fais pour m'occuper d'eux alors qu'en moins de cinq minutes ils sont déjà catalogués? Le légume, la folle, le pénible, la râleuse, le pervers... Avais-je vraiment besoin de savoir tout ça?
 
Monsieur Pivoine a 78 ans. Bel homme, il a conservé une certaine prestance. C'était une figure locale, il a fait toute sa carrière comme professeur de sport dans le collège de la ville. À sa retraite, il s'est beaucoup investi dans le club de foot dont il était entraîneur. Il accompagnait les jeunes pour les matchs, les encourageait, et les consolait lors de leurs défaites. Les parents l'ont toujours aimé, il était tellement disponible, tellement serviable. Il allait même jusqu'à raccompagner les gamins chez eux après les cours ou l'entraînement quand leurs parents ne pouvaient pas venir les chercher.
Parfois, avant de ramener un petit garçon, il s'enfermait avec lui dans le vestiaire et faisait des choses. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Madame Rose a 82 ans, dont 59 de mariage. Un beau mariage, et trois enfants. Son époux est mort il y a peu et c'est une veuve inconsolable, qui pleure du matin au soir et du soir au matin. Elle refuse de se lever, refuse de manger, refuse de vivre. Inquiets, les soignants du service ont essayé d'alerter les enfants. Leur mère va mal, il faudrait venir. Ses fils habitent tout près, dans la même ville. Sa fille est à Paris. Les soignants ont rencontré le fils aîné, une fois, quand il venu installer ses parents à l'EHPAD. C'était il y a trois ans. Depuis, aucun des enfants n'est jamais venu. Pas une seule fois. À Noël, personne. Aux anniversaires, personne. À la fête des familles organisée une fois par an, personne. Aucun des enfants, aucun des petits-enfants. L'équipe est perplexe. Quand on pense que sitôt les parents placés les enfants se sont empressés de vendre la maison! Et depuis, aucune visite, pas un coup de téléphone, pas une lettre, rien! Et maintenant, Madame Rose se meurt, et personne ne vient la voir, personne ne vient lui tenir la main. Quelle tristesse!
Tous les soirs, quand Monsieur Rose rentrait du travail, il tabassait ses gosses. Et Madame Rose laissait faire, parce qu'ainsi elle évitait que les coups ne tombent sur elle. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Monsieur Narcisse a 93 ans. C'est un monsieur affable et toujours souriant. Il est veuf depuis plus de trente ans déjà. Ses enfants sont très présents et viennent le voir toutes les semaines. Il avait beaucoup d'amis, il était toujours prêt à donner un coup de mains aux uns ou aux autres. Il a travaillé dur toute sa vie, il a pu payer de belles études à ses enfants et ils lui en sont reconnaissants.
Pendant la guerre, il a des dénoncé ses voisins juifs. Ils ont été arrêtés, déportés, et gazés. En presque aussi peu de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Nous, les soignants, nous prenons soin des gens. Ils sont vieux, handicapés, malades, dépendants. Nous prenons soin d'eux à un moment donné de leur vie, quand ils en ont besoin. Nous ne savons pas toujours ce qui s'est passé dans leur vie avant qu'ils nous soient confiés. Nous nous faisons une idée d'eux avec les éléments que nous avons, le fameux recueil de données. Souvent, il nous manque beaucoup d'informations...
Dois-je savoir que Monsieur Pivoine était pédophile?
Dois-je savoir que Monsieur Rose était un père violent et que Madame Rose n'a rien fait pour l'en empêcher?
Dois-je savoir que Monsieur Narcisse était un collabo?
Le passé des gens dont nous nous occupons doit-il toujours être présent à notre esprit?
Parfois, j'aimerais savoir pour comprendre. Parfois, j'aimerais ne pas savoir pour ne pas être dans le jugement.

Difficile de trier les informations utiles à notre prise en soin. Difficile de comprendre une situation qui nous semble choquante quand on ne connaît pas le contexte. Difficile de se dire que le passé a fait son temps et que seul compte le présent.

Difficile d'être soignant, parfois.

15 commentaires:

  1. Savoir un certain nombre de choses vous permettrait peut-être déjà d'éviter de juger trop sévèrement les enfants prétendûment ingrats qui ne viennent jamais rendre visite à leurs parents indignes...

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    1. C'est tout l'objet de ce billet. Savoir ou ne pas savoir.

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    2. Je suis charlie. Je suis malade. Je suis le fils qui n’a rien a faire de ses parents et qui habite pourtant a coté. Je suis la fille qui s’occupe de sa mere mais qui la maltraite car je ne supporte plus cette charge. Je suis le fils de mon pere car je n’ai rien d’autre a foutre. Je suis l’aidant de celui qui m’a battu enfant. Je suis infirmière mais je n’ai pas le droit de me plaindre. Je suis mais j’ai le droit de ne rien dire

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  2. C'est un métier bien difficile, quand même.
    Courage !

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  3. Ne pas être dans le jugement, tant avec les personnes agées qu'avec les enfants. ne pas prendre partie entre la personne agée qui pense que "les enfants ne viennent pas assez souvent" et les enfants qui font ce qu'ils peuvent, courant parfois les week end d'une maison de retraite à l'autre pour voir mamis, maman, tonton ou tata.....

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  4. Ton texte est magnifique, pour changer.
    Ca me rappelle mon court passage en médecine pénitentiaire. On m'a souvent demandé "comment tu fais pour soigner des gens qui sont violents/violeurs/etc... ?". Et je répondais invariablement
    1) "c'est bien pour ça que je ne veux pas savoir le motif d'incarcération" et
    2) (surtout) "parce que vous connaissez tout de la vie des gens que vous avez en face de vous du soir au matin, vous?"

    Et pourtant, comme tu dis, savoir, ne pas savoir... c'est pas si simple.

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    1. Je voudrais écrire un billet sur mon stage en UMD un jour... mais j'hésite encore. L'anonymat, toussa toussa...

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  5. Le passé des gens ne doit pas changer une relation patient/soignant, que ce soit d'un côté ou de l'autre d'ailleurs. Le rôle des professionnels de la santé est d'apporter une aide égale à tous les patients. Merci pour ce post !

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  6. J'ignorais qu'un EHPAD était un lieu d’exécution de condamnations décidées par les soignants du lieu !
    Monsieur Un tel a fait ceci dans sa vie, Madame Trucmuche elle a fait cela...
    Qui le dit, est-ce vrai seulement ? Et si oui, de quel droit prendre ces vieux de haut ???

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    1. si les événements graves sont vrais, je le dis haut et fort, je me permets de les juger de haut

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  7. Peu m'importe dans mon cas. Je fais abstraction et je pense que chacun a droit à l'accès aux soins, au même accès aux soins, même si M. bat sa femme... J'y arrive, je suis dans le faire, je veux que mes patients récupèrent (oui, je suis dans cette dynamique de par la structure où je suis) ! Et donc, ça se fait...

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  8. Bonsoir Babeth,
    je profite de ce nouveau billet pour t'écrire que j'ai pensé à toi, la S dernière, qd j'ai rendu visite à ma GM installée ds son nouvel EHPAD, après 1 an en EHPAD hospitalier. Je n'y ai passé que qqs courtes heures, mais quel changement, quel soulagement, de croiser du personnel discret, s'adressant aux résidents comme à des personnes et non pas de cette voix parfois si impersonnelle, machinale et forte, que j'avais entendue "avant" ....Ce n'était pas représentatif, bien sûr, mais tous ceux que j'ai croisé ce jour là n'avaient rien de machines, s'efforçant, dans leur rôle, d'être dans la relation aux autres, aussi perdus soient-ils... J'ai pensé à toi, et je me suis dit que c'était rassurant, de voir d'autres "Babeth" faisant leur travail avec humanité. Merci à eux.

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  9. bonjour Babeth
    je te suis depuis longtemps . j'étais aide soignante avant de partir à l'étranger .
    je plussoie a 200% ta réflexion !
    que savons nous des gens que nous nous occupons ? savons nous toujours toute l'histoire de leur vie ou juste une version,une partie ?
    je me rappelle de ce mari battu toute sa vie qui profitant de l'incapacité physique de sa femme se vengeait en l'insultant toute la journée.
    nous le jugions au premier abord harceleur , maltraitant . une conversation avec son fils nous a révélé la situation exacte de ce couple .
    et cette femme qui se meurt pendant que sa fille vide son placard de la vasselle de Gien hors de prix sans un regard sur sa mère agonisante ... que sais je de leur histoire pour les juger ???
    dur métier que le nôtre a constament chercher notre place pour faire leur donner meilleur ...
    mais ça me manque terriblement .... comme j'aurais aimé travailler avec toi !!!
    prends bien soin de ton petit coeur rempli de compassion et d'humanité !
    grosses bises

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  10. salut bonjour ;)
    ce que j'aime dans ma pratique de soignante "volante"(qui intervient en remplacement un jour par ci par la) c'est que j'ai des transmissions succintes, juste etat clinique du jour, parfois antecedants.et toujours la petite apreciation sur le caractere "facile" ou non du patient. mais je m'en fiche. car chaque jour je rencontre un nouvel etre humain qui a besoin d'aide, et nous faisons connaissance quand je penetre dans sa chambre et que je me presente. Ils sont souvent tout surpris aussi, quand je leur dit; parfois: bon, je ne vous connais pas, c'est la premiere fois que je vous vois. Comment on pourrait s'organiser pour votre toilette?
    bref tout ca pour dire que je suis contente d'arriver sans a priori^^

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  11. bonjour,
    Mon père était un manipulateur pervers et alcoolique. Quand il est tombé malade puis qu'il est mort, nous, ses enfants, avions désertés. En tant qu'IDE je me doute que certains soignants ont pensé que nous étions cruels ou méchants. Tant pis et tant mieux. Tant pis car je suis assez au clair avec ma décision pour ne pas me préoccuper de leur opinion. tant mieux, car au moins à la fin de sa vie, mon père aura trouvé des gens pour s'occuper de lui et lui rendre un peu de l'humanité que nous ne lui donnions plus. J'essaie de penser ainsi quand je soigne les gens. Il y a toujours plusieurs versions d'une histoire, celle du patient et celle des absents. Je ne veux pas juger et à vrai dire moins j'en sais mieux c'est.
    La seule exception existe si les faits nécessitent que je prenne des précautions pour ma sécurité ou un autre intervenant.
    Merci pour ces posts si bien écrits

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