mercredi 30 décembre 2015

Le cancer vous salue bien!

1999. Ma mère vient de mourir, après neuf mois de lutte contre un cancer qui ne lui a laissé aucun répit. J'ai 22 ans et mon monde s'effondre. J'ai 22 ans et je dois préparer un enterrement. J'ai 22 ans et je dois choisir les vêtements avec lesquels ma mère sera incinérée. J'ai 22 ans et je dois vider son appartement. Choisir ce qui sera gardé, donné, jeté. Ce n'est pas chose aisée que de trier toute une vie. Je voudrais tout garder, parce que chaque petite chose me rappelle un peu ma mère. Mais que faire de tous ces vieux papiers, de ces dessins gribouillés maladroitement pour les fêtes des mères, de ces petites babioles parfois cassées gardées "en souvenir"? Et, surtout, que faire de cette perruque qui me nargue du haut de son cruel symbole? J'ai pour m'aider de précieuses alliées, Soeur Marie-Laure et Soeur Marie-Paule. Pendant sa maladie, ma mère a eu la chance d'être très soutenue par la communauté religieuse de la prison de Fresnes (ma mère travaille à la prison et, à cette époque, les infirmières de l'hôpital pénitentiaire sont des religieuses), et elles m'accompagnent avec beaucoup d'amour dans le difficile chemin du deuil. Soeur Marie-Laure passe son temps à remplir des sacs poubelle et je passe mon temps à récupérer in extremis tout ce qu'elle jette. Soeur Marie-Paule, elle, passe son temps à réfléchir à ce qu'on pourrait bien faire de ce vieux fil électrique ou de ces cahiers à peine griffonnés. À nous trois, on forme une équipe de choc, on trie, on garde, on jette, et ces heures douloureuses sont rendues un peu plus supportables par leur présence bienveillante.
Ce jour-là, je me trouve donc comme une poule devant un couteau face à cette foutue perruque désormais inutile. La garder? Qu'en ferais-je? La jeter? C'est quand même dommage, ça coûte cher ces conneries. La donner? Oui, mais à qui? Je suis assise par terre, au milieu d'une montagne de cartons, et je tiens dans ma main cette petite boule de cheveux qui a sobrement camouflé la maladie de ma mère. Et je me souviens.

Je me souviens de nos dernières vacances ensemble au Château d'Olonne. Nous étions parties toutes les deux passer quelques jours à la mer avant la prochaine chimiothérapie. Ce jour-là, après une jolie balade, nous nous étions arrêtées dans un café. Assises tranquillement devant un expresso, nous fumions une cigarette avant de rentrer (oui, à l'époque on fumait dans les cafés... ça commence à dater!) (et non, ma mère n'avait pas arrêté la cigarette, foutue pour foutue!). À l'autre bout de la salle, une bande de vieux pas très vieux mais un peu vieux quand même.
- Pfff... ces femmes qui fument... à notre époque les femmes elles fumaient pas hein... maintenant même les jeunes elles s'y mettent... pfff... elles rigoleront moins quand elles auront le cancer!
Ma mère et moi n'osions lever nos yeux de notre cendrier. Nous étions dans le coin fumeurs, loin d'eux, mais ils parlaient juste assez fort pour qu'on les entende, avec des regards en biais. Moi, j'avais juste envie de me lever et de partir, on était là pour oublier ce foutu crabe le temps de quelques jours et ces sombres cons en rajoutaient une couche. Mais ma mère a fini tranquillement sa cigarette, a réglé l'addition, s'est levée puis, passant près d'eux pour sortir, a très royalement soulevé sa perruque et, s'inclinant vers eux, leur a dit très solennellement :
- Messieurs, le cancer vous salue bien!
Nous sommes sorties en pouffant de rire comme des gamines, nous régalant de leurs mines ébahies! Je crois que c'est l'un de mes plus beaux souvenirs. Ma mère est morte quelques mois plus tard, sans avoir jamais pu revoir la mer.

Et maintenant je suis là, face à cette perruque inutile qui me rappelle cruellement l'humour caustique de ma mère, et le souvenir fabuleux de nos vacances à la mer. Soeur Marie-Paule, derrière moi, semble hésiter, puis se lance.
- Dis... je pensais à quelque chose, si tu ne sais pas quoi faire de cette perruque, il y a des détenus ici qui sont en chimiothérapie, et ils n'ont pas toujours les moyens de s'acheter une perruque... Alors si tu n'en fais rien... Je pourrais l'arranger un peu, pour faire une coupe plus masculine... Ça ferait sans doute plaisir à quelqu'un... Mais si tu ne veux pas je comprendrai, ne t'en fais pas...
Je suis soulagée. Soulagée et reconnaissante. Parce que je ne pouvais ni garder ni jeter cette perruque. Et parce que je sais qu'elle servira à quelqu'un d'autre, quelqu'un qui combat la même saloperie que celle qui a emporté ma mère. Et peut-être que ce quelqu'un que je ne connais pas gagnera, lui.

Aujourd'hui, j'ai coupé mes cheveux. Huit ans sans voir un coiffeur, et ça m'a pris, comme ça, d'un coup. J'ai attaché ma très longue chevelure en queue de cheval et clac, on a coupé! Clic clac, une frange, clic clac, une nuque dégagée, clic clac, des petites mèches sur les côtés. Quand je suis rentrée chez moi, je me sentais plus légère de 200 grammes. J'ai regardé ma nouvelle tête et mes anciens cheveux, me demandant ce que j'allais faire et de l'une et des autres. La solution a été vite trouvée.  La mèche de cheveux fait 50 centimètres, c'est largement assez pour confectionner une perruque. Quelques clics de recherche plus tard, et avec l'aide et les conseils de Twitter, je découvre Solidhair, une association qui récolte les dons de cheveux. Alors voilà, les cheveux sont dans une enveloppe, prêts à partir quelque part en région parisienne. Prêts à servir à quelqu'un qui, peut-être, soulèvera un jour sa perruque devant un groupe de vieux radoteurs en les narguant d'un superbe "le cancer vous salue bien!"

jeudi 24 décembre 2015

La visite

La scène se passe dans un hôpital de taille moyenne. Pas un gros centre hospitalier universitaire, ni un petit hôpital local. Un "simple" centre hospitalier, avec des services de chirurgie, des urgences, une maternité. Bref, un hôpital.
Service de chirurgie orthopédique. Une dame d'un certain âge occupe la chambre. Elle est hospitalisée suite à une fracture du col du fémur,  et souffre également de la maladie d'Alzheimer. Il est midi et une stagiaire aide-soignante l'aide à prendre son repas.
Deux petits coups brefs à la porte, entrent le chirurgien, une infirmière et une élève infirmière. Tous trois s'avancent vers la patiente et l'élève aide-soignante et, sans se présenter, commencent leur conversation. L'infirmière présente rapidement "le cas" : l'opération a eu lieu il y a quelques jours déjà, les redons ont été enlevés, le premier lever s'est bien passé, la patiente va bientôt pouvoir rentrer chez elle.
- Elle est veuve? demande le chirurgien.
- Non, elle vit à domicile avec son mari, répond l'infirmière.
- Ah mais ça va pas du tout ça! Elle est complètement à l'ouest cette dame, hors de question qu'elle rentre chez elle. Trouvez lui un service de soins de suite et voyez avec l'assistante sociale pour un placement en EHPAD au plus vite! Au-revoir madame, et bon appétit.
La petite troupe repart aussi vite qu'elle était entrée. L'échange n'a duré qu'une ou deux minutes à peine. La patiente écarquille les yeux.
- J'ai rien compris, souffle-t-elle d'une voix hésitante à la stagiaire qui n'a pas osé lever les yeux du plateau repas.
- L'infirmière viendra vous expliquer tout à l'heure, répond cette dernière tout aussi éberluée.
Et le repas reprend son cours presque normalement. Presque, parce qu'en quelques minutes, un homme a décidé du sort d'une femme qu'il connaissait à peine. Comme ça, d'un claquement de doigts.
Allez hop, chambre suivante!

mercredi 18 novembre 2015

Juste un nom parmi d'autres

Dans mon lycée, comme dans tous les lycées, il y avait des groupes. Les intellos, les caïds, les métalleux... Et, parmi tous ces groupes, il y en avait un qui se démarquait des autres. Parce que ceux qui en faisaient partie étaient habillés différemment. Parce qu'ils écoutaient une musique différente. Parce qu'ils étaient différents, tout simplement. Ce groupe, c'était celui des gothiques. À l'heure où les midinettes hurlaient "Patriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiick!", ils écoutaient The Cure. Alors que les ados énamourées s'extasiaient devant Nicolas dans "Hélène et les garçons", ils lisaient Lautréamont et récitaient Baudelaire.
À l'époque, je n'étais ni une intello, ni une caïd, ni une métalleuse... ni une gothique. J'étais juste une petite nana très ordinaire qui vivait difficilement son adolescence ordinaire. Je regardais à la dérobée ces jeunes gens qui se démarquaient avec leur vêtements noirs et leur singulière façon d'être. J'enviais leur aisance et leur aura. Je rêvais secrètement de leur ressembler.
Je me souviens encore de leurs prénoms : Myriam, Aldric, Julie, Vincent...
Myriam m'a fait découvrir Noir Désir et fumer mon premier joint.
Julie m'a appris plein d'injures très utiles en anglais.
Aldric m'a fait mourir de rire avec ses réparties complètement décalées.
Vincent m'a fait un compliment très inattendu sur ma peau magnifiquement blafarde (l'anémie, ça donne un beau teint, sachez-le).
J'ai essayé de leur ressembler. J'ai écouté leur musique, j'ai lu leurs livres. Je suis tombée amoureuse des poètes du 19ème siècle. Vraiment amoureuse. Avantage immédiat : j'ai cartonné en littérature au bac. Inconvénient non moins immédiat :  la drogue, c'est mal.
Et puis, le bac, la fac, la vie... On se perd de vue, on s'oublie un peu, on se croise de temps en temps via une connaissance commune sur les réseaux sociaux.
Le boulot, les enfants...
Et puis le 13 novembre. Tous ces morts, ils sont loin, je ne les connais pas. Très égoïstement, je constate que ma famille et mes amis vont bien. Finalement, seuls les drapeaux en berne et la voiture de gendarmerie devant le collège de ma fille me rappellent qu'à Paris il y a 129 morts.
Je n'allume pas la télé, trop d'images, trop de sons. Je fais une pause de réseaux sociaux, trop de commentaires, trop de conneries.
J'écoute un peu la radio et lis beaucoup les journaux.
Et, au milieu d'un article parmi tant d'autres, je lis un nom. Je reconnais ce nom, et cette photo. Je reconnais ce visage, et ces yeux. Et je me souviens. Je me souviens de ce jeune homme qui m'a fait découvrir Lautréamont et ses écrits torturés. Je me souviens de sa démarche un peu dégingandée. Je me souviens de son humour caustique. Je me souviens de sa nonchalance tranquille. Je me souviens de son regard si tristement lucide. Je me souviens même de son écriture si joliment alambiquée.
Ce type était une étoile dans notre noirceur adolescente.
Ils ont assassiné une étoile.

jeudi 8 octobre 2015

Empathie

Récemment, en parcourant un groupe dédié aux auxiliaires de vie sur Facebook, je suis tombée sur ça :


Instantanément, j'ai pensé à Monsieur B, mais aussi à Madame LDV. J'ai aussi pensé à Madame Pasdbol et à quelques autres qui m'ont laissé un souvenir plus ou moins mitigé. Par curiosité, je suis allée lire les réponses. Au moment où j'écris ce billet, il y a une cinquantaine de commentaires sous ce post, c'est dire si la discussion va bon train. Dans les commentaires, je cherche quelques éléments décrivant un peu mieux la situation. Je découvre quelques précisions données par l'auxiliaire de vie qui témoigne :

"Je les signaler aussitôt le mr est sous tutelle,pas moment il a pas toute sa tête ,il es suivi par un psy.il es handicapée il a eu un avc très jeune .il à 55ans.pas famille"

"Elle a envoyer un mail à la tutrice de je le mois dernier il avait peut un couteau pour ce trancher la gorge on a enlever tout qui était dangereux à domicile"

"il 2frigo 1dans le bâtiment fermer au cadenas et un dans la cuisine nn fermer pour ses repas matin midi soi r prépare"

"ce le à que 12cigarette par jours ,café télé à par cela il fait rien de la journée ces pour au cache la nourriture il mangerai toute la journée. Au juste ces ça seule drogue"

Pour résumer, ce monsieur de 55 ans, célibataire sans enfant, a fait un AVC il y a longtemps, souffre de troubles cognitifs, et est sous tutelle. Il est tabaco-dépendant et semble socialement isolé. Il bénéficie d'une auxiliaire de vie pour les courses (et sans doute d'autres choses) et n'est pas autonome dans la gestion de ses repas. Il peut se montrer violent envers les autres et lui-même. Je pourrais aussi vous dire dans quel département il habite mais c'est sans intérêt pour la suite du billet.

Bon, là c'est résumé dans les grandes lignes.

Maintenant que je comprends un peu mieux le contexte, je relis les commentaires plus attentivement. Beaucoup conseillent de prévenir le/la responsable, de faire une déclaration d'accident du travail et d'exercer un droit de retrait. Des conseils sages au vu de la situation. Mais il me manque quelque chose.

Quand je m'étais trouvée en difficulté face à certains bénéficiaires violents (verbalement et/ou physiquement), j'avais eu la triste impression de ne pas être entendue. Je m'étais retrouvée seule face à des comportements que je ne comprenais pas et auxquels je n'étais pas préparée. Seule et désemparée. L'unique question que je me posais à l'époque était la suivante : comment? Comment réagir? Comment faire? Comment continuer? Je n'avais pas trouvé de réponse idéale et m'étais alors contentée d'étaler mon désarroi ici. Madame Grandchef, en me montrant gentiment la porte après que je lui avais annoncé ma grossesse, m'avait sans le vouloir rendu un grand service. En m'offrant plus de temps libre que ce que mon arrêt maternité m'octroyait, j'avais pu accompagner la fin de vie de mon père et faire une formation d'aide-soignante. Et j'ai compris une chose.

J'ai compris que je ne me posais pas les bonnes questions, ou du moins pas au bon moment. Parce qu'avant de me demander "comment", peut-être aurait-il fallu que je me demande "pourquoi". Pourquoi Madame LDV ne m'aime-t-elle pas? Pourquoi Monsieur B. est-il aussi agressif? Pourquoi Madame Pasdbol ment-elle continuellement? 
Pourquoi? Pourquoi? Pourquoi?
Si j'avais eu la réponse à ces questions toutes simples, j'aurais peut-être plus facilement trouvé le "comment". Comment réagir? Comment répondre? Comment faire?

Mais, pour me poser les bonnes questions, encore aurait-il fallu que je réfléchisse autrement. Je réfléchissais avec mes valeurs et ma normalité. Je pensais en tant que Babeth, aide à domicile, 35 ans, mariée, maman, en bonne santé physique et mentale. Mais ma normalité n'était pas la leur. Ma vie n'était pas la leur.
J'aurais pu réfléchir différemment, en me mettant cinq minutes à leur place.
Et si c'était moi, la veuve délaissée par ses enfants, dépendante au point de ne plus pouvoir sortir faire ses courses, à qui l'on impose une auxiliaire un peu trop souriante?
Et si c'était moi, celui qui souffre continuellement, rongé par la dépendance à l'alcool, que plus personne ne vient voir?
Et si c'était moi, la femme mal-aimée, rejetée par sa propre mère, qui n'a pas conscience de ses incohérences et reste persuadée que tout le monde ment autour d'elle?
Si c'était moi, ne serais-je pas agressive moi aussi? Ou méprisante? Ou violente?

Je ne me posais pas les bonnes questions, parce que je ne faisais pas preuve d'empathie. Je croyais être une bonne aide à domicile. J'étais souriante, polie, travailleuse. J'aimais mon travail et je ne comprenais pas pourquoi, malgré toute ma bonne volonté et mes sourires polis, je ne parvenais pas à établir une saine relation d'aide avec certains bénéficiaires. Certains m'étaient sympathiques, d'autres carrément antipathiques, et je ne savais pas me situer professionnellement au milieu de cette cascade d'émotions parasites.
Sympathie et antipathie. Voici les mots qui m'ont piégée. Trop ceci, pas assez cela. Trop proche, trop distante, trop souriante, trop sur la défensive. 

Puis j'ai fait une pause forcée, j'ai eu un enfant, j'ai perdu mon père, je suis devenue aide-soignante, et j'ai repris le travail. Différemment.
J'ai découvert l'empathie.
  

L'empathie (du grec ancien ἐν, dans, à l'intérieur et πάθoς, souffrance, ce qui est éprouvé) est une notion désignant la « compréhension » des sentiments et des émotions d'un autre individu, voire, dans un sens plus général, de ses états non-émotionnels, comme ses croyances (il est alors plus spécifiquement question d'« empathie cognitive »). En langage courant, ce phénomène est souvent rendu par l'expression « se mettre à la place de » l'autre.
Cette compréhension se produit par un décentrement de la personne et peut mener à des actions liées à la survie du sujet visé par l'empathie, indépendamment, et parfois même au détriment des intérêts du sujet ressentant l'empathie. Dans l'étude des relations interindividuelles, l'empathie est donc différente des notions de sympathie, de compassion, d'altruisme ou de contagion émotionnelle qui peuvent en découler. (Wikipédia)

J'ai réalisé que pour comprendre une situation, je dois réfléchir autrement. Non plus avec ma normalité mais avec celle de la personne qui est en face de moi. Je dois déposer mes valeurs et mes idées sur le paillasson de l'entrée et me plonger dans une autre dimension, celle de l'Autre. Je dois pouvoir l'entendre et l'écouter, le voir et le regarder. Je dois me demander ce que je ferais à sa place, avec ses valeurs, ses possibilités, et non ce qu'une personne de "ma" normalité ferait à sa place. Je dois changer de normalité comme je change de patient, voilà tout. C'est à moi de m'adapter à lui et non le contraire. Ça paraît tellement évident quand je l'écris, et je me sens tellement stupide de ne pas y avoir pensé plus tôt!

Pour en revenir au débat initialement cité, je trouve qu'il illustre parfaitement le sujet. Parce qu'en lisant ce post, la première chose que j'aurais ressentie il y a quelques années, c'est de la sympathie pour la collègue agressée, ou de l'antipathie pour le responsable d'agence qui n'intervient pas. Aujourd'hui, après une naissance, un deuil, une formation et un coup de coeur professionnel (faudra que je vous parle de Naomi Feil un jour, vous m'y ferez penser?), ma première réaction a été de demander pourquoi la nourriture était sous clé, et de me dire que ça devait être terrible de devoir subir une interdiction pareille. Terrible et maltraitant
Ça paraît évident de se poser la question, je sais, mais ça ne l'était pas pour moi il n'y a encore pas si longtemps. Spontanément, ça n'aurait pas été ma priorité. J'aurais demandé "comment" mais pas "pourquoi". Et je ne me serais pas demandé comment j'aurais réagi à SA place.
Du coup, désolée si je me permets un quart d'heure cocorico (tant pis, j'assume), mais je suis contente du chemin parcouru depuis Monsieur D. et Madame LDV., contente de faire de belles rencontres qui me font voir les choses différemment, et contente de poursuivre ma route en me disant que j'ai encore plein de choses à découvrir.

Et même, j'en profite pour vous balancer un petit lien vers le #mededfr, parce qu'on en avait parlé et que ça avait été un chouette débat :

https://mededfr.wordpress.com/2014/11/13/mededfr-22-lempathie-ca-sapprend/

samedi 3 octobre 2015

Désert médical et autres tracasseries financières

À la base, il y a ce billet, et cet article.

En gros, pour résumer, ces salauds de médecins donnent des arrêts maladie en veux-tu en voilà, et ces salauds d'infirmiers libéraux coûtent beaucoup trop d'argent à la Sécu. Ça, c'est pour la version rapide. Mais le mieux serait quand même d'aller zieuter les liens, parce qu'ils valent vraiment le détour.

Du coup, elle est fâchée Amélie (la Sécu, pas ma fille). Parce que zut quand même, c'est quoi ces nantis qui dépensent l'argent public comme s'il coulait à flots? Ne seraient-ils pas légèrement inconscients? Ou je-m'en-foutistes? Voire même un peu voleurs?
Trop laxistes les médecins? Trop chers les infirmiers? La faute à qui?

Madame G., veuve, vit dans une maison isolée, loin du bourg. Pour la toilette, ça va. Pour les repas, ça va aussi. Pour le ménage, ça va à peu près. Mais y a un truc pour lequel ça va pas : les gouttes. Madame G. doit mettre des gouttes dans ses yeux tous les soirs. Toute seule, elle n'y arrive pas. Pencher la tête en arrière, lever le bras, viser juste, presser le petit flacon... l'arthrose rend la tâche trop compliquée. Le médecin lui propose alors le passage d'une infirmière libérale pour ce soin. Madame G. appelle donc le cabinet infirmier du bourg. Problème : elle habite loin, très loin, trop loin. Les infirmiers n'ont aucun autre patient dans ce secteur, et l'aller-retour chez Madame G. leur demanderait une demi-heure de plus sur leur tournée du soir, déjà blindée, pour un acte coté à 2,65€ (sans les frais de déplacement). Bref, ça va pas être possible. Madame G. est bien embêtée. Elle ne peut pas mettre ces fichues gouttes, les infirmiers ne peuvent pas non plus, alors comment faire? Elle rappelle son médecin pour lui faire part de ce problème et celui-ci lui suggère de demander au CCAS. En effet, puisque les employées de ce service font des aides à la toilette, elles peuvent peut-être mettre des gouttes dans les yeux non? Après tout, c'est pas bien compliqué. Aussitôt dit, aussitôt fait. Madame G. contacte le CCAS de sa ville et demande un passage rapide le soir. Sauf que...
Une prestation, c'est minimum une demi-heure, même si mettre des gouttes ne prend que cinq minutes (et encore, en comptant large).
Madame G. ne bénéficie pas de l'APA.
Les employées du CCAS ne sont pas infirmières mais, au mieux, auxiliaires de vie (et là je dis bien "au mieux").
Malgré tout, ça doit pouvoir être possible.
Malgré toutes ces contraintes, Madame G. n'a pas vraiment le choix, et elle accepte de payer pour un passage d'une demi-heure tous les soirs, puisque c'est la seule solution.
Donc, pour un soin simple et rapide qui aurait dû coûter 2,65€ (plus les indemnités kilométriques) (et non remboursé, au passage) s'il avait été pratiqué par le cabinet infirmier, Madame G. va débourser environ 300 euros par mois. De sa poche. Pour des gouttes dans les yeux. Ça, c'est pour le côté financier.
Parce qu'attendez, c'est pas tout. L'irrigation de l'oeil et l'instillation de collyre sont des actes infirmiers. Donc, une auxiliaire de vie, qu'elle soit diplômée ou pas, ne peut pas le faire. Elle n'en a pas le droit, c'est aussi simple que ça. Sauf que là, elle le fait quand même. Sur les conseils du médecin, sur ordre du CCAS, et au mépris de la loi. Exercice illégal de la profession d'infirmier.
Mais attendez, c'est pas fini! Une demi-heure pour mettre des gouttes, c'est beaucoup trop! Sauf que voilà, Madame G. paye, et elle paye cher. Alors puisque l'auxiliaire est là, autant qu'elle fasse quelque chose de son temps, non? Justement, ça tombe bien, il y a les bas de contention. Parce que ces fichus bas, ils sont durs à mettre, et encore plus durs à enlever! Le matin, ça va encore, elle a acheté un enfile-bas de contention et elle y arrive tant bien que mal. Mais le soir, c'est une autre histoire! Alors, puisque l'auxiliaire est là, est-ce qu'elle pourrait...? Ça, l'auxiliaire de vie a le droit de le faire, alors pas de problème.
Maintenant, le soir, elle met les gouttes et elle enlève les bas. Ça ne remplit pas la demi-heure mais c'est mieux que rien. Sauf que...
Rappelez-vous. L'auxiliaire de vie, si elle en a le titre, n'en a pas toujours le diplôme. Parfois, elle n'a rien d'autre que son expérience et sa bonne volonté. Et dans certaines situations, ça ne suffit pas.
Un jour, Madame G. ne se sent pas bien. Elle a un peu de fièvre et une douleur dans la jambe. L'auxiliaire passe le soir, met les gouttes dans les yeux et enlève les bas de contention. Madame G., peu causante d'habitude, lui parle de sa douleur. Un peu de fièvre et une douleur, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire? Ce soir, c'est Christelle qui intervient. Christelle est gentille, et puis elle fait ce métier depuis dix ans, elle pourra sans doute faire quelque chose. Mais voilà, Christelle a beau être gentille et expérimentée, douleur et fièvre, ça ne lui parle pas trop. Il est tard, la journée a été longue, Christelle a encore deux personnes à voir pour le repas et le coucher... Alors bon, douleur et fièvre... Elle conseille à Madame G. d'appeler son médecin le lendemain si ça va ne pas mieux, lui souhaite une bonne nuit, et s'en va.
Madame G. est en train de faire une phlébite, tout simplement. Dans la nuit, elle fera une embolie pulmonaire. Hospitalisée en urgence, elle ne rentrera qu'au bout de trois longues semaines à son domicile. Tellement affaiblie que son état nécessitera deux passages infirmiers par jour. Et finalement, ça coûtera vachement plus cher à la Sécu qu'un simple passage quotidien pour les gouttes dans les yeux.

Voilà. Je dis ça je dis rien.

jeudi 1 octobre 2015

Cinquante nuances de gris

Et voilà, on y est. Aujourd'hui est le premier jour du mois d'octobre et, comme chaque année, vous serez inondés de campagnes pour le dépistage du cancer du sein, avec événements (à la con) sponsorisés par des grandes marques, mystérieux statuts Facebook (à la con) qui n'intéressent que celles qui les postent, courses roses (à la con) et j'en passe. Si vous voulez lire des blogs intéressants sur le sujet, allez zieuter ici et . C'est bien écrit, c'est intelligent et pas gnangnan, et en plus les nanas qui écrivent sont deux très chouettes filles qui gagnent à être connues. Ça c'était pour le quart d'heure promo des copines, passons au sujet qui m'intéresse.

Parce que bon, le 1er octobre ne marque pas que le début d'octobre rose, c'est aussi la journée internationale des personnes âgées. Mais là, bizarrement, y a pas de couleur "officielle" associée. Enfin si, y en a une... L'argent. La silver economy, voilà une expression à la mode. Parce que les vieux, ça coûte cher d'un côté, mais ça rapporte aussi beaucoup de l'autre. Du coup, j'avoue que pour le tire du jour, j'ai failli opter pour "La couleur de l'argent". Et puis non. Parce que j'avais pas envie de parler de ça, du moins pas aujourd'hui (mais je me le mets dans un coin de ma tête pour plus tard). Du coup, pour rester dans le thème des couleurs (c'est plus vendeur), on pourrait faire simple et choisir le gris, tout simplement. Le gris, c'est bien, c'est sobre, c'est digne. L'ennui c'est que c'est pas très glamour, donc pas très vendeur, sauf si on parle des nuances du gris... Nuances de Grey... Vous suivez? Bref, vu que le "50 nuances de Grey" est déjà pris (c'est le cas de le dire), parlons plutôt des "50 nuances de gris", vous voulez bien?

Pour commencer, faites une petite expérience. Allez sur google, tapez "vieux et" dans la barre de recherche, et admirez le résultat. Pour les paresseux, voici la copie d'écran :


Donc, quand on est vieux, généralement, on est méchant. Premier cliché.
Ou gentil. Deuxième cliché. Parce que de nos jours, l'image du vieux, c'est souvent celle du "gentil petit vieux" ou celle de la "méchante petite vieille" (ou l'inverse). Ou alors, soyons fous, tentons la vieillesse excentrique, celle qui fait parler d'elle et fait de vous un super vieux. Troisième cliché. Ou la vieillesse héroïque, celle qui a survécu à tout et continue vaillamment d'affronter les vicissitudes de la vie. Quatrième cliché. Ou la vieillisse sage, celle qui a tout vu tout entendu et en a fait une leçon de vie. Cinquième cliché. Je pourrais continuer encore longtemps. Mais c'est lassant.

Je connais beaucoup d'hommes et de femmes âgés. Certains font dans le cliché, d'autres pas. La plupart d'entre eux sont comme vous, moi, le voisin ou tata Fernande : ils sont comme ils sont, avec des rides en plus, point.

Ils ne sont pas "plus méchants", "plus gentils", "plus excentriques", "plus héroïques" ou "plus sages" que les moins vieux.
Toutes les vieilles dames ne font pas du tricot et des confitures, tous les vieux messieurs ne font pas du jardinage et de la pêche à la ligne (peut-être qu'ils font de la zumba et du saxophone).
Ceux qui ont connu la guerre n'étaient pas tous des résistants ou des collabos (peut-être qu'ils se sont contentés de la traverser en essayant "juste" d'y survivre, ce qui est déjà pas mal).
Ceux qui ont vécu très longtemps ne possèdent pas tous la docte sagesse de Socrate (peut-être même qu'ils sont cons, si si, ça existe!).
Ceux qui meurent seuls et oubliés ne sont pas forcément victimes d'un drame de la solitude (peut-être qu'ils n'aimaient pas les gens).
Ceux qui sont dépendants n'ont pas tous besoin d'une gentille dame de compagnie qui leur fera la causette en passant le balai (peut-être aussi qu'ils ont juste envie qu'on fasse le ménage et rien d'autre).

Hélène collectionne les timbres. Bernard bricole en fumant le cigare. Jacqueline suit des cours d'histoire de l'art. Henri suit tous les régimes à la mode. Joséphine ne fait jamais de sieste. Yolande fait de très bons gâteaux. Maurice adore se déguiser.
Et vous? Et moi? Quelle sorte de vieux allons-nous devenir? Serons-nous des clichés? Des rebelles? Plutôt Madame Doubtfire ou Tatie Danielle? Gentille petite mamie ou ignoble mégère?
Je ne veux ni du tout blanc ni du tout noir. Je serai peut-être une sage extravagante, ou une adorable mégère. Je ferai de la confiture après mon cours d'équitation et prendrai des cours de croate après la sieste. Je boirai du schnaps entre deux régimes et ferai des blagues au téléphone. Je mettrai du muguet sur les tombes et relirai tout Boris Vian.
Bref, je serai comme un ciel breton... en cinquante nuances de gris.

dimanche 27 septembre 2015

Petite mamie

Ce billet fait suite à celui-ci, écrit il y a un petit moment.

Parfois, quand je m'ennuie, ou quand je cherche un peu d'inspiration pour un billet ou un article, je vais regarder du côté des réseaux sociaux et de ce qui se raconte sur les groupes dédiés aux auxiliaires de vie. Ma source principale, je l'avoue, c'est Facebook. Et j'y trouve des trésors.
Hier, une auxiliaire de vie en formation a posé la question suivante :

E. : "Que pensez-vous des personnes âgées?"

La question m'a surprise. C'est comme si je demandais à un médecin "que pensez-vous des patients?" ou à un concessionnaire "que pensez-vous des conducteurs?"
Ma curiosité étant piquée, je suis allée lire les réponses. Et j'ai bien failli tomber de ma chaise!
Un petit florilège des réponses lues sur le fil (je n'ai laissé que les initiales des intervenants mais ai laissé l'orthographe et la syntaxe des réponses, je m'appelle Babeth, pas Bescherelle).

M. : "Attendrissant avec des humeurs varier"

Y. : "Des enfants mais avec de l'expérience. Pas si stupides ni naïfs. Se méfier de certains. Parfois même si j'aime mon travail, certains m'agace... Voilà pour ma franchise."

"On agit avec eux comme pour ces derniers. Ils nous faut faire preuve de patience, tolérance, explications pour ne pas les brusquer. Reexpliquer à plusieurs reprises.. Être egalement doux mais parfois ferme. Cest un travail très psychologique je trouve. Ils nous faut beaucoup de tempérance mais aussi d'écoute. Ils répètent tous ( comme des gosses dans la cour de recré) et nous font aussi répéter. ^^...sont parfois capricieux, et aimes nous tester. voilà en résumé.."

"Si on est trop laxiste avec certains, on peut facilement se laisser bouffer."

A. : "Pour certain je pense que effectivement il faut être ferme pour arriver a ses fins c est malheureux mais moi je suis obligée de l être avec un de mes clients qui fuit les douches et ne jure que par les toilettes du coup soucis dermato apres voila"

À ce stade de la lecture, je commence à bouillonner. Je m'imagine, vieille et dépendante, aux mains d'auxiliaires qui me trouveront "attendrissante" (ou pas) et qui me traiteront comme une enfant capricieuse. Je frémis d'horreur devant l'image d'une bonne femme que je ne connais pas me forcer à finir ma soupe ou à aller prendre ma douche. Je pense déjà aux moqueries que je susciterai quand je demanderai pour la troisième fois en une heure à quelle heure passe le médecin. Du coup, je vais voir les autres fils de discussion. Plus bas sur la page du groupe, je trouve une discussion tout aussi sidérante.

S. : "Bjr merci pour l ajout je suis auxiliaire de vie depuis 1 ans et je m occupe d une petite mémé de 104 ans"

"Quand je dit mémé c est par affection elle est seule et pas famille à proximité nous avons tissé des liens forts"

M. : "Tu raison de l appeler mémé si elle est d accord se n'est pas un manque de respect et que sa fasse 1ans ou 10ou est le problème"

R. : "Vous partez loin avec vos histoire de mémé c'est pas une nom qui salis une dame c'est pas comme si tu lapeller la vieille .."

"Bah petite mémé c'est pas nom plus vulgaire faut pas abuser ya rien de chocant enfin pour moi après chacun son avis"

Donc, quand je serai vieille, on m'appellera "mémé" et je n'aurai pas mon mot à dire. Je ne serai plus ni Madame ni Babeth, je ne serai plus qu'une petite mamie à qui on ne demande plus son avis. Une attendrissante petite mamie qui doit finir sa soupe bien gentiment et ne surtout pas manifester le moindre désaccord sous peine de passer pour une infernale vieille bique.

J'ai 38 ans. J'ai piloté des planeurs. J'ai fait des études. J'ai fait de la voltige et me suis tenue debout sur un cheval au galop. J'ai lu des livres, plein. J'ai pleuré en écoutant le Faust de Gounod. J'ai appris l'allemand, l'anglais, l'italien, le latin, le grec ancien, le polonais et l'espagnol (mais j'ai presque tout oublié, sauf l'italien). J'ai accompagné mes parents en fin de vie, dans la douleur. J'ai assisté à une vraie évasion de prison, avec hélicoptère et tout et tout! J'ai donné le sein à un enfant qui n'était pas le mien. J'ai accouché sans péridurale, deux fois (et je vous prie de croire que j'aurais préféré l'avoir, cette foutue péridurale!). J'ai assisté, impuissante, aux ravages de l'alcoolisme de mes parents. J'ai vécu, de ce fait, des choses pas très rigolotes qu'une enfant ne devrait pas avoir à vivre. Je m'en suis remise. Sacrée résilience. J'ai emménagé en Bretagne sur un coup de foudre et un coup de tête. J'ai fait des choses dont je suis fière, et d'autres auxquelles je ne préfère pas penser. 
Et quand je serai vieille, toute cette vie, ma vie, sera balayée par une connasse (pardon pour le terme mais je n'en trouve pas d'autre) qui parlera de moi en penchant la tête sur le côté et en disant d'un air sirupeux "elle est mignonne cette petite mamie, mais faut pas que je me laisse bouffer hein, sinon elle va en profiter, c'est sûr". Et cette connasse, en disant cela, se sentira sans doute supérieure à la petite vieille ratatinée que je serai devenue. Cette connasse se considérera peut-être même comme ma sauveuse, celle qui est là pour mon bien, parce que moi, pauvre petite vieille, je serai bien incapable de prendre la moindre décision me concernant.

J'ai peur. Peur de vieillir et d'être dépendante. Peur qu'on soit ferme avec moi pour mon bien. Peur d'être aux mains d'une connasse qui viendra me caresser la tête un peu trop gentiment en m'enfonçant une cuillère dans la bouche pour que je finisse cette putain de soupe. Peur qu'un jour ma vie tout entière ne se résume plus qu'à cette image de mignonne petite vieille attendant sagement le passage de sa gentille auxiliaire si dévouée. Peur de n'être plus moi, tout simplement.