mercredi 5 février 2014

Mémoire (3)

Elle est veuve depuis peu. Quand son mari est mort, ce n'est pas que lui qu'elle a perdu, c'est toute sa vie avec lui. Leurs projets de vacances, les visites à la famille, les sorties du dimanche, leur routine quotidienne... leur vie de couple. Il est mort et elle est seule. Oh bien sûr il y a les enfants, ils appellent, ils passent régulièrement, les petits-enfants viennent toutes les semaines, mais le soir elle est quand même seule devant sa télé, son plateau repas posé sur la table basse, le chien dormant à ses côtés. Elle se couche seule, elle se lève seule, elle mange seule, elle sort seule. Son mari parti, c'est aussi une retraite en moins. La maison est payée, certes, mais les charges sont encore importantes. L'eau, l'électricité, les impôts, les courses, l'essence, les crédits qu'il faut finir de rembourser... Tout est si cher. Alors elle se demande si elle pourra garder sa maison, s'il ne vaudrait pas mieux vendre, pour trouver quelque chose de plus petit, de moins isolé aussi. Parce que toute seule, dans cette grande maison loin de tout... Alors elle pleure, parce que son mari lui manque, parce qu'elle ne veut pas déranger ses enfants, parce qu'elle ne sait pas comment faire avec cette maison, parce qu'elle ne sait pas comment vivre seule, tout simplement.

Elle n'a jamais été mariée. Elle a une soeur qu'elle ne voit plus depuis des années et un neveu qui passe de temps en temps. Elle ne sort jamais de chez elle, elle ne voit plus grand-chose et elle a peur de tomber. Elle vit chichement, elle a une toute petite retraite et elle n'a rien à elle. Pas de maison, pas d'économies. Au soir de sa vie, elle n'a pas grand-chose à en dire. Elle n'a jamais voyagé, n'a même jamais quitté son village, à peine est-elle sortie fleurir la tombe de ses parents au cimetière. Elle pleure, parce qu'elle se sent inutile et seule, sans personne à qui se raconter.

Elle a la maladie d'Alzheimer. Ses souvenirs ont été grignotés les uns après les autres. Sa jeunesse, son mariage, ses enfants, son travail, sa vie... Tout s'est perdu dans les méandres de sa mémoire. Elle vit au jour le jour, ne se souciant ni d'hier ni de demain.

Ils ont une très belle maison, meublée avec goût. De leurs nombreux voyages, ils ont ramené de beaux tapis, des cuivres, des tableaux et toutes sortes de beaux objets. Belle vie, belle maison, beaux souvenirs. Mais ils sont inquiets, car leurs enfants ne s'entendent pas entre eux et ils sentent venir les problèmes quand il s'agira de succession. Que deviendront la maison, les meubles, les masques africains et les cuivres marocains? Que deviendront leurs souvenirs?

Mes parents n'avaient pas grand-chose à nous léguer. La succession a été facile à régler. Mais je suis riche de leurs souvenirs, de ce qu'ils ont été, de ce qu'ils m'ont transmis.

Et moi? Que laisserai-je derrière moi? Qui se souviendra de Babeth, et comment? Une maison, de l'argent, des beaux objets, on en trouve toujours. Je veux laisser plus que ça. Je veux transmettre de beaux souvenirs, des sourires et de la joie. Je veux partir en me disant que j'aurai été utile à quelqu'un. Je veux que ma famille se sente riche de mon amour, et que mes patients se sentent riches de la soignante que j'essaie d'être. Que ce que j'essaie d'être et de faire puisse rester après moi. Et, qui sait, pourquoi ne pas laisser un livre au lieu d'une maison?