samedi 3 mai 2014

Incompétente! (2)

J'ai été envoyée chez des personnes malades, alcooliques, démentes.
J'ai été envoyée chez des personnes diabétiques, cardiaques, cancéreuses.
J'ai été envoyée chez des personnes amputées, handicapées, endeuillées.
J'ai été envoyée chez toutes sortes de personnes, avec toutes sortes d'histoires, sans presque rien savoir d'elles.
Que savais-je des pathologies de la vieillesse, de l'alcoolisme, de la démence?
Que connaissais-je du diabète, des cardiopathies, des cancers?
Qu'avais-je appris sur les personnes amputées, le handicap, le deuil?
Rien. Je ne savais rien, ou presque. Je ne connaissais que ce que j'avais vécu, de près ou de loin, à travers l'histoire de mes parents, ou la mienne, ou ma maigre expérience professionnelle.
Je suis allée chez toutes ces personnes, j'ai travaillé chez elles. J'ai fait à manger à des diabétiques, je suis allée marcher avec des cardiaques, j'ai parlé avec des déments.
Madame Grandchef leur a dit que toutes les auxiliaires étaient diplômées et expérimentées... sans leur préciser de quel diplôme et quelle expérience elle parlait. Toutes ces personnes m'ont plus ou moins fait confiance, elles m'ont confié leurs menus, leur intérieur, leur personne. J'ai fait des repas, des courses, des promenades, du ménage, des toilettes, chez des personnes dont l'histoire de vie se résumait parfois à deux lignes sur une fiche de liaison. Secret médical oblige, je ne savais (presque) rien d'elles. Le strict nécessaire : nom, prénom, adresse, mission. À la limite, la pathologie principale (Alzheimer, diabète...) et le nom du médecin traitant, et encore, pas toujours. Je glanais quelques infos à droite à gauche, auprès des collègues, de la famille, des infirmières libérales, mais ça restait de l'anecdotique, de l'ordre de la débrouille. Et puis, faut avouer que le projet de vie, la globalité de la personne aidée, tout ça, c'est pas franchement ouvert aux auxis hein! Une nana qui prépare la soupe et refait le lit a-t-elle vraiment besoin de savoir autant de choses?
Eh bien figurez-vous que oui! J'aurais aimé savoir ce qu'il fallait faire à manger pour Fernand, diabétique insulinodépendant. J'aurais aimé savoir communiquer avec Marie-Hélène, qui souffrait de la maladie d'Alzheimer depuis une dizaine d'années. J'aurais aimé aider Raymond, amputé d'une jambe, à se remonter dans son lit. J'aurais aimé connaître la bonne attitude à avoir avec Jean, endeuillé depuis peu, quand il me parlait de son épouse. J'aurais aimé pouvoir déceler les signes de souffrance chez Suzanne, qui souffrait d'une insuffisance cardiaque. Mais je ne savais pas, et j'ai sans doute fait et dit un paquet de conneries!
Vieillir chez soi, c'est bien. Vieillir chez soi avec un médecin traitant qui vous connaît bien et des infirmières qui prennent soin de vous, c'est encore mieux. Vieillir chez soi avec une auxiliaire de vie qui ne va pas vous envoyer au cimetière plus tôt que prévu parce qu'elle n'est ni formée ni informée... c'est la moindre des choses non?

8 commentaires:

  1. bonjour Babeth et bravo pour votre parcours que je sais courageux... je vais conseiller la lecture de votre billet à tous mes amis aidants de parents dépendants qui se plaignent des avs qui s'occupent de leur proche. ils les pensent (à tort ou à raison) incompétentes je les crois juste mal (in)formées... alors merci pour eux, et merci pour elles
    et bon courage pour la dernière ligne droite de votre formation

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Il faudrait aussi leur faire lire celui-ci : http://www.vieuxetmerveilles.com/2013/11/incompetente.html
      Plus sérieusement, quand on considérera enfin que l'AVS fait partie intégrante de l'équipe pluridisciplinaire accompagnant la personne aidée, on aura fait un grand pas dans la prise en charge ;-)

      Supprimer
  2. Je me demande comment le faire concrètement.
    Je n'ai pas souvent l'occasion de croiser voire de connaitre l’auxiliaire de vie de mes patients vus à domicile.
    Parfois il y a le "classeur de coordination", où chacun écrit ses transmissions. Je ne sais pas toujours si ce que j'y mets est lu.
    Mais c'est évident une fois de plus que ce serait de l'intérêt du patient qu'on travaille tous main dans la main.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Concrètement, je ne sais pas trop. Peut-être en contactant le service d'aide à domicile qui intervient dans ta commune. Ainsi que le cabinet d'infirmiers. Penses-tu qu'un outil commun de travail serait envisageable, dans les limites du secret médical et du secret partagé?

      Supprimer
    2. Oui bien sûr c'est possible et ça se fait.
      Un classeur de coordination où tous les éléments concernant le patient sont notés (coordonnées médecin, IDE, auxiliaires etc.)
      Chacun note ses transmissions.

      Et même (un peu utopique mais ça se fait aussi) réunion tous ensemble chez les patients pour faire le point.

      Le classeur est propriétaire du patient qui le met à disposition de ses soignants, donc pas de problème de secret médical (jusqu'à ce que le patient meurt)

      Parfois je trouve juste un cahier de brouillon où les auxi notent ce qu'elles constatent. Je le lis ! C'est précieux. A nous aussi d'écrire plus (le manque de communication est quand même souvent de la part du médecin)

      Supprimer
  3. Pour savoir si ce que le médecin écrit est lu, on peut demander aux accompagnants de parapher, voire même d'annoter les consignes.

    RépondreSupprimer
  4. De la part d'une IDE anciennement auxiliaire de vie formée sur le tas : je suis entièrement d'accord avec toi !
    Qd j'y repense, j'ai fait des choses (toilette, change, etc) que je n'aurais jamais eu à faire seule pour le confort et la sécurité du client/patient et de la mienne !

    RépondreSupprimer
  5. A quand un vrai travail d'équipe pluridisciplinaire au domicile des patients? L'AVS est pour le moment bien souvent isolée alors qu'elle est la plus proche!

    RépondreSupprimer