jeudi 27 mars 2014

Grammar Nazi

Quand j'étais plus jeune (il y a longtemps), je voulais être professeur de lettres. J'aimais lire, j'aimais écrire, j'aimais la langue française, sa richesse, sa complexité. J'étais amoureuse des mots, des assonances, des alexandrins, des oxymores, de toutes ces figures de style qui font la mélodie d'une langue. J'ai passé un bac littéraire (logique) et me suis engagée avec joie dans des études de lettres. J'ai raté mes études. Ou plutôt, je n'ai pas pris la peine de les réussir. Disons qu'à l'époque, ma vie était un peu compliquée, et je n'ai pas su me consacrer à ce qui était vraiment important. J'ai fait autre chose. Mais je n'ai pas oublié les mots, et je les aime toujours autant.

J'ai fait une croix sur les études de lettres mais pas sur les lettres. Je lis, j'écris, tout le temps, tous les jours. Je lis des choses légères ou sérieuses, des livres, des blogs, des cours, des journaux, des forums... J'écris des billets de blog, des petits mots sur des post-it, des transmissions ciblées, des devoirs à rendre à l'IFAS. J'aime ça. J'aime le pouvoir des mots, j'aime le vocabulaire nouveau, il m'arrive d'éclater de rire devant la sonorité d'un terme un peu farfelu ou d'être inexplicablement émue devant un petit mot tout simple. Et surtout, j'aime les mots parce qu'ils enrichissent ma pensée. Il faut avoir vu "Alphaville" de Godard, il faut avoir lu "1984" d'Orwell, il faut être conscient de la chance que nous avons d'avoir une langue riche de nuances pour traduire nos émotions.

Quand on s'est rendu compte qu'Amélie ne parlait pas, ça a été un drame. Langue orale, langue des signes, PECS, Makaton... Autant de méthodes, autant d'échecs! Le langage, c'est la pensée, et je m'inquiétais de savoir comment cette enfant pouvait penser en l'absence de mots. Comment ressentir, s'exprimer, communiquer, si les mots sont absents? Amélie a fini par parler, et avec les mots est venue l'expression des émotions. Les émotions se sont transformées en sentiments, la parole a permis la communication, l'échange, et Amélie est entrée dans la vie "normale".

Je sais que j'ai de la chance. Mes parents aimaient lire et j'ai grandi entourée de livres. Plus tard, j'ai rencontré des gens passionnants, un professeur de lettres, un philosophe, des blogueurs. Aujourd'hui encore, cet amour des mots me permet de raconter ce que je vis, d'apprendre, de comprendre. Je sais que tous n'ont pas cette chance. On ne choisit pas d'aimer quelque chose. On n'est pas tous égaux devant l'orthographe. On n'a pas tous les mêmes outils pour progresser. Je sais aussi qu'il y a des freins à l'apprentissage de la langue. Dyslexie, dysorthographie, dysphasie... Sans compter le milieu socioculturel, la famille, l'histoire de vie. Je sais aussi que je suis particulièrement pénible sur ce sujet, et que je manque cruellement de bienveillance. Parce qu'autant je peux comprendre qu'on ne maîtrise pas une langue par manque de moyens (pour toutes les raisons citées ci-dessus), autant il me semble incompréhensible de pondre un texte bourré de fautes parce qu'on ne s'est pas relu, parce que de toute façon "on s'en fout c'est sur internet", parce qu'on ne corrige pas les fautes soulignées en rouge par le correcteur orthographique, parce qu'on ne veut pas prendre cinq minutes pour vérifier l'orthographe ou l'accord d'un mot.

Je lis des choses ici et là qui me font bondir. Des phrases qui n'ont aucun sens, des mots qui n'existent pas, des accords impossibles. À force de fautes et de non-sens, le propos devient incompréhensible. Comment répondre à une question quand on ne la comprend pas? Comment recevoir une information quand elle ne veut rien dire? Comment prendre au sérieux quelqu'un qui revendique la reconnaissance d'un certain statut professionnel quand même le nom de son métier est écorché?

Alors non, ce n'est pas gentil de ma part de me moquer. Non, ça ne fait avancer personne, ni moi ni les autres. Oui, je manque réellement d'empathie sur ce sujet. Mais l'histoire que j'ai avec les mots m'a façonnée ainsi, elle a fait de moi une chipoteuse du verbe, une intolérante de la syntaxe, une véritable "Grammar Nazi". Pardon. J'ai honte. En même temps, on ne peut pas être bienveillante avec tout le monde... Si?

9 commentaires:

  1. Tu ne te moques pas, tu constates.
    Je me dis souvent: comment peut-on comprendre le monde qui nous entoure et nos interlocuteurs si nous sommes incapables de formuler notre pensée afin d'être compris?
    Faire l'effort d'un langage correct et soutenu, c'est faire l'effort d'entrer en relation avec l'autre (hors pathologie bien sûr). C'est un gage de respect et de politesse envers l'autre.
    #teamgrammarfreak

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    1. pour moi cette exigence engendre le mépris pour celui qui n'aura pas eu la chance et/ou les moyens intellectuels de découvrir et de pratiquer la richesse de la langue ; et que dire de l'étranger dont le mode d'expression ne reflète pas nécessairement les capacités intellectuelles...
      Et comment prendre soin de l'autre sans l'accepter tel qu'il est? La bienveillance est elle réservée à ceux qui nous ressemblent?

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  2. Respect, c'est exactement le mot. Merci.

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  3. Merci ! Je me sens moins seule dans ce monde au langage codé, tronqué, appauvri !

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  4. Oh, Babeth ! Je serai prof de lettres pour nous deux, au moins ... et pour ne plus laisser passer ça ! Je t'embrasse fort !

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  5. Je suis pour l'exigence maximale en matière d'expression écrite. Et que dire de ce fléau qu'est l'Illettrisme…?

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  6. J'aime beaucoup les mots et l'orthographe, mais avec un fils qui a des séquelles d'aphasie après un trauma cranien et un autre avec une dysorthographie majeure, je relativise ...
    Je ne suis pas bienveillante avec tout le monde, mais je suis indulgente envers les fautes d'orthographe. Elles n'empêchent pas le monde de tourner.

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    1. Non, heureusement! Et j'ai d'ailleurs bien conscience que ce point de vue est très personnel.

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  7. Grammar Nazie ! Ouaf ! Bien vu !
    Je peux adhérer ??
    J'avoue que cela m'insupporte également... Je suis pire qu'un aigle pour repérer fautes de frappes, fautes d'orthographe, de grammaire, d'inattention, de français.... Je reconnais cependant que : d'une part à force d'entendre certaines fautes, on tombe parfois dedans; d'autre part certaines m'énervent plus que d'autres...
    A la maison, je n'ai pas la même exigence face à mon grand, cador en français, que face à mon Deuz, dyslexique...
    Sur le net, les textes "c'est internet/FB/un com' alors je m'en fiche" m'énervent au plus haut point, alors que certains billets dans lesquels s'éparpillent quelques fautes, telles des pâquerettes sur la pelouse, me dérangent moins...
    En tant que juré de mémoire par contre, je me suis trouvée dans une situation particulière une année : d'un côté, un mémoire d'une soixantaine de pages, dans lequel j'ai retrouvé plus de 120 fautes (oui, à force je les ai comptées...), de l'autre un mémoire "un peu court" de moins de 30 pages, dans lequel j'en ai trouvé 2, des fautes.
    Lors de la présentation orale (très moyenne) du premier, j'ai interpellé l'étudiante sur le sujet, pour m'entendre répondre que trois personnes différentes l'avaient lu (sic). J'ai eu du mal à ne pas me mettre en colère et cela n'a pas amélioré sa note...
    Lorsque l'étudiant suivant est arrivé, nous l'attendions un peu au tournant, au vu de la brièveté de son travail. Sa présentation orale a été brillante, passionnée et passionnante. Il est sorti et avant de débattre de sa note, nous avons questionné son tuteur, intrigués par l'écart entre écrit et oral : "c'est un jeune lourdement dyslexique, chaque page écrite est un calvaire, il a choisi, avec mon accord, d'écrire peu afin de pouvoir avoir un texte impeccable".
    Respect. (et note maximale à l'oral !)

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