mercredi 29 mai 2013

Des sourires et du pain

J'aime bien le mercredi. D'abord parce qu'il n' y a pas école, donc pas besoin de se lever en bougonnant pour préparer Amélie. Et puis aussi parce qu'il y a Pierrette. Vous ne connaissez pas Pierrette? Mais tout le monde connaît Pierrette voyons! Pierrette, c'est la boulangère. En fait, non, elle n'est pas boulangère mais livreuse de pain, mais bon, livreuse de pain c'est moins joli, alors on dit boulangère, voilà. Bref, reprenons.
Je disais donc, j'aime bien le mercredi, parce qu'il y a Pierrette. Quand je ne travaille pas (ce qui arrive relativement souvent ces temps-ci), je me lève vers 9h, je me fais un petit café, et j'attends. Vers 9h05, j'entends une voiture se garer devant la maison et klaxonner. C'est Pierrette. Je sors, et elle est là, qu'il pleuve ou qu'il vente (voire les deux, ce qui est assez fréquent en Bretagne), toujours souriante, toujours avenante. Je prends toujours la même chose : pain aux céréales et viennoiseries, promesse d'un bon petit-déjeuner. Elle note dans son petit carnet pour faire la note du mois, on échange deux-trois petits mots gentils, et elle repart vers d'autres maisons.
Avouez, ça vous fait rêver hein? Et même, j'en rajoute une couche, je vous parle du mercredi mais Pierrette livre aussi le vendredi! Eh ouais!
Sauf que voilà... C'est bien joli tout ça, Pierrette, les croissants, la voiture qui fait tut tut, le sourire... Mais il y a dix jours, le drame! Pas de Pierrette! Pas de voiture qui fait tut tut, pas de pain, pas de sourire... Et mon café sans croissant... Imaginez un peu! Pierrette est montée sur une chaise, a glissé, est tombée. Boum Pierrette, et  crac le poignet, c'est cassé.
Et autour de chez moi, des dizaines de maison sans pain, sans sourire, sans voiture qui fait tut tut. Sans Pierrette.
Il fallait trouver une solution, et vite! Ben justement, la solution, elle est là, sous mes yeux. Les sourires et les voitures qui font tut tut, je sais faire. Les petites routes de campagne, les personnes âgées isolées... Je connais. Et voilà Pierrette remplacée par Babeth. Pierrette me prépare les itinéraires, m'explique les tournées, les habitudes, les pains, les prix, et c'est parti!

Aller jusqu'aux trois croix, prendre la première route à droite puis entrer dans la cour de la ferme tout de suite à gauche, l'argent est sur la boîte aux lettres, le chien s'appelle Triskell, il aboie fort mais ne mord pas.
Revenir sur ses pas, tourner à gauche après la maison aux volets rouges.
Klaxonner dans le village, si quelqu'un veut quelque chose il te fera signe au retour.
Simone n'est pas toujours là, demande à sa soeur en passant, elle te dira s'il faut y aller ou pas.
La Parisienne préfère le pain bien cuit.
Chez Gentilledame tu rentres directement dans la cuisine, elle a du mal à marcher.
Monsieur Bavard essaiera de te faire parler des voisins, ne te fais pas avoir.
Chez Mademoiselle Chignon c'est seulement le jeudi.
N'oublie pas de mettre les croissants de côté pour Madame Chocolats.

Alors je roule, je klaxonne, je m'arrête, je souris (beaucoup), je parle (un peu).

Je distribue des pains de 2l, des baguettes, des croissants, des boules farinées, des pains complets...

Je compte, je rends la monnaie, je note, je prends des commandes.

Je découvre des routes, des chemins, des maisons, des paysages, à deux pas de chez moi.

Et puis, surtout, je vois des gens, plein. Des agriculteurs, des retraités, des Parisiens, une jeune maman, un centenaire...

Ils habitent parfois à côté de chez moi, parfois à une dizaine de kilomètres, je ne les connais pas, mais eux me connaissent.

"Ah c'est toi, Babeth? La Toulousaine? C'est bien toi qui habites l'ancienne maison du couvreur? Ton beau-père est mort le mois dernier non?"

Un tut tut, un sourire, et je repars.

Finalement, livreuse de pain, c'est un peu comme auxiliaire de vie, le ménage en moins.

dimanche 12 mai 2013

Mémoire (2)

"Un vieillard qui meurt, c'est une bibliothèque qui brûle", dit un proverbe africain.

J'ai deux ans. Mes parents travaillent et mon grand frère va à l'école. Je passe mes journées chez une nounou. Ce n'est pas une bonne nounou. Elle crie. Elle cogne. Elle attache les enfants à la table pour aller faire tranquillement ses courses.
Les bleus sur mes jambes? "La petite est tombée."
Les traces aux poignets et aux chevilles? "Les marques de chaussettes, les élastiques..."
Mes hurlements tous les matins en arrivant chez elle? "Pfff, quelle comédienne cette enfant!"
Finalement, la chute du lit parental pendant une sieste me sauvera de cette folle. Médecin, hôpital, trauma crânien, clavicule fracturée depuis... Plusieurs jours... Tu m'étonnes que je pleurais, j'avais mal! La suspicion des médecins, la honte de mes parents, de n'avoir rien vu, de passer pour des tortionnaires. Finalement il n'y aura pas de plainte, c'est la femme d'un collègue alors... Alors voilà.
Je n'ai aucun souvenir d'elle. Je ne connais même pas son nom. Si je la croisais dans la rue je serais sans doute incapable de la reconnaître. Si elle était encore nounou je lui confierais peut-être Georges... Sans savoir.
Ceux qui savent sont morts. Et moi je reste avec mes questions. Qui? Comment? Où? Et surtout, pourquoi?

J'ai trente-six ans. Je trie les photos retrouvées chez mon père. Des visages, des lieux, encore des visages.
Photo carrée en couleurs. Là, dans ce jardin ensoleillé, ce sont mes parents. Vacances à Vindrac, ma grand-mère habite l'appartement au-dessus de la mairie. La piscine gonflable, la bouée canard, le petit banc orange. Souvenirs d'enfance, de vacances.
Photo de classe. La gamine timide qui regarde ailleurs en tirant sur la manche de son pull, c'est moi.  Adolescence.
Portrait en noir et blanc. Ce beau jeune homme en uniforme, c'est mon grand-père. Regard ténébreux, belle prestance, pas étonnant que ma grand-mère en soit tombée amoureuse. Mais au fait, comment se sont-ils connus?
Photo jaunie aux bords dentelés. Une vieille dame entourée d'enfants. Je ne reconnais ni les visages ni la maison.

Des photos, par dizaines, par centaines. Des albums, des cadres, des jolies pochettes de studio. Et des visages, plein. Et derrière ces visages, des histoires. Des histoires que je ne connais pas. Des histoires d'amour, des histoires de voyages... Des histoires connues de mes parents, de mes grands-parents. Mais tout le monde est mort, tout le monde a oublié.
Je regarde ces visages que je n'ai pas connus, ces maisons dans lesquelles je n'ai jamais mis les pieds, ces couchers de soleil sur des plages que je n'ai pas foulées.
Des souvenirs qui ne m'appartiennent pas, et dont je suis pourtant dépositaire.

Faites parler vos parents.  Recueillez leurs souvenirs. Faites votre arbre généalogique avec eux. Regardez ensemble les photos de leur jeunesse.

Leurs histoires, c'est votre histoire.

mercredi 1 mai 2013

1000 kilomètres

L'an dernier, mon anniversaire, c'était tout pourri.
Je perdais mon boulot, mon père était hospitalisé, et je n'apprenais ces deux nouvelles que le lendemain. Forcément, les mois qui ont suivi, c'était pas génial non plus. Bon ok, Georges est né, et ça c'était merveilleux. Mais à part ça... Bref, 2012, à part la naissance de baby boy, c'est pas franchement une année à retenir. Alors bon, j'ai attaqué 2013 pleine d'espoir.  Cette année sera mon année, qu'on se le dise! Le concours d'aide-soignante, c'est fait. Le boulot... euh... c'est pour bientôt. Les enfants, ça va, merci. La maison, euh... bon, joker! La famille, ça va. Oh, quelques petits soucis de temps en temps, on vieillit hein, comme tout le monde, mais globalement ça va. Du coup, cette année, mon anniversaire sera un jour de fête, avec un gâteau, des bougies et des cadeaux. Et même, cerise sur le gâteau, on sera en voyage, et ça s'annonce plutôt sympathique.
Trois jours d'expo pour le boulot de mon mari, deux jours de voyage, deux jours de détente, et au milieu de ça quelques rencontres, des découvertes et des retrouvailles, tout ce que j'aime. Une petite semaine de virée en famille, papa maman et les enfants, les beaux-parents s'occuperont des poissons rouges en notre absence.
Les expos, c'est crevant, il faut occuper les enfants toute la journée, discuter avec les clients, charger/décharger la voiture matin et soir... C'est crevant mais c'est chouette, surtout quand on s'arrange pour retrouver des amis le soir et refaire le monde autour d'une bonne table. Le soir, on rentre et on se couche, complètement nazes, il faut vite dormir pour attaquer la journée d'après.

Pendant ce temps, à 1000 kilomètres de là, un monsieur sent sa poitrine se serrer. Douleur thoracique, douleur au bras gauche, forcément ça fait tilt, surtout quand on se sait cardiaque, surtout quand on sort de l'hôpital affaibli par une vilaine infection, surtout quand on n'est plus tout jeune.

Nous, on dort, on ne sait pas.

Pendant ce temps, une épouse inquiète appelle le Samu. Une ambulance arrive, le vieux monsieur part avec.

Nous, on dort, peut-être même qu'on rêve, qui sait?

Pendant ce temps, aux urgences, un monsieur est en train de mourir.

Nous, on dort encore, mais le réveil va bientôt sonner, on a décidé de se lever tôt pour faire un peu de tourisme. Amélie veut aller en Allemagne, je veux voir des cigognes, on va essayer de se faire une jolie petite balade.

Pendant ce temps, un médecin appelle l'épouse inquiète, il faut venir, ça va mal. Les médecins ne disent jamais la vérité au téléphone, c'est bien connu.

Nous, on est réveillés par un appel de belle-maman. Beau-papa va mal, on rentre.

À ce moment précis, nous ne savons pas grand-chose. Crise cardiaque et urgences, c'est tout.
On se prépare, et on explique à Amélie que son grand-père ne va pas très bien et qu'on préfère rentrer au ça où. Au cas où quoi?
1000 kilomètres, c'est beaucoup. D'habitude on est à côté, nos maisons sont dans le même village, on se voit presque tous les jours. Mais aujourd'hui, on est loin. Si loin que la situation nous semble presque irréelle. J'essaie même de rappeler belle-maman, pour "avoir des nouvelles". Parce que non, en vrai, beau-papa va forcément bien, il vient de survivre à un staphylocoque doré, c'est pas une petite crise cardiaque qui va lui faire peur! Et puis oh, attends, il est aux urgences, y a plein de médecins, plein de machines super sophistiquées, et puis son coeur il a beau avoir 80 ans, c'est un coeur de super héros, le coeur d'un homme qui a piloté des avions et a survécu à un cancer!
Alors, tout en préparant les valises, j'attends. J'attends que belle-maman me rappelle. Mais mon téléphone reste désespérément muet, et le sien est sur répondeur. Alors mon mari appelle l'hôpital, qui lui passe les urgences, qui lui passe quelqu'un, qui lui passe quelqu'un d'autre, qui appelle le médecin, qui lui passe sa mère. Et pendant qu'on attend, on comprend. On comprend que quand l'hôpital dit de venir, c'est qu'il est déjà trop tard. On comprend que belle-maman est à 1000 kilomètres, seule, avec son mari qui est mort. On comprend qu'on n'a plus de papa, plus de beau-papa, plus de grand-père. On comprend qu'il va falloir l'annoncer à Amélie. On comprend qu'il va falloir rouler 1000 kilomètres avec 1000 questions, 1000 souvenirs, 1000 douleurs.
On comprend aussi que finalement, 2013 sera aussi merdique que 2012.
Et, très égoïstement, je comprends aussi que cette année, mon anniversaire sera tout pourri.