mercredi 27 février 2013

Bon ben voilà quoi...

Georges a huit mois. C'est un chouette petit bonhomme, qui sourit tout le temps et à tout le monde, qui trottine à une vitesse effarante et qui adore jouer avec tout ce qui est à portée de main (traduisez : il faut tout planquer). Je passe beaucoup de temps avec lui, forcément, parfois le chômage a du bon. Parfois.
Il y a un an, à la même époque, ma vie était radicalement différente. Nous avions emménagé depuis peu dans notre "petite maison dans la forêt", j'avais un papa qui, bien qu'ayant un certain nombre de défauts, avait au moins le mérite d'être en vie, j'avais un travail (deux même), nous allions avoir un bébé. Bref, c'était plutôt pas mal.
Et puis, je sais pas, faut croire que quelqu'un (Madame Grandchef?) a fabriqué une poupée vaudou à mon effigie et s'en est méchamment servi car subitement, vers février-mars, tout s'est cassé la gueule. Bon, je vais pas revenir dessus hein, pas très envie de remuer le couteau dans la plaie (pour les curieux, c'est raconté et ), mais toujours est-il que "la petite maison dans la forêt" n'était plus en lice pour le prix de la fiction gnangnan de l'année.
Bon, je vous mets le film en avance rapide, Georges est né, mon père est mort, j'ai perdu mon boulot. La situation paraît simple mais ne l'est pas tant que ça, à cause d'un (petit) détail. J'avais deux boulots : un contrat de 30h à Morteville, avec la délicieuse Madame Grandchef (mon idole, vous l'aurez compris) et un petit contrat de 3h30/semaine chez un adorable monsieur de 90 ans, pas très loin de chez moi. Vous suivez?
En mars, patatras, mon moral en prend un coup, mon dos aussi (voir ), et la faible auxiliaire que je suis se fait porter pâle (allez-y, traitez-moi de feignasse, j'assume!). Et puis tout s'enchaîne très vite. La grossesse, la maladie, la naissance, la mort...
Septembre, fin du congé maternité, je pointe allègrement à Pôle Emploi et m'apprête à reprendre mon petit contrat de 3h30. J'appelle donc mon autre patronne, celle de l'autre boîte (appelons la Madame Petitchef) et re-patatras, j'apprends que ce salaud de vieux a lâchement profité de mon absence pour mourir! C'est con, je l'aimais bien. C'est d'autant plus con que je suis maintenant complètement au chômage (désolée, je fais pas dans la niaiserie, j'aimais beaucoup ce vieux monsieur mais là n'est pas le sujet).
Bon bon bon, la situation est grave mais pas désespérée. Puisque je n'ai plus aucun engagement avec la boîte de Madame Petitchef, le plus simple est qu'elle me licencie non? Ben non. Refus catégorique, je dois démissionner, refus de ma part, je connais les méandres et la perfidie de Pôle Emploi, pas question de faire cette erreur. Madame Petitchef me trouve donc un autre petit contrat, je perds une heure au passage mais je conserve mon CDI. Pôle Emploi a du mal à saisir la situation, les conseillers à l'emploi semblent découvrir que certaines catégories de salariés puissent avoir plusieurs employeurs. Je vous passe le bordel administratif et les nombreux allers-retours inutiles à l'agence, le stress et compagnie, ceux qui connaissent Pôle Emploi comprendront.
Bref, j'en suis là. Un petit contrat de rien du tout, en CDI, qui bouffe la semaine pour gagner des cacahuètes, mais ce petit contrat me permet de ne pas être au chômage complet, et pour le moral c'est important (et pour l'image de soi). Une promesse d'augmentation d'heures que Madame Petitchef est incapable d'honorer, la faute à pas de chance, pas de boulot, c'est la crise ma ptite dame.
En attendant, le reste n'attend pas. Georges et Amélie grandissent, il faut payer la maison, la voiture vieillit. 300 000 kilomètres au compteur, ça commence à faire beaucoup, à chaque panne on tremble, mais Super Dédé le super garagiste sait tout réparer.
Sauf que voilà, on est en février, et février, c'est bien connu, chez moi c'est un mois pourri (pourtant y'a la Saint-Valentin, mais ça suffit pas).
Jeudi, en rentrant du boulot, la pédale se bloque, l'embrayage aussi. Je suis en troisième, à deux kilomètres de la maison, j'arrive à rentrer tout doucement, j'échoue la voiture devant la maison et... RIP la voiture. La brave petite Fiat rend son dernier souffle, l'instant est grave, sortez les mouchoirs et les pop-corn. Pour faire simple, l'embrayage est foutu, y'en a pour 1700 Euros de réparation (le devis s'alourdit de jour en jour, faut que j'arrête d'appeler Dédé), on n'a pas l'argent, on peut pas demander un crédit parce que la banque va s'étouffer de rire si on ose prononcer le mot, on est grave dans la merde... Et j'ai plus de voiture pour aller bosser.
Voilà, c'était le quart d'heure misérabiliste du jour, vous pouvez ranger vos mouchoirs.
Concrètement, pourquoi ce billet, si ce n'est pour vous tirer une petite larme d'émotion? Vous l'aurez compris, il faut que je répare ma voiture. Donc voilà, il y a un bouton en haut à droite, vous pouvez cliquer (ou pas), vous pouvez envoyer un ptit mot d'amour (ou pas), vous pouvez me demander un dessin de Babeth l'auxi (ou pas) (mais si vous voulez un dessin, laissez-moi votre adresse) (dessins visibles ici et ici) (ouais je sais je dessine mal mais c'est tout ce que j'ai à proposer, sinon j'ai bien un rein qui me sert à rien...).
Les commentaires restent ouverts mais sont, comme d'habitude, modérés. Les trolls et les insultes ne seront pas publiés, mon ego n'a absolument pas besoin de ça en ce moment. Pour ce qui est des conseils en tous genres, je suis preneuse. Je tiens quand même à vous rassurer, je ne glande pas dans mon coin en attendant que ça tombe tout cuit, mais là je cherche une solution d'urgence.

Bon ben voilà quoi...


mercredi 13 février 2013

La quinqua

 
Elle a cinquante ans, un mari, deux grands enfants, une maison. Une vie normale. Elle travaille à l'usine, comme beaucoup dans la région. Son mari aussi d'ailleurs. Les enfants ont quitté la maison, ils font des études à la grande ville. Cahin-caha, ça va à peu près. Jusqu'à ce que l'usine ferme. C'est la crise ma ptite dame, va falloir trouver autre chose et fissa, y'a les études des enfants à payer. S'ils pouvaient avoir une vie meilleure que leurs parents, ma foi ça serait pas mal. Oh on leur demande pas de faire de grandes études hein, après tout l'important c'est qu'ils soient heureux dans ce qu'ils font, mais s'ils pouvaient éviter l'usine et les trois huit, ce serait déjà un soulagement.
Alors la ptite dame, la voilà au chômage. Et le crédit de la maison qu'il faut payer, les enfants à qui il faut envoyer de l'argent, les courses, les factures... La vie quoi! Son mari retrouve du travail, pas du tout dans la même branche mais il s'adapte, faut bien. Mais pour elle, c'est plus dur. L'usine l'a cassée, elle a le dos en vrac. Pas facile pour chercher du travail. Trente ans d'usine sur son CV, c'est bien beau mais ça ne lui sert pas à grand-chose. Elle scrute les annonces, envoie des candidatures tous azimuts, pointe chaque mois à Pôle Emploi... Mais rien, nada, niet, niente. C'est la crise pour tout le monde, c'est pas le moment d'être au chômage.
Heureusement, le conseiller en charge de son dossier se démène pour l'aider à rebondir (ils aiment bien ce mot à Pôle Emploi, ça fait dynamique) et a la brillante idée de lui faire faire un bilan de compétences. Voici donc Véronique assise dans une petite salle surchauffée, avec quelques autres quinquagénaires au chômage, remplissant son formulaire avec application. Que sait-elle faire? Quelles sont ses qualités? Quelle est sa disponibilité? Des questions, des réponses, des cases à cocher, on mélange le tout, on secoue et... Magie! Véronique est faite pour l'aide à la personne! Pas de doute, c'est une vocation chez elle. Fonce Véronique, les faibles et les opprimés n'attendent que toi, toi et ton sourire, toi et ta gentillesse naturelle, toi et ton amour du travail bien fait!
Alors elle fonce Véronique, elle a trouvé sa voie, elle va leur montrer à Pôle Emploi que c'est une battante, une vraie, une qui rebondit. Et la voilà inscrite à une formation : Assistante de vie aux familles. Avec ça, c'est sûr, elle va trouver un métier, un vrai.
Pendant ce temps, le conseiller est content, sa chômeuse quinqua sort de la liste des demandeurs d'emploi de catégorie A (demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi) pour sauter directement en catégorie D (demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie...). Et ça, pour le conseiller, c'est tout bénef!
Véronique fait donc sa formation et elle apprend plein de choses : comment faire une pâte brisée (sujet d'examen, attention, ça rigole pas), comment balayer efficacement mais aussi comment s'occuper des enfants, des personnes âgées, des personnes handicapées...
Et voilà notre quinqua diplômée et opérationnelle sur le marché du travail, à la conquête du vaste, très vaste secteur de l'aide à domicile. Sauf que notre petite dame, souvenez-vous, elle a mal au dos. En formation elle a galéré mais ne s'est pas plainte, elle avait pas envie de passer pour la vieille de service, mais maintenant, pour travailler, elle sent que ça va être plus dur. Un dos, elle n'en a qu'un, et il doit tenir jusqu'à la retraite, minimum, donc va falloir l'épargner un peu.
Alors Véronique cherche, postule, passe quelques entretiens, sans jamais rien dire de son dos, parce que la priorité c'est de trouver quelque chose, elle est en fin de droits et le crédit maison court toujours. Forcément, avec son sourire et son diplôme tout neuf, elle trouve assez vite un employeur. Quelle chance! Quelle chance pour l'employeur surtout, qui voit en elle une chômeuse en bien mauvaise posture prête à tout pour travailler, et surtout prête à accepter les horaires tordus dont personne ne veut.
Véronique commencera donc avec un petit CDD 20h/semaine. Chic, ça va lui laisser du temps libre, c'est bien! Quelle naïve! Car 20h, pour une auxiliaire de vie, c'est pas comme pour une vendeuse. Un petit exemple? Allez, rien que pour vous, le planning de rêve de Véronique

Lundi : 8h-10h, 11h-13h, 18h-20h
Mardi : 9h-10h30, 11h30-15h, 19h-21h
Mercredi : 12h-12h30
Jeudi : 8h30-11h, 18h-19h
Vendredi : 15h-16h30
Samedi :  12h-13h30

Et oui, ça c'est rigolo, pour faire un petit, tout petit 20h, Véronique va quand même travailler six jours par semaine, avec une amplitude horaire pouvant aller jusqu'à 12h (oui, je sais, y'a plein de professions où c'est comme ça... mais on parle pas du même salaire). Mais attention, si ça se passe bien, l'employeur a laissé entendre que les heures pourraient augmenter. Ô joie!
Précision utile : Véronique habite à trente kilomètres de son lieu de travail. Trente kilomètres  c'est pas énorme, y'a pire, mais voilà, quand on a une heure de pause entre deux interventions, on fait quoi? Rentrer et revenir, c'est faire soixante kilomètres en une heure, bof. Bon... ben autant rester dans sa voiture non? Véronique part donc le lundi vers 7h30, rentre à 13h30, repart à 17h30, rentre à 20h30. Et ainsi de suite. Rien qu'en trajets domicile-travail, cela fait 19 fois 30 kms = 570 kms... sans compter les kilomètres effectués sur place. Avec une moyenne de cinquante kilomètres supplémentaires par semaine, la voici à 620 kms, rien que pour le boulot. Avec sa vieille voiture, elle fait le plein tous les 800 kms, lequel lui coûte environ 60 euros, cela donne donc environ 200 euros de carburant par mois, pour un salaire de... tadam... 640 euros mensuels!

Alors si vous suivez, vous aurez remarqué qu'il reste à Véronique 440 euros par mois... Merveilleux n'est-ce pas? Pour info, le seuil de pauvreté est fixé à 954 euros, je dis ça je dis rien.

Alors la question que je vous pose est la suivante : Honnêtement, que gagne Véronique à travailler? Un épanouissement professionnel? Un équilibre personnel? Un compte en banque bien garni? Une expérience significative dans le domaine de l'aide à la personne?

Non. Véronique se ruine le dos, est tout le temps crevée, bousille sa voiture... Pour (presque) rien. Ah non, pardon, pour 640 euros. C'est vrai que ça change tout. Mais bon, le principal, c'est que la chômeuse quinqua ait retrouvé un (vrai) travail. Son conseiller est content, son banquier et son garagiste aussi, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

On dit merci qui?

Quant au dos de Véronique, il est comme sa voiture, il s'use... Mais il fera l'objet d'un prochain billet.