lundi 25 novembre 2013

Madame Pasdbol (3)

Quand j'étais petite, j'avais deux mamies, un papi, et un papi mort.

Papi et Mamie de Saint-Jean-De-Luz avaient une grande et belle maison avec plein de beaux objets. Chez eux, il y avait la mer et la montagne, et même qu'on y allait parfois en avion! Ils avaient vécu en Algérie et au Maroc, ils en avaient ramené des tapis et des services à thé. Mamie faisait la collection de timbres et nous passions des heures à les regarder ensemble. Papi adorait la "grande musique" et il me faisait découvrir Mozart, Chopin, Schubert... Nous mangions du poisson tous les jours sauf le lundi et c'était pas de bol car je n'aimais pas le poisson (sauf la sole, mais on ne pouvait quand même pas en manger tous les jours!). Le dimanche on allait à la messe, Papi nous amenait à Hendaye en voiture et, pendant que Mamie écoutait pieusement l'office, Maman faisait semblant de suivre et je baillais à m'en décrocher la mâchoire. J'aurais préféré rester au café avec Papi mais il paraît que ça ne se faisait pas pour une jeune fille bien éduquée. Les autres jours de la semaine, c'était plage, promenades, lecture... Dans leur maison il y avait plein de livres partout, j'avais l'embarras du choix. Des livres, des films, des albums photos, j'aurais pu passer des années enfermée dans leur maison sans avoir fait le tour de tout ce qu'il y avait à y découvrir! Les vacances à Saint-Jean-De-Luz, c'était la culture de mes grands-parents, la cuisine du sud et les virées en Espagne. C'était les orages du Pays Basque, les vagues de l'Atlantique et la tranquillité de ma mère.

Chez Mamie de Vindrac, c'était la campagne, la vraie! On allait chercher les oeufs et le lait à la ferme avec notre pot à lait, on ramassait des mûres et des fleurs des champs et on allait donner du pain au petit âne près de l'église. Mamie habitait l'ancien appartement de fonction du maître d'école, et nous allions souvent jouer dans l'ancienne salle de classe désaffectée. Dans le jardin il y avait une balançoire et une petite piscine gonflable dans laquelle je pataugeais avec ma bouée canard rouge. Mamie faisait les meilleurs gâteaux du monde et nous les dégustions avec de la limonade. Parfois, nous montions au grenier fouiller les malles à la recherche de vieux vêtements avec lesquels nous inventions de somptueux déguisements. Ma cousine avait un vélo rouge et moi un vélo bleu, c'est pendant les vacances d'été que j'ai enlevé les petites roues pour la première fois. Pour venir nous prenions le train de nuit et c'était toute une aventure, il nous arrivait de ne pas nous réveiller et nous nous retrouvions ensommeillés et en pyjama sur le quai de la gare. Le dimanche nous allions fleurir la tombe de mon papi mort, que je n'avais jamais connu. Cet homme était pour moi le plus beau des mystères, sans doute parce qu'il était jeune pour toujours.
Les vacances à Vindrac, c'était les rires des cousins, les confitures des voisins et les virées à vélo. C'était la chaleur écrasante du Tarn, la cité médiévale d'à côté et le sourire retrouvé de mon père.

C'est mon grand-père maternel qui a ouvert le bal. Insuffisance rénale, insuffisance cardiaque, décès. Ma grand-mère maternelle a suivi de près. Cancer généralisé, décès. Puis ma mère. Cancer du poumon, décès. Quelques années plus tard, ma grand-mère paternelle suivait. Chute, fracture du col du fémur, glissement, décès. Puis mon père. Cancer de l'oesophage, décès. Et dernièrement, mon beau-père. Crise cardiaque, décès.

Amélie et Georges n'ont pas ma chance : une mamie, deux papis morts, une mamie morte et une "belle-mamie" bourrée (pour ceux qui n'ont pas suivi, Madame Pasdbol a repris la picole), ça va faire léger pour se construire des souvenirs. Alors on va leur parler de leurs grands-parents, leur raconter l'histoire familiale : les avions de mon beau-père, les bêtises de mon père, le Maroc de ma mère. Et ma belle-mère, la seule mamie qui reste, leur parlera du Nord.

Et la belle-mamie? Rien. J'ai essayé de maintenir un lien, parce qu'elle était la mamie des enfants, parce qu'elle était la femme qu'avait choisie mon père. Elle était celle dont j'avais promis de m'occuper, celle qui avait une place réservée sur la tombe familiale, à Vindrac. J'avais promis à mon père. Et je le regrette amèrement. Parce que finalement, je ne veux plus qu'elle soit la mamie de mes enfants. Je ne veux plus qu'elle soit sur la tombe de mes parents. Je ne veux plus qu'elle jette ou donne ou vende les affaires et les meubles de ma famille. Je ne veux plus l'écouter divaguer quand elle a trop bu. Je ne veux plus entendre ses innombrables mensonges. Je ne veux plus avoir à m'inquiéter pour elle. Je ne veux plus qu'elle fasse partie de ma famille.
Elle aime l'alcool? Très bien, qu'elle reste avec sa bouteille et qu'elle m'oublie! Elle a eu sa chance, elle n'en a pas profité, elle peut bien finir comme elle a toujours vécu : dans la plainte et le déni. Entre la promesse faite à un mort et le bonheur des vivants, je choisis les vivants.

7 commentaires:

  1. Babeth,
    Quand je lis ces dernières phrases sur la femme de ton père, que je te comprends, combien je compatis et combien je me dis que tu as bien raison de te préserver et de vouloir préserver ta famille.
    Ma mère est sur le même modèle. Mes parents sont divorcés depuis que je suis enfant, très jeune enfant. C'est Papa qui m'a élevée de mes 4 à 12 ans, puis j'ai fait le choix d'aller chez ma mère, à un âge où je ne me rendais pas compte que ma mère avait un problème de dépendance, peut-être que le fait qu'elle travaillait encore faisait qu'elle buvait peut-être un peu moins, ou seulement le soir...
    Je n'ai pas d'enfants, je pense que l'idée de devoir les confier à une telle femme participe au fait que je n'en veuille pas. Car légalement elle pourrait m'obliger à avoir un droit de visite. Je ne veux pas que mes futurs éventuels enfants aient une telle grand-mère. La femme de mon père n'est certes pas parfaite, mais au moins est-elle "normale", à elle je les confierai, surtout qu'il y a mon Papa, qui est en fait la Maman que ma mère n'a jamais su être.
    Voilà, je suis navrée d'envahir ton espace. Mais si seulement tout le monde pouvait comprendre, j'aurais moins l'impression d'être une fille indigne. Alors que j'essaie de me construire un avenir, vivre mon présent et non vivre avec l'ombre de SON passé.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Hécate, quand un grand-parent demande un droit de visite il y a un minimum d'enquête, tu es même il me semble en droit d'exiger une expertise psychologique. On ne peut pas te forcer à confier tes enfants à quelqu'un qui a une dépendance alcoolique, au pire (vraiment au pire, si elle est très demendeuse) on peut organiser des rencontres avec un tiers.

      Supprimer
    2. Bonjour,
      Ce ne sont pas les grands-parents qui ont des droits, mais les petits-enfants. Les parents ne doivent pas faire obstacle au souhait des enfants d'entretenir des relations avec leurs grands-parents. Encore faut-il que les enfants manifestent le moindre souhait et que l'affaire aille jusqu'en justice.
      Par contre, si les grands-parents peuvent parler (téléphoner) ou écrire à leurs petits-enfants sans que les parents y fassent obstacle (et que les grands-parents puissent le prouver devant un tribunal), il est couramment admis par la justice que c'est suffisant.
      Donc, le "droit de visite" des grands-parents n'existe pas et ne devrait pas vous empêcher d'avoir des enfants si vous le souhaitez un jour...

      Supprimer
    3. J'évoquais le droit de visite des grands-parents car il a eu lieu dans ma famille. Quand mes parents ont divorcé, cela a été compliqué. Mes grands-parents maternels ne me voyant pas, ils ont demandé à me voir et il y a eu procédure. Laquelle, je ne sais pas, j'étais trop jeune pour savoir et je n'ai jamais demandé à savoir quoi précisément.
      Pour ce qui est d'une enquête, si vous saviez combien certains individus peuvent tromper leur monde...

      Supprimer
  2. Et personne ne pourra te dire que tu as tort !
    Quand tu as fait la promesse à ton père, tu ne savais pas qu'elle allait rechuter, et surtout, lui ne le savait pas ! S'il avait su, il ne t'aurai pas fait promettre..

    Prend soin de toi Babeth, et de ton homme et tes enfants. Elle trouvera vite ce qui lui reste à faire si jamais elle veut garder un lien..

    Plein de bisous

    RépondreSupprimer
  3. L'affection, des enfants ou des petits-enfants, ça se gagne...
    Il y a assez de contraintes et de malheurs dans une vie pour ne pas se sentir obligé de ménager des gens qui ne nous apportent rien, voire sont toxiques.
    Effectivement, fi des promesses faites aux morts quand elles empêchent les vivants d'être sereins.

    RépondreSupprimer
  4. c'était donc ça la gêne dans la gorge de ton père... mon père est décédé le 8 octobre dernier... d'un cancer de l'oesophage... lui aussi !
    je ne sais pas si c'est le pire des cancers mais au moins les autres peuvent se nourrir ! enfin....

    RépondreSupprimer