mardi 12 novembre 2013

Incompétente!

"Madame C : aide à la toilette et préparation du petit-déjeuner."
En langage auxiliaire de vie, ça veut dire que la personne aidée est relativement autonome mais a besoin d'être accompagnée.
En langage commun ça veut dire que la personne aidée a besoin que tu lui beurres ses tartines et que tu lui savonnes le dos.
En langage Madame Grandchef ça veut dire qu'en vrai tu vas en chier.
Moi, j'étais naïve et débutante, je ne me suis absolument pas méfiée en voyant cette consigne sur mon planning. Une demi-heure pour beurrer des tartines et savonner le dos (et attention hein, pas le contraire!), hop hop hop, facile!
Sauf que...
Sauf qu'il y avait un piège. Car en vrai, réfléchissons un peu. Beurrer des tartines, c'est facile et tout le monde peut le faire, nous sommes d'accord. Savonner le dos, pareil. Oui mais attendez! Vous vous imaginez quand même pas que Madame C. allait gentiment m'attendre, dos nu, devant ses petites tranches de pain sagement alignées sur la table? Hein? Si? Ben non!
En vrai, il fallait frapper doucement à la porte, attendre, re-frapper doucement, re-attendre, entrer, se rendre compte que Madame C. dormait profondément, ouvrir les volets doucement, la réveiller tout aussi doucement, l'aider à se redresser dans le lit, l'aider à s'asseoir, lui mettre ses chaussons, l'aider à se lever, l'amener, à petits pas, jusqu'à la chaise, l'installer devant la table, faire chauffer de l'eau, beurrer les fameuses tartines pendant ce temps, servir la Ricoré avec les tartines, l'aider à prendre ses médicaments, puis, pendant qu'elle déjeunait, faire le lit et préparer les vêtements. Après le petit-déjeuner, aider Madame C. à se relever, l'accompagner à la salle de bain, l'aider à se déshabiller, l'aider à faire sa toilette (et nous arrivons au très attendu savonnage de dos), l'aider à s'habiller, la raccompagner dans la chambre, l'aider à s'asseoir confortablement. Puis débarrasser la table du petit-déjeuner, faire la vaisselle, au-revoir madame et à demain. Ajoutez à cela l'envie pressante du matin (donc avant le petit-déjeuner), la désorientation, (Où suis-je? Qui êtes-vous? Que fait-on?), le cahier de liaison à remplir et la fiche de présence à signer, les bas de contention, plus quelques autres petites broutilles inhérentes au métier d'auxiliaire de vie... Vous avez une demi-heure.
Personnellement, le matin, pour me lever/manger/me laver/m'habiller/émerger je mets pas loin d'une heure. Et encore, faut pas m'emmerder! Parce que je suis pas du matin. Alors quand j'aurai 85 ans, le corps et le cerveau ralentis et l'humeur chagrine, faudra pas me demander de faire la même chose en une demi-heure.
À l'époque, je débutais, et j'étais pas très douée. Pas organisée, pas habituée, pas formée. Du coup, l'aide à la toilette et le petit-déjeuner, en une demi-heure, ça me semblait moyennement faisable. Alors j'ai essayé plusieurs techniques.
Technique numéro un : soyons fous, faisons tout! Oui mais non, en une demi-heure ça tient pas, même en allant vite, même en mangeant sa biscotte dans la salle de bain (non, rassurez-vous, je suis pas allée jusque là... faut pas déconner quand même!).
Technique numéro deux : lever/pipi/toilette/habillage/installation petit-déjeuner, au-revoir Madame à demain. Mouais, c'est pas mal, sauf que... Laisser la dame toute seule à table, alors qu'elle ne peut pas se lever seule... Hem... Pas terrible ça. Sans compter le risque de fausse route, le risque de chute, et la vaisselle pas faite.
Technique numéro trois : lever/pipi/petit-déjeuner/petite toilette/habillage. Ok, ça passe. C'est un peu juste, mais en arrivant cinq minutes plus tôt et en repartant cinq minutes plus tard c'est jouable. Sauf que c'est la course, pour tout, que c'est mal fait, et que c'est stressant, pour la dame comme pour moi.
Technique numéro quatre : petit-déjeuner/toilette/habillage au lit... Non, je déconne.
Technique numéro cinq : aller voir Madame Grandchef et lui expliquer/avouer qu'en une demi-heure j'y arrive pas. Se faire engueuler parce que les collègues qui font le week-end y arrivent, elles. Argumenter/chouiner en disant que la dame n'est pas très en forme en ce moment, qu'elle est ralentie, qu'il y a un risque de chute... et maudire les collègues d'avoir toutes choisi l'option trois en se taisant.
J'ai finalement choisi la technique numéro cinq et j'ai obtenu une précieuse demi-heure supplémentaire. L'histoire pourrait être simple, mais elle ne l'est pas. Car avant d'arriver à cette simple conclusion qu'il me fallait plus de temps, j'ai hésité, tergiversé, essayé différentes façons de faire. Et qui a servi de cobaye? Madame C. bien sûr! Tous les matins, Madame C. a supporté avec bienveillance ma totale incompétence. Elle est restée souriante malgré ma maladresse, patiente malgré mes hésitations, indulgente malgré mes erreurs. Madame C. a été la première dame avec laquelle je me suis vraiment sentie auxiliaire de vie. Avec elle, j'ai pris le temps d'apprendre, de me tromper, de refaire, de découvrir.
Et tout en apprenant, tout en me trompant et tout en refaisant, j'ai été maltraitante. Maltraitante par négligence et par incompétence. Maltraitante dans ma façon d'être et ma façon de faire. Parce que je n'avais ni les bons mots ni les bons gestes. Parce que je ne savais pas. Parce que je croyais bien faire. Parce que je ne me posais pas les bonnes questions. Parce que j'étais non diplômée et non expérimentée. Parce que je travaillais bien au-delà de mes compétences sans me l'avouer. Parce que j'aimais beaucoup Madame C. et que je n'imaginais pas un seul instant être à côté de la plaque. Parce que je me sentais investie dans ce que je faisais. Parce que j'aimais mon travail, tout simplement.

La maltraitance se fait parfois avec la plus grande gentillesse qui soit. En voulant et en croyant bien faire. L'enfer est pavé de bonnes intentions.


À lire sur le même thème : 

http://lacrabahuteuse.fr/2013/11/maltraitance/








Vous avez cinq minutes? Vous voulez participer à un beau projet qui parle de maltraitance et de bientraitance? Un petit clic, quelques petites questions, et le tour est joué!


4 commentaires:

  1. Je crois bien ne jamais avoir laissé de commentaire ici, pourtant je suis une lectrice fidèle (via le club des médecins bloggeurs). Tu fais un métier que je serais bien incapable de faire. Je suis informaticienne et pour moi les métiers du médical ou qui tournent autour de l'humain serait bien au dessus de mes forces.

    Je voulais juste te dire merci. Merci pour tes textes, merci pour ce que tu partages avec nous.
    Je passerais répondre au questionnaire un peu plus tard. (si ça peut aider a faire avancer le schmilblick).

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  2. Salut Babeth,
    Le pire c'est que l'on doute de soi, qu'on se sente incompétente, alors que c'est la mission qui est juste impossible.
    Alors on rame, on essaye diverses façons, on prend sur son temps ,largement,et on se sent affreusement nulle,car naïve on n'imagine pas que c'est juste mission impossible et que tout le monde à part nous et nos pauvres ayants-droit (celui de la fermer surtout), s'en fout royalement.
    N'arrête pas d'en parler puisque tu le fais très bien et que tu en as l'énergie, je prends le relais en faisant suivre, espérant qu'au moins cela décillera les yeux des rêveurs qui pensent encore que nous somme en plein progrès et que nous filons vers la haute civilisation....
    Les droits de l'homme et blablabla et touti quanti et blablabli...
    Le quotidien me rappelle bien souvent les cours d'histoire , quand nous nous offusquions du moyen âge, de la servitude et de l'obscurantisme.

    Merci de ta parole, Babeth.

    L'autre

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  3. Belle coincidence, j'avais lu ton article hier sur ce blog, je le retrouve aujourd'hui sur facebook, mis en avant par rue89. Heureuse de lire ce genre de témoignage, je trouve courageux de réussir à se remettre en question de cette manière. De ne pas confondre "bonne volonté" et "bon travail".

    Bon courage pour la suite, et j'espère que tu continueras ce blog aussi longtemps que possible

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  4. "L'enfer est pavé de bonnes intentions" : je me disais bien qu'il y a avait un proverbe complètement adapté à notre "cul entre deux chases" de débutantes, voulant absolument que tout se passe bien, en partant de zéro... Merci de l'avoir trouvé !
    Je lis tardivement ton article (ce que j'aimerais avoir du temps pour lire plus !), qui bien sûr me fait écho maximum... Et beaucoup de jeunes passeront encore par là. Enfin, ceux qui ont un peu de sympathie pour les personnes, suffisamment pour qu'elle prenne le dessus sur le "vite-faire".

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