samedi 12 octobre 2013

Lucette et Lucienne (2)

Lucette, chez elle.
Lucienne, en EHPAD.

(lire le début ici)


À 13h, Lucette se sert un café au salon et s'installe confortablement devant le journal télévisé. Les nouvelles ne sont pas bonnes, comme toujours, et ça fait déprimer Lucette. Heureusement, la sonnerie du téléphone l'extirpe de cet amas de catastrophes. C'est Karine, sa petite fille, qui l'appelle pour prendre de ses nouvelles. Karine, c'est la fille de sa fille, alors entre elles, il y a comme un lien particulier. Vingt minutes de conversation plus tard, Lucette raccroche, le sourire aux lèvres. Parfois le bonheur c'est simple comme un coup de fil.

À 13h, Lucienne est installée pour la sieste. Couche propre (pardon, on ne dit pas une couche mais une protection, les mots ont leur importance, mais Lucienne n'est pas dupe, appelons un chat un chat et une couche une couche), barrières de lit remontées, sonnette à portée de main. L'installation au lit n'a duré que cinq minutes, l'aide-soignante est une rapide, ses gestes sont précis et efficaces. Trop précis, trop efficaces. Lucienne aurait aimé discuter un peu, elle est triste aujourd'hui, c'est son anniversaire de mariage et personne n'y a pensé. Si Maurice avait été en vie, ça leur aurait fait soixante ans de mariage. Mais Maurice n'est plus là, et leurs enfants ont bien d'autres choses à faire que se rappeler d'une date qui ne les concerne plus. Ils ont leur vie, loin, et Lucienne sent bien qu'elle est un poids pour eux. Si seulement elle pouvait se dépêcher de mourir, ça leur ferait au moins économiser le prix de l'EHPAD, tout est tellement cher de nos jours!

À 16h, Lucette est plongée dans une partie de scrabble avec sa voisine. Elle vient de poser un mot compte triple et elle jubile en comptant ses points : elle a ratatiné Simone, comme dirait Babeth avec son langage parfois très imagé! Cette victoire lui a ouvert l'appétit, une pause café s'impose. Ça tombe bien, Simone a justement apporté des petits gâteaux spécial diabète, dégotés chez le pâtissier de la place de l'église (un trésor ce pâtissier, un peu cher certes, mais une fois de temps en temps...).

À 16h, l'aide-soignante revient pour le goûter. Jus d'orange et madeleine en sachet individuel. Comme hier. Comme demain. Comme tous les jours. Lucienne regarde son plateau d'un regard morne. Pas faim. Pas envie. D'ailleurs a-t-elle encore envie de quelque chose?

À 19h, Lucette met le couvert. Ce soir elle mange léger : soupe et laitage. Après le repas elle ira siroter une petite verveine au salon. Il n'y a rien de bon à la télé ce soir, que des séries policières ou des films américains, alors elle se couchera tôt avec un bon livre. Ça tombe bien, Babeth lui a prêté un livre qu'elle vient de finir, "Alors voilà : les 1001 vies des Urgences", de Baptiste Beaulieu. Il paraît que c'est une vraie pépite, ça tombe bien, ça sera parfait pour passer une bonne soirée.

À 19h, Lucienne est couchée. Ce soir elle a "mangé en chambre", comme ils disent ici. Traduction : elle n'a pas été levée cet après-midi, l'aide-soignante est passée vers 18h lui servir une bouillie et ses médicaments, à 18h30 son plateau a été débarrassé, elle a été changée pour la nuit, ses volets ont été fermés et sa lumière éteinte. Maintenant, elle attend. Elle attend quoi? Elle ne sait pas. Le sommeil, agité, malgré le somnifère du soir. Les rêves, dont elle ne se souvient jamais. Les souvenirs, ceux qui la font sourire parfois et pleurer souvent. La mort, qui la délivrerait de cette vie de rien, cette vie qu'elle n'a pas choisie, cette vie qu'on lui impose à grands coups de médicaments et de repas forcés.

À 23h, Lucette dort profondément. Elle a veillé tard, le livre était passionnant et elle a eu du mal à le poser. Finalement la fatigue a eu raison des histoires d'hôpital, Lucette a posé le livre sur sa table de chevet, regardé sa photo de mariage dans son cadre doré, envoyé un baiser du bout des lèvres à Germain, éteint la lumière, et s'est endormie le sourire aux lèvres.

À 23h, Lucienne ne dort pas. Elle pense à Maurice. Maurice qui la soulevait dans ses bras comme une plume. Maurice qui lui couvrait le visage de baisers. Maurice qui la serrait fort contre lui avant de partir en mer. Maurice qui un jour n'est pas rentré. Tout simplement. Trente-quatre ans qu'il est parti. Trente-quatre ans qu'elle pleure. Trente-quatre ans qu'elle prie pour le rejoindre. Cette nuit peut-être? Lucienne espère fort, elle n'a plus que ça à espérer de toute façon. 


Et pendant que Lucienne et Lucette dorment, des millions d'autres vieux dorment, rêvent, espèrent, ou pleurent dans leur lit, chez eux, à l'hôpital, en EHPAD...

11 commentaires:

  1. ♥♥♥♥♥♥♥♥♥♥ ma Babeth !

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  2. Ah mais noooon ! Y'a personne qui mange en chambre, chez moi, sauf si l'état de santé le nécessite impérieusement. Y'a personne qui mange non plus en tenue de nuit.. Bouhhh, tu me files le bourdon, là...
    Et chez moi, au moins trois fois par semaine il y a des gâteaux maison au goûter... et des sirops à différents parfums, et des boissons chaudes si le résident préfère. Non mais tu me files VRAIMENT le bourdon, je veux dire... Pour le clin d'oeil aux lectures de Lucette

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  3. Bonjour. Pardonnez-moi d'intervenir alors que dans le fond je n'y connais rien, mais cette série d'articles (très plaisants à lire au demeurant) ne me semble pas juste : Lucienne et Lucette ne sont pas au même "degré" de dépendance, ce qui biaise la comparaison en défaveur des EHPAD. Lucette est capable de se déplacer seule et de se faire elle-même à manger, de plus elle à une famille et des amis plus présents que Lucienne. Sa vie est donc forcément plus agréable que celle de Lucienne, indépendamment du fait qu'elle ne vive pas en EHPAD. Mais Lucienne serait-elle plus heureuse "à domicile" ? Elle ne saurait pas plus se déplacer, et ne serait pas moins seule (voire plus) que dans son EHPAD... Voilà, encore désolée pour ce commentaire, et merci pour votre blog.

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    1. En effet, Lucette et Lucienne ne sont pas au même "degré" de dépendance, et Lucienne est sans doute en EHPAD suite à l'impossibilité du maintien à domicile. Il y a plein de Lucette et plein de Lucienne, il y a sans doute aussi des Lucette malheureuses et des Lucienne heureuses... (oooooh, mais quelle merveilleuse idée de billet!)

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    2. Oui, des Lucette malheureuses et des Lucienne heureuses, sauf que le dire n'est pas banal, et lire des billets aussi démago me désole. Superbe image des institutions qui doivent aussi faire avec leurs moyens, quand au maintien au domicile si il se développe ce n'est pas pour le bonheur des gens mais pour des raisons économiques. Regardez un peu la vérité en face plutôt que de servir la même soupe (d'hôpital ? le mot est apparemment péjoratif en lui-même pour vous) que tous ceux qui voient les choses aussi simplement et pensent faire du bien avec des billets comme ceux-là

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    3. des luciennes vraiment heureuses? vraiment vraiment ? qui ne vivent plus dans leur maison, ne sortent plus faire leur marché ? oui même handicapée dépendante une personne vieillissante peut aimer sortir si les accompagnants à domicile lui permettent et ce n'est surement pas en développant l'institutionnalisation que ça se fera. Je vous souhaite bien du courage si vous pensez vieillir heureux en maison de retraite car le manque de moyen comme vous dites ne permet pas des fins de vie heureuse. Quant au coté démago, que devrait faire babeth ? se taire ? et vous, vous faites quoi en dehors de critiquer ?
      Le domicile est plus agreable pour les gens et c'est prouver mais je suis d'accord avec vous que le nerf de la guerre c'est les moyens mis en oeuvre et je trouve que des billets comme celui ci nous ouvre les yeux et devraient nous pousser à nous battre pour que la PCH soit étendue aux personnes agées dépendantes !

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  4. Bonjour,

    Comment peut-on vous contacter ?

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    1. Par le formulaire de contact, ou à l'adresse suivante : vieuxetmerveilles@hotmail.fr

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  5. Nous faisons partie de ceux qui ont choisi de travailler auprès de la douce vieillesse...Celle qui fait peur, celle qui révèle la fin...Cette vieillesse remplie de larmes et de joie...Cette vieillesse choyée, aimée, cachée, maltraitée, honteuse, reléguée, envahissante, insupportable, joyeuse...et malheureuse à la fois.

    Une profession,un choix, un non choix...Mais qu'allaient-t-ils faire auprès de ces « vieux » qui parfois embarrassent tant notre société?

    « Les représentations » sont si présentes : celles qui nous font penser en bien ou en mal, celles qui nous font avoir des préjugés infondés, celles qui nous font avoir peur de ce que l'on ne connait pas.

    Le vieux ? Mais de quel vieux parle-t-on?

    Celui qui nous ennuie ? Celui qui nous coûte cher ? Celui qui nous rappelle que la mort existe ? Celui qui nous demande patience et bienveillance ?

    Mais à quel âge deviens ton « vieux » ? Pourquoi les gens qui m'entourent me traitent t ils différemment ?

    Je suis vieux...J'ai perdu la raison...Je ne suis plus capable...Aidez-moi pour m'habiller, pour manger, pour boire...Aidez-moi à parler, aidez-moi à me faire comprendre, accompagnez moi, aimez-moi...

    Je suis vieux donc je dois partir...J'ai bien vécu...On me pleurera quelques temps...Mais la logique des choses c'est que je dois m'envoler le premier...La vie est ainsi faite...

    Quand je ne serai plus là...Les gens présenteront à ma famille leurs condoléances...On parlera de moi quelques minutes, quelques heures, quelques jours...Puis il faudra s'habituer à faire sans moi...Mais rien d'anormal...Je suis vieux ...Peut être même que je vous ennuie...Quoi faire de moi... Quoi faire de nos vieux.

    Le cri de ces quelques lignes:Un réveil insidieux, brutal et douloureux.

    Demain la vieillesse ça sera moi...Demain la vieillesse ça sera nous...

    Quel soignant être au quotidien pour cette vieillesse si fragile ?
    Mesure t on toujours l'importance et l'impact de nos mots, de nos gestes, de nos actes...

    "Nous avons souvent accompagné la vie, accompagné la mort...Ceux que l'on aimaient tant...Ils n'étaient pas vieux pourtant...Mais depuis ce jour-là...Nous ne sommes plus les mêmes...
    Désormais nous faisons demi-tour,nous revenons sur nos pas...Le réel de la vie nous a rattrapé...Nous avons enfin compris...Alors...oui...Nous ne sommes plus les mêmes..

    Est ce là leur ultime cadeau..."

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  6. je réagis sans doute un peu tard, mais je trouve également le concept un peu simplifié.
    Le maintien à domicile gage de bonheur? Quand la dépendance physique s'installe, je ne pense pas non.
    Ma belle-mère est "coincée" chez elle par le souhait de ses enfants aimants qui ne veulent pas la mettre dans un mouroir avec des inconnus.
    conséquences : une infirmière qui passe matin et soir pour le lever et le coucher, les médicaments, la toilette, des aides pour manger le midi et le soir, des repas portés à domicile ou cuisinés maison, mais de la "bouillie" pour parer aux fausses routes. Et impossible de sortir de chez soit car elle habite au 1er étage sans ascenseur et ne peut même pas marcher seule pour aller aux toilettes.
    Alors elle attend, comme Lucienne, que l'infirmière vienne, que ses enfants viennent la coucher (au détriment de leurs enfants à eux qu'ils ne couchent plus ou si vite).
    et me reviennent en mémoire les paroles de la chanson de Jacques Brel, de ces vieux qui vont de leur lit au fauteuil et du fauteuil au lit et puis du lit... au lit!
    les souvenirs, les photos, on peut les avoir en maison de retraite, tout n'est pas dépersonnalisé, si?
    je me rappelle ma mère qui travaillait en maison de retraite et qui parlait des dames qui avaient leurs meubles et d'une dame qui prenait le thé (une anglaise) dans son propre service.
    Tout n'est pas blanc, tout n'est pas noir.
    la maison de retraite n'est pas forcément mouroir. et quand la personne aimée devient un poids pour la famille, c'est parfois la famille qui devient maltraitante!!!
    Et je pense que le maintien du lien social est possible dans une maison de retraite. Ma belle mère ne peut même pas avoir une visite si ses enfants ne sont pas là : elle ne peut pas aller jusqu'à sa porte d'entrée pour ouvrir aux visiteurs éventuels.
    En maison de retraite, elle pourrait discuter avec d'autres, participer aux animations et continuer à vivre tout simplement.

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    1. J'ai écrit ce billet en plein milieu d'un stage en EHPAD et, je l'avoue, c'est simplifié, voire simpliste. Évidemment, tout n'est pas blanc ou noir, il y a mille et une nuances de gris. Il y a du bon dans les maisons de retraite, il y a du mauvais dans le maintien à domicile. Mais dans tous les cas, je reste persuadée qu'il y a TOUJOURS moyen d'améliorer les choses... avec des bonnes volontés.

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