vendredi 30 août 2013

Vieillir (1)

Quand j'étais toute petite, ma vie tournait autour de trois dates : Noël, mon anniversaire, ma fête. Trois événements, trois occasions d'avoir des cadeaux. La vie est simple pour les enfants. Évidemment, il y avait d'autres dates importantes : Pâques pour les chocolats, les vacances scolaires pour les vacances chez mamie, le jour de l'An pour pouvoir se coucher tard.
Et puis j'ai grandi. Je me suis intéressée à d'autres choses que ma petite personne. Mon frère et mes parents avaient eux aussi leurs dates importantes. Et puis, il y avait les fêtes commerciales, celles dont tout le monde parle. Chez nous on fêtait tout ce qui pouvait se fêter : anniversaires, fêtes, anniversaires de mariage et de fiançailles, fête des mères, fête des pères, Saint-Valentin... Ça en faisait des dates à retenir!
Quatorze février, trente avril, deux juin, treize juin, vingt-deux novembre, vingt-cinq décembre... Des gâteaux, des cadeaux, des bougies... Des repas, des fêtes, des rires...
Et puis j'ai encore grandi. À cette collection d'événements familiaux sont venues s'ajouter les dates historiques, celles que tout le monde connaît. Huit mai, dix-huit juin, quatorze juillet, onze novembre... Cortèges, commémorations, jours fériés...
J'ai fondé une famille. Un mari, deux enfants, deux beaux-parents... De nouveaux anniversaires, de nouvelles fêtes. Vingt-et-un août, seize novembre, vingt-deux juin, trente-et-un octobre...
Mon frère a fait de même. Une femme, des enfants... Encore des dates. Vingt-sept avril, quinze août, trente janvier, vingt-deux février...
J'ai vieilli. Des gens sont morts. Treize septembre, trente juillet, vingt-neuf avril...
J'ai trente-six ans. Chaque mois, il y a quelque chose dont je dois me souvenir. Chaque souvenir me ramène quelques années en arrière.
Ma nièce est née un vendredi. C'était le dernier jour de mon stage de moniteur-éducateur, j'ai appris sa naissance par un sms reçu alors que je me trouvais dans le hall d'entrée d'un Institut Médico-Éducatif quelque part dans le Tarn.
Ma mère est morte un lundi, comme mon père. Comme mon beau-père aussi. J'aime pas les lundis.
Je suis née un samedi. Ce soir-là, mes parents devaient aller à un bal. Finalement, ils sont allés à la maternité, je suis née, et mon père est allé au bal tout seul pour annoncer qu'il venait d'avoir une fille!
AZF a explosé le vendredi vingt-et-septembre 2001 à 10h17. J'étais en cours et je rêvais d'une pause café/clope, je venais tout juste de regarder ma montre en soupirant. Il y a eu comme un bruit sourd, puis un souffle. En riant, j'ai dit "tiens, une bombe", et puis... BOUM! Les grandes vitres de la salle ont volé en éclats, il y a eu des hurlements, une bousculade, nous sommes tous sortis précipitamment de l'école. Certains étaient hébétés, d'autres pleuraient, d'autres encore riaient nerveusement. J'ai levé la tête et j'ai vu un grand nuage tout rose, j'ai trouvé ça joli, et inquiétant. Puis je suis rentrée chez moi, calmement, de toute façon l'école était toute cassée, inutile de s'attarder.
Des dates et des souvenirs, j'en ai plein. Une date, un événement, un lieu, un nom. Et puis des images, des bruits, des émotions. Des souvenirs précis, d'autres flous, des sensations diffuses ou des images brutes.
Chaque mois qui commence amène son cortège de dates à retenir. On fête, on commémore, parfois on oublie.
Je vais vieillir, mes enfants vont grandir. Ils vont vivre des choses eux-aussi : diplômes, mariages (j'espère), naissances (j'espère encore plus fort)...
Ceux qui m'entourent vont mourir. Encore des dates, encore des pierres à graver.
Et puis un jour je serai vieille. Une vieille mamie toute ridée toute fripée. Comme toute bonne vieille mamie qui se respecte, je ferai des confitures et tricoterai de la layette pour mes petits-enfants, si je n'ai pas trop d'arthrose. Et comme toute bonne vieille mamie qui se respecte, il faudra me répéter trois fois que la semaine prochaine c'est l'anniversaire de Sidonie, la deuxième fille de mon fils (et non la première fille de ma fille). Moi, pendant ce temps, j'essaierai désespérément de me souvenir du prénom du premier mari d'Amélie, celui qui était si gentil, parce qu'il me semble que c'est bientôt son anniversaire. Perdue dans mes pensées, je n'écouterai pas Georges égrener pour la énième fois les prénoms et anniversaires de ses sept enfants (sept enfants et quatre mères différentes! Quelle idée de tomber si souvent amoureux aussi!). Il me dévisagera, inquiet, me demandera comment s'appelle le plus jeune de ses fils puis, devant mon hésitation, froncera les sourcils, et je devinerai dans ses yeux (qu'il a fort beaux) le spectre d'Alzheimer.

Soyez indulgents avec vos vieux parents. Ils ont tant et tant de souvenirs, tant et tant de dates à retenir, qu'il leur faut parfois du temps pour retrouver le bon moment au bon endroit. Il faut fouiller, dépoussiérer, retourner des vieilles choses. Et puis, parfois, au milieu des images, des sons et des émotions, certains prénoms disparaissent, certaines dates s'effacent, engloutis par la marée montante des choses de la vie...
Soyez gentils, n'accusez pas Monsieur Alzheimer tout de suite, n'invoquez pas la sénilité, acceptez juste que parfois, les vieux ont la mémoire qui déborde de trop de choses.

10 commentaires:

  1. Ahem.... C'est bôôôôôô

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  2. Super, super, c'était : vieillir (1)...
    Mais tu as laissé Mr Bitalair en route au (4)!!!!



    merci pour tout

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    1. Prochainement, vieillir avec monsieur Bitalair ?

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    2. Avec toutes ces dates à fêter, commémorer... Il n'y a plus de temps pour vivre ! d:-)

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  3. Ben c'est juste super beau! Merci!

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  4. tres beau,
    mais c'est drole, je n'ai aucunes attaches dans le passé pour l'instant... j'ai bien quelques dates, mais c'est fou, je m'aperçoit que je ne regarde JAMAIS en arriere

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  5. Très beau, très émouvant aussi!!!
    Dimanche j'ai discuté avec ma bejje-soeur de ma belle mère (donc sa mère!!) qui commence à s'embrouiller dans les dates! Elle a souhaité l'anniversaire d'une de ses arrières petites filles le 31 juillet alors que c'est le 31 janvier!!! J'ai beaucoup de tendresse pour ma belle mère qui est quelqu'un d'adorable!! je crois que je vais faire passer votre texte à ma belle soeur si vous le permettez!! merci!!!
    Anne

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    1. Bien sûr que je le permets, au contraire, ça me fait plaisir!

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    2. Comme c'est fatigant toutes ces dates obligées.
      Bien assez de celles qui s'imposent à notre esprit d'elles même, pour ne pas se créer des occasions de susceptibilité ou de contrainte.
      Pour faire la fête et ressentir le bonheur d'être ensemble pas besoin d'un calendrier dictateur, de date fixées par...?
      Oui, par qui , par quoi?
      On s'aime ,on se retrouve, sans obligation de quoi que ce soit.
      C'est drôle quand même ces obligations qu'impose une société qui n'arrête pas de revendiquer la liberté.
      Dommage de guetter le calendrier pour s'autoriser à faire la fête, dommage de le subir aussi quand c'est par convention.
      Je comprends que pour s'échapper de tout ça on puisse préférer un Alzeimer.

      C'est drôle ce que les gens se voulant libres s'imposent comme contraintes.

      L'autre

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  6. J'ai heureusement plus de dates joyeuses (naissances) à retenir que des décès (même personne n'est immortel).
    J'ai trouvé "drôle" que mon oncle ne se rappelle pas que sa mère était morte quasiment le jour de son anniversaire (pendant longtemps j'avais peur de lui rappeler son anniversaire à cause de ce souvenir) et en fait il avait oublié ! On tente surement de repousser la douleur si loin que l'on ne s'en rappelle plus.

    Pour t'aider avant la perte de mémoire, tu peux commencer un calendrier perpétuel, ma mère a ça et c'est top !

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