mardi 25 juin 2013

Madame Pasdbol (2)

Madame Pasdbol a arrêté de boire. D'un coup. Un jour je suis allée la voir, elle était fortement alcoolisée et se disait malade. J'ai profité de l'occasion pour la traîner chez le médecin le plus proche, malgré ses protestations, malgré le fait qu'on était un 31 décembre et que j'avais autre chose à foutre que de trimballer une veuve alcoolique à la recherche d'un médecin sympa qui accepterait de finir sa journée (et son année) sur la consultation d'une dame trébuchante et bégayante.
Coup de bol, on a trouvé un médecin qui a dit les choses calmement et a laissé la porte ouverte à la discussion. Deuxième coup de bol, si Madame Pasdbol a commencé par tout nier en bloc, cette visite a quand même eu l'effet d'un électrochoc, et elle a arrêté de boire.
Voilà. Ça c'est fait .
Je pensais que ça serait simple.

Ma mère, quand elle a arrêté de boire, c'était juste avant d'apprendre qu'elle avait un cancer. Forcément, c'était pas un sevrage joyeux, mais elle a tenu bon. Elle a combattu l'alcoolisme, la dépression et le cancer de front. Elle a gagné des batailles, mais elle a perdu la guerre. N'empêche, elle s'est battue. Et son cancer, elle l'a vécu à jeun. Pendant neuf mois, elle n'a pas bu, et j'ai découvert qu'avoir une maman sobre était une chouette expérience à vivre au moins une fois dans sa vie. Une mère qui parle, qui rit, qui vit normalement. Malgré la maladie, malgré la chimio, malgré la fatigue. Une maman malgré tout. Puis elle est morte.

Mon père, lui, n'a jamais vraiment arrêté. Il y a eu des phases d'alcoolisation massive, d'autres un peu plus calmes. Mais l'alcool était toujours présent. À tous les repas. Avant, pendant, après. Il avait pas l'alcool joyeux mon père. Il devenait même sacrément con quand il buvait. C'est salaud ce que je dis, c'est tellement facile de taper sur un mort. C'est peut-être salaud, mais c'est vrai.  Et si je le dis, c'est parce que je sais à quel point mon père pouvait être un type fantastique quand il n'avait pas bu. Mais peut-être que lui ne le savait pas. D'ailleurs, c'était peut-être pour ça qu'il buvait? Peut-être que si on lui avait dit qu'il était fantastique il n'aurait pas eu besoin de boire?
Et puis bon, belote et rebelote, le cancer est passé par là. Mon père a bu encore un peu, et puis, quand la tumeur a complètement bouché son oesophage, il a arrêté. Du coup, les dernières semaines, il est redevenu fantastique. Mais vu qu'il était fatigué, et mourant, il en a pas trop profité, et nous non plus. C'est con.

Avec Madame Pasdbol, je croyais naïvement que le sevrage aurait le même effet. Je me disais qu'elle allait se transformer en Madame Jaidelachance. J'étais contente pour elle, et puis pour Georges et Amélie aussi, parce qu'ils allaient découvrir une super mamie.
Raté.
Madame Pasdbol reste Madame Pasdbol, avec ou sans alcool. Une victime. Mal mariée (c'est pas grave elle est veuve). Mal installée. Qui a des dettes (la faute à son mari bien sûr). Qui est seule (la faute à sa belle-fille qui ne vient pas la voir). Qui est malheureuse.

Alors elle se plaint. De tout. De tout le monde. Elle se plaint et je lève les yeux au ciel. Parce que je ne peux plus mettre ses divagations sur le compte de l'alcool. Parce que je sais qu'elle ment. Parce que j'ai assez de mon histoire familiale pour dire du mal de mes parents (et j'assume).
Et surtout, parce que je n'ai pas envie qu'elle salisse les quelques jolis souvenirs que j'ai de mon père. Les souvenirs des derniers mois, de ses yeux fatigués mais rieurs, de nos longs moments en tête-à-tête.
Ces moments-là m'appartiennent. Je ne la laisserai pas les salir avec ses plaintes et ses reproches.
Et elle a beau être gentille (malgré tout), elle a beau être la mamie de mes enfants, elle a beau avoir été l'épouse de mon père, elle n'est ni ma mère ni mon amie, et j'ai pas envie de la consoler.

Je veux garder le souvenir du combat de mes parents. Je veux garder leurs regards, leurs voix, nos derniers moments ensemble.

Et je ne laisserai personne venir gâcher le peu de lucidité joyeuse qu'ils auront connue.

7 commentaires:

  1. Viens là que je te serre dans mes bras ♥♥♥
    Oui ils ont combattu et ont été formidables, personne ne te l'enlèvera ♥

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  2. Ben nous, on a bien du bol de t'avoir.

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  3. Tu ne dis aucun mal de tes parents, ma très chère Babeth.
    Tu ne dis que ta douleur et ses causes.
    Tu nous dis la fragilité des êtres et le gâchis qui se fait.

    Moi je ne te dis que merci.

    L'autre

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  4. J'ai dit qu'on avait du bol de t'avoir ? Au cas où, je le répète.

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  5. PLus je lis tes mots, plus je te découvre au fil des mois, des ans maintenant, plus à chaque fois je retiens mon souffle tant les mots choisis sont justes, humains, et terriblement émouvants.
    Tu es une bien Belle Personne. Vraiment.

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  6. Donc je disais que je ne te le dirai qu'une seule fois, mais finalement ce ne sera que 2 :-)Ce billet est plein d'amour. Tes parents ont du bol de t'avoir.

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  7. Peuchère, ça fait beaucoup de tracas pour tes épaules.

    Je suis à chaque fois étonnée de ce que tu as porté (et apporté) et de la force qui te maintient debout.

    La vie ne t'as pas épargné mais tu n'es pas abattue pour autant.
    Je t'admire.

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