mercredi 13 février 2013

La quinqua

 
Elle a cinquante ans, un mari, deux grands enfants, une maison. Une vie normale. Elle travaille à l'usine, comme beaucoup dans la région. Son mari aussi d'ailleurs. Les enfants ont quitté la maison, ils font des études à la grande ville. Cahin-caha, ça va à peu près. Jusqu'à ce que l'usine ferme. C'est la crise ma ptite dame, va falloir trouver autre chose et fissa, y'a les études des enfants à payer. S'ils pouvaient avoir une vie meilleure que leurs parents, ma foi ça serait pas mal. Oh on leur demande pas de faire de grandes études hein, après tout l'important c'est qu'ils soient heureux dans ce qu'ils font, mais s'ils pouvaient éviter l'usine et les trois huit, ce serait déjà un soulagement.
Alors la ptite dame, la voilà au chômage. Et le crédit de la maison qu'il faut payer, les enfants à qui il faut envoyer de l'argent, les courses, les factures... La vie quoi! Son mari retrouve du travail, pas du tout dans la même branche mais il s'adapte, faut bien. Mais pour elle, c'est plus dur. L'usine l'a cassée, elle a le dos en vrac. Pas facile pour chercher du travail. Trente ans d'usine sur son CV, c'est bien beau mais ça ne lui sert pas à grand-chose. Elle scrute les annonces, envoie des candidatures tous azimuts, pointe chaque mois à Pôle Emploi... Mais rien, nada, niet, niente. C'est la crise pour tout le monde, c'est pas le moment d'être au chômage.
Heureusement, le conseiller en charge de son dossier se démène pour l'aider à rebondir (ils aiment bien ce mot à Pôle Emploi, ça fait dynamique) et a la brillante idée de lui faire faire un bilan de compétences. Voici donc Véronique assise dans une petite salle surchauffée, avec quelques autres quinquagénaires au chômage, remplissant son formulaire avec application. Que sait-elle faire? Quelles sont ses qualités? Quelle est sa disponibilité? Des questions, des réponses, des cases à cocher, on mélange le tout, on secoue et... Magie! Véronique est faite pour l'aide à la personne! Pas de doute, c'est une vocation chez elle. Fonce Véronique, les faibles et les opprimés n'attendent que toi, toi et ton sourire, toi et ta gentillesse naturelle, toi et ton amour du travail bien fait!
Alors elle fonce Véronique, elle a trouvé sa voie, elle va leur montrer à Pôle Emploi que c'est une battante, une vraie, une qui rebondit. Et la voilà inscrite à une formation : Assistante de vie aux familles. Avec ça, c'est sûr, elle va trouver un métier, un vrai.
Pendant ce temps, le conseiller est content, sa chômeuse quinqua sort de la liste des demandeurs d'emploi de catégorie A (demandeurs d’emploi tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, sans emploi) pour sauter directement en catégorie D (demandeurs d’emploi non tenus de faire des actes positifs de recherche d’emploi, en raison d’un stage, d’une formation, d’une maladie...). Et ça, pour le conseiller, c'est tout bénef!
Véronique fait donc sa formation et elle apprend plein de choses : comment faire une pâte brisée (sujet d'examen, attention, ça rigole pas), comment balayer efficacement mais aussi comment s'occuper des enfants, des personnes âgées, des personnes handicapées...
Et voilà notre quinqua diplômée et opérationnelle sur le marché du travail, à la conquête du vaste, très vaste secteur de l'aide à domicile. Sauf que notre petite dame, souvenez-vous, elle a mal au dos. En formation elle a galéré mais ne s'est pas plainte, elle avait pas envie de passer pour la vieille de service, mais maintenant, pour travailler, elle sent que ça va être plus dur. Un dos, elle n'en a qu'un, et il doit tenir jusqu'à la retraite, minimum, donc va falloir l'épargner un peu.
Alors Véronique cherche, postule, passe quelques entretiens, sans jamais rien dire de son dos, parce que la priorité c'est de trouver quelque chose, elle est en fin de droits et le crédit maison court toujours. Forcément, avec son sourire et son diplôme tout neuf, elle trouve assez vite un employeur. Quelle chance! Quelle chance pour l'employeur surtout, qui voit en elle une chômeuse en bien mauvaise posture prête à tout pour travailler, et surtout prête à accepter les horaires tordus dont personne ne veut.
Véronique commencera donc avec un petit CDD 20h/semaine. Chic, ça va lui laisser du temps libre, c'est bien! Quelle naïve! Car 20h, pour une auxiliaire de vie, c'est pas comme pour une vendeuse. Un petit exemple? Allez, rien que pour vous, le planning de rêve de Véronique

Lundi : 8h-10h, 11h-13h, 18h-20h
Mardi : 9h-10h30, 11h30-15h, 19h-21h
Mercredi : 12h-12h30
Jeudi : 8h30-11h, 18h-19h
Vendredi : 15h-16h30
Samedi :  12h-13h30

Et oui, ça c'est rigolo, pour faire un petit, tout petit 20h, Véronique va quand même travailler six jours par semaine, avec une amplitude horaire pouvant aller jusqu'à 12h (oui, je sais, y'a plein de professions où c'est comme ça... mais on parle pas du même salaire). Mais attention, si ça se passe bien, l'employeur a laissé entendre que les heures pourraient augmenter. Ô joie!
Précision utile : Véronique habite à trente kilomètres de son lieu de travail. Trente kilomètres  c'est pas énorme, y'a pire, mais voilà, quand on a une heure de pause entre deux interventions, on fait quoi? Rentrer et revenir, c'est faire soixante kilomètres en une heure, bof. Bon... ben autant rester dans sa voiture non? Véronique part donc le lundi vers 7h30, rentre à 13h30, repart à 17h30, rentre à 20h30. Et ainsi de suite. Rien qu'en trajets domicile-travail, cela fait 19 fois 30 kms = 570 kms... sans compter les kilomètres effectués sur place. Avec une moyenne de cinquante kilomètres supplémentaires par semaine, la voici à 620 kms, rien que pour le boulot. Avec sa vieille voiture, elle fait le plein tous les 800 kms, lequel lui coûte environ 60 euros, cela donne donc environ 200 euros de carburant par mois, pour un salaire de... tadam... 640 euros mensuels!

Alors si vous suivez, vous aurez remarqué qu'il reste à Véronique 440 euros par mois... Merveilleux n'est-ce pas? Pour info, le seuil de pauvreté est fixé à 954 euros, je dis ça je dis rien.

Alors la question que je vous pose est la suivante : Honnêtement, que gagne Véronique à travailler? Un épanouissement professionnel? Un équilibre personnel? Un compte en banque bien garni? Une expérience significative dans le domaine de l'aide à la personne?

Non. Véronique se ruine le dos, est tout le temps crevée, bousille sa voiture... Pour (presque) rien. Ah non, pardon, pour 640 euros. C'est vrai que ça change tout. Mais bon, le principal, c'est que la chômeuse quinqua ait retrouvé un (vrai) travail. Son conseiller est content, son banquier et son garagiste aussi, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

On dit merci qui?

Quant au dos de Véronique, il est comme sa voiture, il s'use... Mais il fera l'objet d'un prochain billet.


14 commentaires:

  1. Douloureuse vérité. Des Véroniques, des orphelins mis sur le banc de touche il y a en pleins, il y en aura toujours trop. Des personnes qui sont dans la survie, prêtes à n'importe quoi parce qu'elles n'ont plus le choix. La pauvreté fait peur car une fois pris dans les mailles du filet, difficile de s'en sortir comme tu en témoignes si bien.

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  2. C'est épouvantable mais ça arrive de plus en plus. Les patrons de ces auxiliaires ne sont pas fichus de regrouper les villages, de faire commencer les auxiliaires près de chez eux. C'est de l'exploitation et ces pauvres n'osent rien dire car elles ont besoin de cet argent et aiment les gens chez qui elles vont.

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  3. Ah parce que vous n'êtes pas indemnisées pour les kilomètres faits entre les maisons??

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    1. C'est là que ça se complique. En théorie, si... Mais le montant varie d'une boîte à l'autre. Et il n'y a pas que ça. Pour exemple : si je finis à 10 et reprends à 11h, ça fait une pause d'une heure. Pour certaines boîtes, cela équivaut à une pause repas, donc tes kilomètres ne sont pas indemnisés. Donc si tu as trois pauses d'une heure dans ton planning, c'est pour ta pomme. C'est pas partout pareil hein, je te rassure... Mais bon... Voilà quoi.

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  4. J'essaie de décourager mes D.E de faire ce métier. Ils l'idéalisent sans se douter combien c'est difficile et mal rémunéré ! A cinquante j'ai eu bien de la chance de pouvoir rebondir !

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  5. Simplement merci pour ce billet.

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  6. C'est tellement vrai, et c'est pareil pour les jeunes qui commencent ce métier, on va dire qu'heureusement que les parents sont parfois là pour assurer derrière car impossible souvent pour eux de s'assumer financièrement et d'être indépendant...mais quelle image ça leur donne du travail franchement ?

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  7. EXCELLENT Babeth !

    Merci.

    L'autre

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  8. C'est effectivement la triste et douloureuse réalité mais il est bon de la rappeler, merci.

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  9. Bon j'ai un peu de mal à compatir en fait.

    La réalité c'est aussi qu'elle a une maison à payer (encore à 50 ans, no comment) a priori vidée puisque ses enfants n'y habitent plus, loin de son lieu de travail, ce qui la force à des frais supplémentaires (et fort peu écologiques au passage, d'ailleurs est elle obligée de rentrer en milieu de journée ? n'y a t il pas un endroit où elle pourrait lire au calme ou quelconque activité pour passer le temps... Les profs ou même les étudiants ont souvent à faire face à ce genre de situation sympathique).

    Ne voyez vous pas une autre solution ? Je vous la montre du doigt là, si si. Bon, il y aurait également la revalorisation du salaire, certes.

    Pour ce qui est de son dos par contre, je vous l'accorde, et c'est probablement une des raisons de la carence en aide soignants : c'est extrêmement physique, on l'oublie trop.

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    1. Pourriez-vous préciser votre pensée quand vous dites "La réalité c'est aussi qu'elle a une maison à payer (encore à 50 ans, no comment)"?
      Et si ce n'est pas indiscret, pourriez-vous me préciser votre métier?

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    2. Si c'est un gag, dommage qu'il soit mal tourné, si c'est une réponse qui se veut sérieuse, dommage pour son auteur :(

      L'autre

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    3. Sincèrement, on se tape un peu de la solution que cette dame pourrait mettre en oeuvre. Vendre sa maison pour se rapprocher de son lieu de travail ? C'est ça ? Et ça serait au tour du mari de faire des kms ? Si je prend le temps de lire ce billet, il convient de ne pas répondre du tac au tac et d'être un minimum attentif à ce que l'auteur écrit.
      Ce billet est là pour illustrer l'incohérence du système actuel, tant vis à vis de pôle emploi et de ses statistiques, que dans la pertinence des missions proposées aux demandeurs d'emplois.
      Jouer au troll de service est chose aisée, assumer ses propos en est une autre. Dommage que vous ayez choisis la première approche.

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    4. Et puis, pour se rapprocher de son lieu de travail quand on fait du domicile dans un rayon de 30 à 40 km autour de chez soi, faudrait qu'elle nous livre déjà la formule pour y parvenir ^^.
      Possible aussi que le système ne lui laisse apparaitre aucune incohérence, à elle ,parce qu'il lui convient pour x raisons.
      Tout le monde n'a pas d'autres aspirations que de traîner à l'extérieur et de ne rentrer que pour se laver et dormir.

      L'autre

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