jeudi 3 janvier 2013

Madame Pasdbol

Si on l'écoute, Madame Pasdbol n'a jamais eu de chance. Sa mère ne l'a jamais aimée, sa famille en général non plus d'ailleurs. Son premier mari était un salaud. Ses ex-collègues étaient des feignasses incapables. Elle a eu d'incroyables maladies, toutes plus graves les unes que les autres, mais on n'a jamais su pourquoi, et puis ses parents ne l'ont jamais vraiment soignée. Elle était douée à l'école mais sa mère n'a pas voulu qu'elle fasse des études. Elle est restée un an dans le coma. Ça fait quatre mois qu'elle n'a pas pris un repas chaud. Les enfants de son deuxième mari, décédé il y a peu, sont de vils profiteurs. En plus ils la rejettent et ne sont pas gentils avec elle. Et puis ils la traitent d'alcoolique, c'est même pas vrai d'abord. Sa maison est beaucoup trop petite, elle n'aurait jamais dû emménager ici. Mais elle n'avait pas le choix, l'ancien proprio faisait tout pour la mettre dehors. Les chiens salissent tout, impossible de faire le ménage, et puis de toute façon elle a mal au genou. Elle est loin de tout, elle ne connaît personne, elle est toute seule. Sa voiture est une épave, la faute aux autres conducteurs qui lui rentrent dedans et aux places de parking ridiculement trop petites. Elle a plus d'argent, la maladie de son mari lui a coûté cher. Elle va pas bien, elle déprime, elle est fatiguée.
Bref, Madame Pasdbol est une pauvre femme malheureuse qui ferait pitié à n'importe quelle auxiliaire de vie débutante.

Oui mais non. Je suis pas une débutante, on ne m'a pas comme ça!
Reprenons. Il y a un mot qui doit mettre la puce à l'oreille.
"Alcoolique"
Ce n'est pas anodin. Ce n'est pas "malade", "vieux" ou "handicapé". C'est "alcoolique". Dépendante à l'alcool. Sur la courbe du U de Jellinek, elle est en bas. Presque tout en bas. Elle ne touche pas encore le fond, mais au rythme où vont les choses, ça ne saurait tarder.
Aucune empathie de ma part, je n'y arrive pas. Son histoire, que dis-je, ses histoires, je n'y crois pas. Elle me parle de sa famille qui la rejette, je ne vois que sa bouteille de rouge négligemment posée par terre. Elle se plaint de ses problèmes d'argent, je regarde le salon en cuir pour lequel elle s'est lourdement endettée. Elle pleure sur sa santé défaillante, je détourne le regard de son cendrier qui déborde.
Tout chez elle n'est que plainte. Jamais satisfaite, jamais heureuse. Elle ne semble se réjouir de rien.
Mon empathie reste planquée au fin fond de mon sac à main. Pire, Madame Pasdbol m'est antipathique. Forcément, j'ai du mal à avoir une relation "normale" avec elle. Parce que je suis toujours sur la défensive. Parce que je ne sais jamais si je peux, si je dois la croire. Parce que la situation m'échappe. Parce que quoi que je dise, quoi que je fasse, ça n'ira pas. Parce que quoi qu'elle dise, quoi qu'elle fasse, je ne lui fais pas confiance. Parce qu'elle est comme ça. Elle n'est pas méchante. Elle n'est pas menteuse. Elle est alcoolique. Et les alcooliques, j'aime pas. J'y peux rien, c'est viscéral, c'est plus fort que moi. J'aime pas, voilà.

Dieu merci, je ne suis pas son auxiliaire de vie. Je suis juste sa belle-fille. Juste la fille de son second mari, celui qui est mort. J'essaie de garder un lien minimum avec elle, pour Amélie, pour Georges, pour la mémoire de mon père. Mais pas pour moi.
Ma mère était alcoolique. Elle est morte. Mon père était alcoolique. Il est mort. Ma belle-mère est alcoolique. Désolée, j'ai déjà donné.

20 commentaires:

  1. Tu écris sacrément bien Babeth tu sais.
    Je ne peux que t'envoyer toute mon empathie, et ma sympathie :)

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    1. Je ne connaissais pas cette histoire de U de jellinek ! c'est très intéressant. Je comprends, moi aussi l'alcool j'ai du mal. Rien ne me préparait à avoir un fils alcoolique. Mais c'est mon fils et j'ai peur pour sa vie... Ton métier est bien difficile aussi !

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    2. Moune, tu peux en parler à quelqu'un? Des amis? Des la famille? Ton médecin? J'espère que tu n'es pas seule avec cette souffrance, je sais combien on peut se sentir démuni :-(

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  2. La fin prend aux tripes et m'aide à comprendre ton jugement sans appel. Ce billet montre que notre regard de soignant est inévitablement influencé par notre vécu. Merci Babeth pour ce partage.

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    1. Tant qu'on en est conscient, ça va. J'ai beaucoup de mal à travailler avec des alcooliques. Je prends sur moi. Mais je sais que pour ces personnes mon empathie reste à la maison, du coup je ne suis pas sûre d'être toujours très professionnelle.

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    2. En avoir conscience, c’est déjà être professionnel, non?
      C’est ce qui permet de faire son autocritique, de savoir quand les affects prennent le dessus. Et à ce moment, laisser son empathie chez soi, si ça permet d’éviter qu’elle dirige nos actes de façon inappropriée, c’est peut-être mieux.

      Bon courage à toi :)

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  3. Ca dépote grave... comme si t'en avais trèèès gros sur le coeur. D'ailleurs, tu en as trèèèèès gros sur le coeur.

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  4. Putain de sacrée Babeth, putain de sacrée bonne femme !
    Bise mouillée

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    1. Putain de sacré commentaire! :-) (j'ai mis un lien vers atoute à propos du U de Jellinek. Je réalise que ça peut blesser ceux qui essaient de sortir de l'alcoolisme. Si tu sens un malaise, n'hésite pas à me le dire)
      Bise aussi, et joyeux anniversaire en retard :-)

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  5. Ton article est très bien tourné. En arrivant à la fin, j'ai dû le relire avec un nouveau regard. Tu as décidément une belle plume. Toutes mes pensées t'accompagnent.

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  6. moi aussi j ai du mal avec cette maladie. et moi c est mon frère que j ai perdu d'avoir trop bu. merci pour tous vos ecrits qui me passionnent et bonne année 2013

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  7. Saisissantes ces 5 dernières lignes que l'on n'imagine pas un instant. J'en suis toute émue et ai les tripes retournées. Bien vraie cette réaction viscérale. les minutes passent et je suis encore sous le choc de cette annonce.
    Bises

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  8. C'est plutôt toi qui n'as pas de bol, de la subir.

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  9. Je passe pas souvent mais je suis toujours là... Merci pour ce beau billet, toujours aussi bien écrit. Bon courage à toi, ce n'est décidément pas facile...

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  10. Même si elle t'est antipathique d'après ce que tu as écrit je sens de l'attachement.

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    1. Oui, parce que je l'ai connue avant son alcoolisme, et elle m'était sympathique.

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  11. Je sais ce que c'est d'avoir donné...et la vie pourtant (ou justement?) continue de me le resservir. Toutes mes pensées pour toi!

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  12. Ah que ta belle-mère me rappelle ma propre mère...
    Je suis la dernière personne à avoir continuer à lui avoir tendu la main. Au bout d'un moment pour ma survie, j'ai dit stop. Quand je lis ton post, je sais que j'ai bien fait. Des fois, y'a plus rien à faire pour certains dépendants...

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  13. j'ai connu ca avec mon ex mari et un peu avec mon pere , je deteste l'alcool et mon mari ne boit pas ; he be ta vie n'ai pas un reve , mais tu as du caractere et la joie de vivre , ca sauve - heureusement tu as un bon mari et de bons enfants . ce sont eux qui forment ton bonheur .
    j ai fichu la pagaille sur mon clavier tout est deraille , plus d accents , quelques sigles et lettres ont demenages , je tape au hasard suite en soiree ou demain

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