jeudi 28 juin 2012

La rencontre






 Juste une photo, la suite plus tard. 
Plein d'émotions, trop peut-être, 
je récupère.

samedi 16 juin 2012

Attendre

J'attends. Dans moins de trois semaines Georges sera là. Le lit est prêt, les affaires aussi, on peaufine les derniers détails. Les beaux-parents sont rentrés de vacances, soulagés que je n'aie pas lâchement profité de leur absence pour accoucher. Je suis fatiguée, je dors beaucoup. Plus d'énergie pour rien. Je me contente de regarder mon ventre bouger tout seul, de lire et de finir de tricoter une petite couverture. Le ménage, les repas, je laisse ça à mon mari. J'essaie d'emmagasiner du temps de repos tant que c'est encore possible, dans quelque temps les nuits seront courtes!

Amélie attend, elle regarde mon ventre, le touche, me pose mille et une questions. Elle joue à la poupée, son bébé s'appelle Juliette. Elle a récupéré des pyjamas roses de quand elle était petite, elle est ravie d'habiller Juliette avec. Elle raconte à qui veut l'entendre que "Maman va bientôt accoucher de Georges". En attendant son petit frère, elle a plein de choses à faire : spectacle de danse, spectacle de cirque, passage du galop 1, spectacle de l'école, kermesse, évaluations nationales... Pas le temps de s'ennuyer!

Georges attend. Ce n'est pas encore le moment, il se fait beau pour le jour J.  Il est un peu petit, certes, mais une chose est sûre, il sera forcément le plus beau! Tête en bas depuis un petit moment, Monsieur est prêt à sortir. Bientôt le premier cri, la première respiration, le premier regard, la première tétée. Bientôt la rencontre, la famille à quatre, comme quand j'étais petite. Le papa, la maman, le fils et la fille. Classique, rassurant, comme dans les pubs à la télé. J'appelle ça la famille Ricoré, il manque juste le chien qui aboie joyeusement au portail et le cliché serait parfait.

Mon père attend. Il attend son petit-fils. Pas question de partir sans qu'ils aient été présentés! Tant mieux, ça nous laisse un sursis. Il attend l'infirmier du matin, l'infirmier du soir, l'aide-soignant du midi. Il attend la fibroscopie, le compte-rendu du dernier examen, le passage du pharmacien. Il attend la visite de la famille, le coup de fil d'un ami. Il attend que je vienne. Et quand je suis là, on attend ensemble. Il somnole, je tricote. De temps en temps il ouvre les yeux, me voit, me sourit. Je souris à mon tour, lui demande si tout va bien, s'il n'a pas trop mal. Il me répond doucement, sa voix a un peu faibli ces derniers temps. Puis il se rendort, je reprends mon tricot, l'après-midi passe ainsi, calmement.

Autour de nous, la vie n'attend pas. Mes ex-collègues me donnent des nouvelles, Monsieur Machin est à l'hôpital, Madame Chose est décédée, Monsieur et Madame Bidule ont demandé quand est-ce que tu revenais. Je ne reviens pas, vous pouvez le leur dire, et s'ils vous demandent pourquoi, répondez ce que vous voulez, je m'en fiche. Ce n'est plus mon problème, je n'ai plus à mentir pour protéger le service, faire semblant que tout va bien, que tout le monde est génial, que j'adore mon métier. Honnêtement, je m'en fiche et même, je m'en fous. Celle qui me remplaçait vient de se faire virer comme une moins que rien, comme ça, pouf pouf. "Celle que vous remplaciez est revenue et a repris ses heures" lui a froidement annoncé la secrétaire quand elle est venue prendre son planning de la semaine. Ben voyons, à huit mois de grossesse! Trop forte cette Babeth vous trouvez pas? Madame Grand-Chef ne l'a même pas reçue elle-même pour le lui annoncer, il faut croire que même pour une chef de service certaines choses sont encore trop difficiles à dire. De toute façon, ce n'est pas moins élégant que de mettre fin au contrat d'une femme enceinte, si?
Mes collègues me racontent tout ça et moi, j'écoute, mais je sens que c'est déjà loin derrière moi. Je souris, je réponds doucement, et je reprends mon tricot. Je fais ma petite vieille, celle qui attend, il me manque juste le fauteuil à bascule et le chat ronronnant sur les genoux.

Georges sera bientôt là, mon père ne sera bientôt plus là, le reste peut bien attendre.

jeudi 7 juin 2012

Une visite

Mon père est à la maison, enfin! Hospitalisation A Domicile mise en place grâce à l'hôpital. Lit médicalisé, perfusions, oxygène, infirmiers, aides-soignants, auxiliaire de vie... et famille. Pas simple à organiser mais efficace, et surtout, tellement mieux qu'une chambre d'hôpital! La petite larme de l'équipe soignante quand mon père est sorti du service nous a tous drôlement touchés. Amélie avait fait un dessin, nous l'avions signé et accompagné d'une grosse boîte de gâteaux, et en route pour l'ambulance, la sortie, la maison.
La vie se réorganise doucement, chacun (re)prend son rythme. On souffle. J'en profite pour entrer plus ou moins sereinement dans le dernier mois de grossesse. A partir de maintenant, Georges peut arriver à tout moment. Valise maternité, lit bébé, vêtements, je prépare tout, à la dernière minute certes, mais je crois que j'avais l'esprit un peu occupé ailleurs ces derniers temps. Hier c'était la dernière visite médicale. Courbe de croissance un peu en berne, gynéco un peu inquiet et puis, après avoir réexaminé tout ça, non, ça va. Le bébé sera menu, mais Amélie l'était aussi, et maintenant elle est tout à fait "dans la norme". Il y aura quand même une biométrie dans deux semaines, pour vérifier.
En sortant de la visite, j'avais un peu de temps devant moi et je me suis souvenue que ma collègue (pardon, mon ex-collègue) m'avait dit que Madame T. était hospitalisée dans le coin. Madame T., du temps où j'avais encore un travail (hem), était une dame chez qui j'allais préparer le repas deux fois par semaine. Pas causante, elle m'offrait néanmoins systématiquement un petit café et un petit gâteau pour la route, ce qui me mettait tout aussi systématiquement en retard chez le couple d'après, mais comment refuser cette petite offrande à laquelle elle tenait? Une petite visite s'imposait donc, histoire de prendre des nouvelles et d'en donner. Direction l'accueil, qui m'indique le service où se trouve Madame T. Chambre 214, c'est parti. Couloir, ascenseur, couloir. L'aide-soignante m'indique la bonne porte, je frappe doucement, entre... La vieille dame allongée là n'est pas Madame T. Euh... Demi-tour, je retourne voir l'aide-soignante, si si c'est bien elle, Madame T. de Morteville, chambre 214. Je re-frappe, je re-rentre, je m'approche... ah ben oui, c'est bien elle. Mais quel changement! Toute pâle, toute maigre, décoiffée. Elle ne me reconnaît pas tout de suite; forcément, hors contexte, loin de Morteville, sur un lit d'hôpital qu'on n'a pas quitté depuis quinze jours, difficile de faire le lien avec l'auxiliaire qui venait jusqu'à il y a deux mois avant que pouf pouf, elle ne disparaisse par un mystérieux tour de magie. On discute un peu, d'elle, de moi, du bébé. Je prends des nouvelles du chien, resté seul à la maison. Sa fille s'en occupe. Bien. Et puis je regarde la chambre. Hormis le journal sur la table, il n'y a rien de personnel ici. Pas de photo, pas de dessin d'enfant, pas de petits gâteaux sur le meuble de chevet. Vide. Je ne peux m'empêcher de penser à la chambre de mon père, à l'hôpital. On avait ramené un combiné cd/radio, des disques, des livres, un ordinateur portable. Il y avait des bonbons qui traînaient sur la table de nuit. On avait accroché des photos et des dessins au mur. Mine de rien, ces petits détails rendaient les lieux plus chaleureux, ça aide à garder le moral.
Ici, rien. La chambre est vide, tout comme les couloirs du service. Quelques patients déambulent en pyjama, mais on ne croise personne d'autre. Silence. Pas étonnant que les vieux meurent à l'hôpital, on s'y ennuie mortellement.
Je quitte la chambre, le service, l'hôpital. J'ai promis à Madame T. que je reviendrais la voir avec Georges, chez elle. Elle est sceptique, n'est pas sûre d'être rentrée. Oh que si, lui dis-je, vous n'allez tout de même pas rester ici alors que votre chien se languit de vous, et puis ça sera quand même plus sympa qu'on partage un petit gâteau chez vous plutôt qu'à l'hôpital. Je lui dis ça en souriant, énergiquement, mais en vrai je ne suis pas très sûre de la revoir, elle est tellement pâle.
Retour à la maison. Cette visite me laisse une étrange impression. Comme un froid. Avec mon père, même à l'hôpital, il y a des rires, de la joie, de la vie. Les visites de la famille, les enfants autorisés "parce que bon, pour Monsieur F., c'est pas pareil" (dixit la cadre infirmière), les coups de fil, la musique, font que la fin de vie ressemble quand même à une vie normale. Pour Madame T., comme pour d'autres personnes âgées ici ou chez elles, je réalise que la fin de vie est ennuyeuse, vide, silencieuse.
Je comprends mieux maintenant la phrase prononcée par Madame M. quelques mois avant sa mort : "C'est long de mourir. J'ai jamais demandé à vivre aussi longtemps."
Oui, parfois c'est long.