Mon père est à la maison, enfin! Hospitalisation A Domicile mise en place grâce à l'hôpital. Lit médicalisé, perfusions, oxygène, infirmiers, aides-soignants, auxiliaire de vie... et famille. Pas simple à organiser mais efficace, et surtout, tellement mieux qu'une chambre d'hôpital! La petite larme de l'équipe soignante quand mon père est sorti du service nous a tous drôlement touchés. Amélie avait fait un dessin, nous l'avions signé et accompagné d'une grosse boîte de gâteaux, et en route pour l'ambulance, la sortie, la maison.
La vie se réorganise doucement, chacun (re)prend son rythme. On souffle. J'en profite pour entrer plus ou moins sereinement dans le dernier mois de grossesse. A partir de maintenant, Georges peut arriver à tout moment. Valise maternité, lit bébé, vêtements, je prépare tout, à la dernière minute certes, mais je crois que j'avais l'esprit un peu occupé ailleurs ces derniers temps. Hier c'était la dernière visite médicale. Courbe de croissance un peu en berne, gynéco un peu inquiet et puis, après avoir réexaminé tout ça, non, ça va. Le bébé sera menu, mais Amélie l'était aussi, et maintenant elle est tout à fait "dans la norme". Il y aura quand même une biométrie dans deux semaines, pour vérifier.
En sortant de la visite, j'avais un peu de temps devant moi et je me suis souvenue que ma collègue (pardon, mon ex-collègue) m'avait dit que Madame T. était hospitalisée dans le coin. Madame T., du temps où j'avais encore un travail (hem), était une dame chez qui j'allais préparer le repas deux fois par semaine. Pas causante, elle m'offrait néanmoins systématiquement un petit café et un petit gâteau pour la route, ce qui me mettait tout aussi systématiquement en retard chez le couple d'après, mais comment refuser cette petite offrande à laquelle elle tenait? Une petite visite s'imposait donc, histoire de prendre des nouvelles et d'en donner. Direction l'accueil, qui m'indique le service où se trouve Madame T. Chambre 214, c'est parti. Couloir, ascenseur, couloir. L'aide-soignante m'indique la bonne porte, je frappe doucement, entre... La vieille dame allongée là n'est pas Madame T. Euh... Demi-tour, je retourne voir l'aide-soignante, si si c'est bien elle, Madame T. de Morteville, chambre 214. Je re-frappe, je re-rentre, je m'approche... ah ben oui, c'est bien elle. Mais quel changement! Toute pâle, toute maigre, décoiffée. Elle ne me reconnaît pas tout de suite; forcément, hors contexte, loin de Morteville, sur un lit d'hôpital qu'on n'a pas quitté depuis quinze jours, difficile de faire le lien avec l'auxiliaire qui venait jusqu'à il y a deux mois avant que pouf pouf, elle ne disparaisse par un mystérieux tour de magie. On discute un peu, d'elle, de moi, du bébé. Je prends des nouvelles du chien, resté seul à la maison. Sa fille s'en occupe. Bien. Et puis je regarde la chambre. Hormis le journal sur la table, il n'y a rien de personnel ici. Pas de photo, pas de dessin d'enfant, pas de petits gâteaux sur le meuble de chevet. Vide. Je ne peux m'empêcher de penser à la chambre de mon père, à l'hôpital. On avait ramené un combiné cd/radio, des disques, des livres, un ordinateur portable. Il y avait des bonbons qui traînaient sur la table de nuit. On avait accroché des photos et des dessins au mur. Mine de rien, ces petits détails rendaient les lieux plus chaleureux, ça aide à garder le moral.
Ici, rien. La chambre est vide, tout comme les couloirs du service. Quelques patients déambulent en pyjama, mais on ne croise personne d'autre. Silence. Pas étonnant que les vieux meurent à l'hôpital, on s'y ennuie mortellement.
Je quitte la chambre, le service, l'hôpital. J'ai promis à Madame T. que je reviendrais la voir avec Georges, chez elle. Elle est sceptique, n'est pas sûre d'être rentrée. Oh que si, lui dis-je, vous n'allez tout de même pas rester ici alors que votre chien se languit de vous, et puis ça sera quand même plus sympa qu'on partage un petit gâteau chez vous plutôt qu'à l'hôpital. Je lui dis ça en souriant, énergiquement, mais en vrai je ne suis pas très sûre de la revoir, elle est tellement pâle.
Retour à la maison. Cette visite me laisse une étrange impression. Comme un froid. Avec mon père, même à l'hôpital, il y a des rires, de la joie, de la vie. Les visites de la famille, les enfants autorisés "parce que bon, pour Monsieur F., c'est pas pareil" (dixit la cadre infirmière), les coups de fil, la musique, font que la fin de vie ressemble quand même à une vie normale. Pour Madame T., comme pour d'autres personnes âgées ici ou chez elles, je réalise que la fin de vie est ennuyeuse, vide, silencieuse.
Je comprends mieux maintenant la phrase prononcée par
Madame M. quelques mois avant sa mort : "C'est long de mourir. J'ai jamais demandé à vivre aussi longtemps."
Oui, parfois c'est long.