mardi 29 mai 2012

Georges

Les jours passent et se ressemblent. J'ai trois maisons : la mienne, celle de mon père, et l'hôpital. Je passe mon temps à aller des unes aux autres. Je m'adapte. Je suis un peu partout, un peu nulle part. Beaucoup sur la route aussi. Les émotions violentes des premiers temps ont laissé la place à une routine rassurante. Les sujets qui fâchent ont été abordés, nous voici apaisés. Maintenant on peut reprendre la conversation là où on l'avait laissée. Mon père est d'une incroyable sérénité. J'en suis épatée, l'équipe soignante et la famille aussi. Bien sûr il y a des hauts et des bas. Des moments d'énervement, de doute, d'inquiétude. Pour lui comme pour nous. Et puis, certains jours, c'est comme si rien de tout cela n'existait vraiment. Comme si tout était parfaitement normal. C'est reposant.
J'ai de la chance finalement. Je peux choisir d'être à l'hôpital, chez moi ou chez mon père. Rien n'est vraiment très loin. Je peux me reposer sur mon mari. Je peux profiter d'Amélie. Je peux compter sur ma famille pour prendre le relais. Je peux parler. Je peux pleurer. Bref, je peux continuer à vivre presque normalement. Presque.
Pendant ce temps, je prépare aussi l'arrivée de Baby Boy. Le dernier mois est fatigant, les examens se multiplient. Branle-bas de combat, je mets toutes les chances de mon côté pour que tout se passe bien physiquement et moralement. Sages-femmes, psy, gynéco, toute une équipe m'accompagne. Il faut dire que la juxtaposition des événements m'effraie. Mon père va partir, mon fils va arriver, et je ne sais pas dans quel ordre auront lieu les choses. Il y a un mélange de hâte et de peur. Mon père veut connaître son petit-fils, alors je sais qu'il fera tout pour tenir jusque là. "Et même plus longtemps" m'a-t-il dit tout à l'heure. Ouf, ça nous laisse au moins un mois de sursis.
Et après... eh bien après, on verra. L'important, pour le moment, c'est de prendre soin de Baby Boy, histoire qu'il se tienne tranquille au chaud et n'ait pas l'idée farfelue de sortir prématurément! En attendant, j'ai quand même punaisé une photo de la dernière échographie dans la chambre d'hôpital. Une photo de son profil plus précisément. Parce que le gynéco a trouvé qu'il ressemblait un peu à Pompidou et que ça nous a bien fait rire... Pauvre gosse! Alors maintenant, ce n'est plus Baby Boy, c'est Georges. A croire qu'il est vexé, il ne m'a jamais donné autant de coups qu'en ce moment. Un coup de pied dans les côtes, un coup de tête sur la vessie, un coup de poing droit devant, c'est un vrai festival dans mon utérus. Tu vas voir quand tu seras sorti Georges, tu vas moins rigoler! N'empêche, je râle, je suis fatiguée, nauséeuse, je vais aux toilettes toutes les cinq minutes, mais figurez-vous que j'ai une chance incroyable. Parce que le soir, quand mon père est tout seul à l'hôpital, quand mon frère va se coucher en sachant sa femme et ses enfants loin de lui, quand ma belle-mère rejoint seule le lit conjugal, quand ma fille et mon mari se couchent seuls dans notre maison... Georges, lui, me tient compagnie. Il bouge, se retourne, je pose ma main sur mon ventre et je le sens, juste là. Il est partout où je suis, je ne suis jamais toute seule. Nous sommes deux, inséparables, dans les moments de solitude.
Il est le fils de sa mère et je suis la fille de mon père. La vie continuera, sans l'un et avec l'autre. Et ainsi de suite.

mercredi 23 mai 2012

Martin

Tout va trop vite. On passe de quelques années à quelques mois, de quelques mois à quelques semaines, de quelques semaines à quelques jours. Mais en fait, on n'en sait rien. Les médecins nous évitent soigneusement, prenant un malin plaisir à s'inventer sans cesse de nouvelles occupations passionnantes. Heureusement, l'équipe soignante est aux petits soins. Une crème glacée vanille? Un petit chocolat? Pas de problème, on va retourner tout l'hôpital mais on va vous trouver ça! A chaque visite, les infirmiers font le point sur la douleur. Les aides-soignants passent "par courtoisie". Ils ont le sourire ici, c'est agréable pour tout le monde. Mais les sourires et la gentillesse n'empêchent pas la peur. Heureusement, il y a la parole pour l'éloigner un peu. Parler de tout, de rien, de nous. Parler des personnes qu'on aimerait revoir avant de... De quoi au fait? Parce que c'est bien joli de parler de chimio, de douleur et de soins palliatifs, mais il reste un mot à prononcer. Un gros mot, que personne n'ose dire, parce qu'il est bien trop grossier pour être prononcé à voix haute, d'ailleurs a-t-on seulement le droit d'y penser?
Mais moi je m'en fiche, je suis grossière et j'assume, même pas peur! Alors ce mot, je le dis tout haut à mon père, en le regardant dans les yeux et en lui serrant très fort la main.
Mort. Une fois le mot lâché, la parole se libère. On l'a dit, ça y est, et on est encore là tous les deux. Personne n'a été foudroyé sur place, les murs n'ont pas tremblé, la perfusion continue tranquillement son goutte-à-goutte. Alors on en parle. La mort, les croyances de mon père, son enterrement. Où? Comment? Et après?
Il n'y aura pas de soins, ça ne sert plus à rien. Pas d'examens complémentaires, à quoi bon? Il y aura les visites, la musique, les livres, et les mots. Plein de mots. Mon père fait comme moi, il écrit. Souvenirs, souhaits, lettres... Mais interdiction de toucher à son ordinateur avant sa mort! C'est la condition pour que la parole se libère. Quand j'entre dans la chambre, mon père éteint l'ordinateur. On s'embrasse, je m'assieds, on discute. On fait l'inventaire des livres, des films, des cd à ramener. De temps en temps, je retrouve une bricole dans le garage : une photo, un bibelot, Martin. Martin, c'était le doudou de mon père, raccommodé avec amour par ma grand-mère. Martin a passé des années dans un carton avant que je ne le ramène chez moi. Depuis un an, il trônait fièrement dans mon salon. Depuis deux jours, il tient compagnie à mon père à l'hôpital, et ça fait sourire le service. C'est tout bête, ça tient pas à grand-chose, mais ça nous fait sourire aussi, mon père et moi.
Et nos sourires, nos regards et nos mots partagés, ça vaut tout l'or du monde. Ces moments-là, seuls dans cette chambre d'hôpital, avec la perfusion pour seule compagnie, n'appartiennent qu'à nous. Et j'ai beau voir mon père malade et affaibli, j'ai beau avoir peur, j'ai beau pleurer, ces souvenirs seront quand même parmi les plus beaux. 

mardi 22 mai 2012

Sois courageuse!

COURAGE n.m. (de coeur). Force de caractère, fermeté que l'on a devant le danger, la souffrance ou dans toute situation difficile à affronter. (définition du Petit Larousse 1999)

Voilà ce que l'on me demande : du courage! Je dois être ferme et affronter ma souffrance. Non, souffrance, tu ne me fais pas peur! Je suis ferme et je te tiendrai tête!

Ben voyons! Non mais vous imaginez un peu la scène? C'est pas crédible une seconde. Je vous rappelle la situation : mère décédée avant la naissance d'Amélie, père en fin de vie pendant la grossesse du deuxième, je sais pas si vous visualisez la symbolique, surtout quand on sait que j'attends un garçon. Pour un psy qui passerait par là, c'est pain bénit cette histoire!
Si on y ajoute le chômage inattendu, l'ombre du handicap qui a plané sur le début de grossesse, rappelant cruellement le passé d'Amélie, la fatigue physique et morale, les relations familiales pas toujours zen... vous comprenez que j'aie du mal à faire face? Alors le courage ma p'tite dame, c'est pas franchement à l'ordre du jour hein!

Tout ça, c'est ce que j'ai déballé à la gentille sage-femme de la PMI, contactée en urgence par la sage-femme qui me suit. En vrac, j'ai parlé du deuil, de la naissance, de ma peur, de l'accouchement à venir pour lequel je ne me sens absolument pas prête, du chômage, de l'avenir, de ma fille... Demain, il faudra aussi déballer tout ça à la psychologue contactée en catastrophe par le gynéco de l'hôpital. Et la semaine prochaine, il faudra tout reprendre pour l'assistante sociale contactée par la sage-femme de la PMI (contactée je vous le rappelle par la sage-femme qui me suit)... Vous suivez?

Bref, branle-bas de combat autour de baby boy, il est bien entouré ce petit!
Et pendant ce temps, pendant que tout s'organise, il faut être courageuse. Se lever le matin et vaquer aux occupations habituelles : Amélie, l'école, la maison, les courses, les activités, les examens médicaux de fin de grossesse... et mon père. Les visites à l'hôpital, les questions qu'on aimerait poser, les médecins que l'on ne voit jamais (ils sont bien planqués les bougres, j'suis sûre qu'il y a des passages secrets connus d'eux seuls dans le service!).
Et, tous les jours ou presque, les coups de fil de la famille qui se finissent invariablement par cette phrase : "Sois courageuse!"
Merde. J'ai pas envie, moi, d'être courageuse. J'ai pas envie d'être ferme devant la souffrance. J'ai pas envie de prendre sur moi, d'être forte, de résister. J'ai juste envie de pleurer, tout le temps. J'ai envie de me recroqueviller dans un coin en sanglotant. J'ai envie que ma mère vienne me consoler en me caressant les cheveux, envie que mon père me fasse un lait-fraise comme quand j'étais petite. Mais j'ai pas. J'ai un mari, une fille, un frère, des beaux-parents... mais j'ai pas un papa ou une maman pour venir me consoler, je ne suis plus la petite fille dont on prend soin. Je suis l'épouse, la mère, la soeur, la belle-fille, mais j'ai perdu la place de la petite dernière, la fille de, la gamine sur son vélo bleu à roulettes, celle à qui on demandait pas d'être courageuse.

Tout ça, j'en ai aussi parlé à la gentille sage-femme. La perte de cette place de fille et petite-fille, la vie qui continue, la naissance et la mort, une vie pour une autre, l'échéance qui se rapproche...

Et pendant que je parlais, je regardais le papier sur lequel elle avait griffonné tout ça, et je me suis surprise à penser que si elle avait un blog, ça ferait une chouette note! J'imaginais un billet à la manière de 10lunes, un truc bien écrit, bien raconté... Une histoire pas très belle, certes, mais une histoire de vie, comme il y en a tant, partout, tout le temps. Je me suis trouvée monstrueuse de penser à un truc pareil, j'étais tellement détachée soudainement. Je regardais ce papier, là, sur le bureau, les mots dansaient devant mes yeux fatigués, et je me disais que si je ne me connaissais pas je penserais d'emblée que la nana qui raconte tout ça est complètement mytho! Non mais pensez donc, c'est pas possible cette accumulation de merdes, elle en rajoute forcément la fille! Non? Et franchement, qu'est-ce qu'on peut faire pour elle? Surveiller la grossesse, parler, accompagner, proposer un suivi psy avant/pendant/après et... Et quoi? Ben franchement, à part du courage, je vois pas trop ce qu'on peut lui souhaiter.

"Allez, bon courage" me disent les sages-femmes, gynécos, amis, famille et compagnie à la fin des conversations.
"Il faut penser au bébé" rajoutent-ils avec un sourire crispé.
"Ça va s'arranger" osent-ils parfois.

Mouais. Faites-moi penser, à l'avenir, à ne plus utiliser ce genre de formule. N'oubliez pas de me rappeler à quel point ce genre de phrase est inutile et, pire, culpabilisante. Parce que non, je ne suis pas courageuse, non je ne pense pas qu'à mon bébé, et non ça ne va pas s'arranger.

vendredi 18 mai 2012

L'hôpital se fout pas mal de la charité

Monsieur Rossignol est un vieux monsieur. Tout faible, tout ridé, tout rabougri. Et surtout, tout seul. Quinze jours qu'il partage la chambre de mon père, et pas une seule visite. Ni famille ni amis. Le médecin, pour parler de lui, dit poliment qu'il n'a pas ses capacités supérieures. Traduisez : il sucre un peu les fraises. C'est vrai qu'il n'est pas très frais ce monsieur. Il ne marche pas, parle à peine, végète devant la télé nuit et jour. Sait-il seulement pourquoi il est là? Pas sûr. Toujours est-il qu'il répond toujours à nos "bonjour Monsieur Rossignol" "au-revoir Monsieur Rossignol". Monsieur Rossignol a besoin d'aide pour tout : manger, boire, aller du lit au fauteuil et du fauteuil au lit. C'est long, quinze jours d'hospitalisation, quand on ne peut rien faire tout seul. Monsieur Rossignol s'ennuie. Alors, pour passer le temps, il s'occupe avec ce qui lui tombe sous la main, en l'occurrence les télécommandes. Celle de la télé est chouette. On peut allumer, éteindre, changer de chaîne, monter le volume, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Marrant comme jeu. Sauf que mon père, la nuit, il est pas joueur. Il est comme ça mon père, bêtement discipliné : la nuit, il fait comme tout le monde, il dort. Et la télé à fond à deux heures du matin, c'est con mais ça l'empêche de dormir. Alors le soir venu, il planque le petit objet magique, pour que Monsieur Rossignol ne soit pas tenté de s'amuser avec. Mais Monsieur Rossignol, tout faible et tout ridé et tout rabougri qu'il est, a quand même de la ressource. Et puisqu'on ne le laisse pas s'amuser avec la télé, qu'à cela ne tienne, il a trouvé autre chose : la télécommande du lit. Mais pas le sien de lit, non non, celui d'à côté! Voilà qui est rigolo : on appuie, ça monte, ça descend, et surtout, ça grince! Sauf que mon père, ça non plus ça le fait pas rire. Le lit qui bouge tout seul en pleine nuit, c'est pas drôle et ça l'empêche de dormir, au même titre que la télé. Alors il faut aussi planquer la télécommande du lit. Mais que reste-t-il à Monsieur Rossignol pour s'occuper? Heureusement, il y a encore les soins. Ben oui, un monsieur qui ne peut plus rien faire tout seul, il faut être auprès de lui. Nuit et jour. Le faire boire, le changer, faire et défaire le lit pour changer les draps. Tout le temps. Alors, de jour comme de nuit, on entre, on sort, on allume la lumière, on parle à Monsieur Rossignol. Et ça aussi, ça empêche mon père de dormir. Du coup, quand l'hôpital nous fait la grâce suprême d'accorder une permission de douze heures, mon père passe la journée à dormir, pour récupérer. Sa femme, ses enfants, ses petits-enfants, ses amis, il les voit à peine, parce qu'il somnole. Il profite pas franchement du peu de temps qu'il passe hors de l'hôpital. Dommage. 
Forcément, à force, c'est énervant cette situation. L'hospitalisation est censée l'aider à aller (un peu) mieux, mais la présence de Monsieur Rossignol est fatigante. Alors, gentiment, poliment, on demande si un changement de chambre serait possible. Ah mais oui mais ça complique les choses, il faut trouver un lit, toussa toussa. A moins que... A moins que Monsieur votre père puisse payer le supplément chambre individuelle, et dans ce cas, pas de problème, on le déménage dans l'heure qui vient, nous annonce-t-on avec un grand sourire commercial! Ben voyons, d'un coup le problème est réglé, le changement de lit toussa toussa n'est qu'une broutille qu'on peut facilement résoudre avec un peu plus d'argent. T'es malade et pauvre, on va te préparer un lit mon coco, mais tu te démerdes pour amener tes boules quiès et ta panoplie de dormeur! T'es malade et pas pauvre, c'est la belle vie, tu vas pouvoir dormir la nuit, si c'est pas fabuleux ça! Hein que t'es content?! On a pris la chambre individuelle. Y'aura le supplément, ok, mais a priori ça passera avec la mutuelle. Et si ça passe pas, tant pis, ce sera le prix à payer pour dormir.
Monsieur Rossignol, lui, reste dans la chambre double. Demain, il y aura quelqu'un d'autre avec lui. Quelqu'un qui ne dormira pas. Quelqu'un qui devra supporter le volume à fond en pleine nuit, le lit qui danse la gigue, la lumière allumée à toute heure du jour et de la nuit. Quelqu'un qui passera les prochaines semaines à somnoler chez lui pour récupérer son temps de sommeil perdu, quelqu'un qui ne profitera pas de ses rares sorties. Tant pis pour lui après tout, il n'aura qu'à choisir le supplément chambre simple pour être tranquille!
Ne serait-il pas plus simple d'installer Monsieur Rossignol tout seul? Pour lui, pour l'équipe médicale, pour les autres patients? Ah mais oui mais non, j'oubliais un petit détail : Monsieur Rossignol n'a ni famille ni amis, personne pour lui faire bénéficier de l'option "nuit tranquille".
L'hôpital se fout pas mal de la charité, et c'est bien dommage!

dimanche 13 mai 2012

Juste être bien


Parfois, il y a des instants de grâce, des pauses douceur qui permettent de souffler, de se ressourcer. Ce week-end par exemple. Un frère et une soeur réunis pour deux jours, ça vaut bien une petite autorisation de sortie non? L'hôpital a dit oui, permission de 9h à 19h samedi et dimanche, soyez sages et amusez-vous bien. Alors c'est parti, on embarque le padre, le sac, le fauteuil, la perfusion, la potence, et on part avec le sourire! Direction la maison, le soleil, la famille, n'importe quoi du moment que rien ne nous rappelle l'hôpital. Frères, soeurs, cousins, cousines... Ça en fait du monde à caser autour de la table. Les enfants mangent avant, les adultes traînent, on discute, on rit, on parle de tout et de rien... Un week-end en famille, un week-end normal. Les chamailleries des petits cousins, les courses vélo contre trottinette, la salade composée, la table sur la terrasse. Une nièce qui pose timidement ses mains sur mon ventre pour sentir le bébé bouger, une belle-soeur concentrée sur son origami, une espiègle Amélie qui fait tout pour retarder le départ... Et cet accent du sud qui revient au galop, l'accent qui chante, le rire dans la voix. Premier coup de soleil de l'année. La flemme de bouger, on avait bien repéré un petit parc sympa pas trop loin mais on est si bien, là, au soleil.
Et soudain, je me crois chez ma grand-mère.
Vindrac, tout petit village du Tarn. L'été chez ma grand-mère, en famille, les repas au jardin, les grands qui traînent à table et nous, les cousins, qui courons partout. Les rires et les disputes, les parties de ping-pong l'après-midi, les bobs et les tongs...
Ma gorge se serre. Je ne suis plus une petite fille, adieu la bouée canard et mon petit vélo bleu, que j'aurais bien échangé contre le grand vélo rouge de ma cousine. Je suis une maman, je regarde ma fille, je regarde mon ventre tout rond, je regarde mon père. On est bien, là. C'est comme avant, on a juste changé de génération, c'est tout. Mais vous voyez, c'est pareil finalement. Et je me dis qu'on a de la chance.
Aujourd'hui, on a vraiment beaucoup de chance, parce qu'il fait beau, parce qu'on prend des coups de soleil, parce que les enfants jouent, parce qu'on mange notre salade composée sur la terrasse, parce qu'on a retrouvé des vieilles photos qu'on regarde en souriant, parce qu'on se raconte nos souvenirs, parce qu'on n'a rien d'autre à faire que d'être là, ensemble.
Il y a juste une petite chose qui cloche dans le décor. Oh, un détail, une broutille, trois fois rien : la perfusion, suspendue à la potence, qui suit mon père où qu'il aille, l'invitée indésirable... Ça roule mal ce truc, ça s'emberlificote, ça passe pas partout, ça craint le soleil, et puis ça fait moche sur les photos, faudra couper, recadrer, tourner.
Allez, on s'en fiche de ça, on va faire comme si c'était pas là, comme si ce petit bout d'hôpital n'existait pas, comme si tout allait bien. On va faire comme avant, comme à Vindrac, pas pour se voiler la face mais parce qu'on ne va quand même pas pleurer tous les jours.
Juste profiter du soleil, de la famille, et des rires.
Juste être bien.


mercredi 9 mai 2012

Routine

On fait quoi quand on va mourir? On mange tout ce qu'on veut? On voit tout ce qu'on n'a pas vu? On rencontre des gens? On pense à quoi le soir avant de s'endormir? Et le matin au réveil? Et toute la journée, comment fait-on pour donner le change? Comment on fait pour cacher sa peur? Comment on fait pour ne pas pleurer toute la journée? Comment on fait pour dire aux gens qu'on les aime? Qu'est-ce qu'on écrit, et à qui? Est-ce qu'on prépare son enterrement? Est-ce qu'on s'imagine mort? Est-ce qu'on imagine les autres? Est-ce qu'on pense à l'après? Après ma mort, que feront-ils? Est-ce que finalement leur vie sera très différente? Est-ce qu'elle reprendra son cours normal? Est-ce que mes petits-enfants se souviendront de moi? Connaîtrai-je mon petit-fils avant de mourir? Et ma fille, comment elle va supporter? Et mon fils? Et ma femme? Et toute ma famille? Quel souvenir garderont-ils de moi? Ai-je été un bon père? Un bon fils? Un bon mari? Un bon frère?

J'imagine que mon père se pose toutes ces questions. J'imagine que c'est surtout le soir, après l'heure des visites, une fois la télé éteinte et le livre reposé. Quand tout est presque noir, presque silencieux, presque trop calme.
Moi je me les pose. Je me demande à quoi il pense. Je me demande s'il a peur, s'il est prêt. Est-on jamais prêt?
Tout s'accélère. Les visites, les examens, les diagnostics. Les coups de fil à la famille, aux amis, à tout le monde. J'ai déjà connu ça. Mauvais souvenirs.
Je commence à bien connaître l'hôpital. J'ai repéré le médecin qui dit les choses et celui qui les contourne. Les visages des infirmiers/AS me deviennent familiers. Le café est à 50 centimes. La chambre 122 est tout au bout du couloir et il y fait une chaleur à crever l'après-midi.
Une perfusion, puis deux, puis... L'oxygène, ça c'est nouveau. "La saturation est à 93, c'est bien", dit l'infirmière. Non c'est pas bien, garde le sourire si tu veux, c'est vrai que c'est plus agréable, mais ne nous raconte pas de conneries s'il te plaît. On n'est pas docteurs, ok, mais la saturation à 93, franchement, c'est pas terrible.
Tout le monde sourit ici. La famille, les amis, l'équipe médicale. Alors mon père fait comme tout le monde, il sourit aussi. Il fait le con, demande une entrecôte/frites à la place de la perfusion, et on rit tous de la blague. Sauf que c'est pas drôle. Parce qu'en vrai, il en rêve de son entrecôte/frites, mais il peut rien avaler. Alors il a la perfusion, une sorte de liquide blanchâtre, pof, directement dans le sang, trop fort ce truc. Mais l'estomac reste vide, lui.
Personne ne dit rien, personne ne parle des métastases, du poids, de la fatigue. Faire comme si tout était normal.
Moi je ne veux pas faire comme si tout allait bien. Parce que non, ça ne va pas, et on le sait. Alors j'ai mis les choses au point avec mon père. Tu as peur, j'ai peur. Tu souffres, je souffre. On le sait tous les deux que c'est pas bon, alors on va pas se cacher si on veut pleurer. Quitte à être malheureux, autant être malheureux ensemble non? Alors on parle, beaucoup, avec sincérité, avec douleur aussi. On parle, on rit, on arriverait presque à pleurer ensemble. On se tient la main aussi, nous qui avons d'habitude la pudeur des gestes, on en a autant besoin l'un que l'autre.
Et puisque l'entrecôte/frites semble impossible, on se nourrit d'autre chose. Des livres, plein. De la musique aussi. Et un cahier vierge sur la table de chevet, pour écrire s'il en a envie. L'envie est là, mais pour le moment ça sort pas.

19h, fin des visites, il faut partir. J'ai toujours du mal à quitter la chambre. Je m'attarde, yeux dans les yeux, main dans la main. Ces dernières minutes sont toujours les plus intenses, quand on n'est vraiment que tous les deux. J'aime pas le laisser là, tout seul, alors je traîne. Mais il faut partir, quitter la chambre, l'hôpital. Répondre au téléphone qui sonne, la famille qui prend des nouvelles. Aller retrouver mon frère, mon mari, ma fille, ma belle-mère. Reprendre le cours normal. Se raccrocher au quotidien. Parler, du présent, de l'avenir. Et puis, rentrer chez moi, en voiture. Une heure de trajet en silence. Une heure pour pleurer, toute seule. Mettre la musique à fond et pleurer, crier. Arriver à la maison, me garer, couper le contact, sécher les dernières larmes, et rentrer.  Me poser un peu, puis prendre une longue douche et attendre d'être littéralement épuisée pour aller me coucher. Dormir, en attendant demain, une autre journée, mais toujours le même hôpital.

La vie continue.

jeudi 3 mai 2012

J'ai eu 35 ans

J'ai eu 35 ans. Pour beaucoup, c'était un jour comme un autre. Pour moi aussi.
La veille, j'étais allée à Morteville. Un petit passage en douce, sans me faire remarquer, histoire de partager un café avec une collègue et un gâteau avec deux dames qui, je l'avoue, me manquent un peu. Pas très professionnel tout ça, la distance avec les usagers, toussa toussa... Oui ben zut! Personne ne m'a vue, personne ne dira rien, et les petits moments partagés autour des meilleurs macarons de Morteville valaient bien la peine de prendre quelques risques. Et puis, franchement, de quels risques parle-ton au juste? Celui que Madame Grand-Chef me croise en ville? Non, c'était dimanche et elle ne traîne pas à Morteville le week-end. Celui que les gentilles dames parlent un peu trop et racontent que je suis passée? Non, elles savent que je ne devrais pas, donc elles ne diront rien... Elles ne diront pas non plus que je leur ai fait la bise en arrivant, que j'ai amené des gâteaux, que j'ai pris le café avec elles, que j'ai passé plus d'une heure chez chacune, assise, à papoter! Le risque de me faire contrôler par un médecin conseil? Un dimanche? Au prix de la visite? Pfff...
Bref, aucun risque, et même s'il y en avait eu un, je l'aurais pris quand même, car je sais que je n'ai rien à perdre.
Mais revenons à mes 35 ans (j'aime être égocentrique, vous avez remarqué?). Une journée comme les autres. Des petits messages sympathiques, plein de nouveaux livres, un petit repas en famille. Une journée toute simple, comme je les aime. Et pendant ce temps...

Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy et François Hollande se préparaient au grand débat qui aura lieu dans deux jours.
Pendant ce temps, quelques abrutis néo-nazis pleuraient sur le suicide du Führer, mort le 30 avril 1945.
Pendant ce temps, Amélie était à l'école.
Pendant ce temps, Baby Boy faisait des cabrioles.
Pendant ce temps, on manifestait en Syrie.
Pendant ce temps, le nouveau World Trade Center culminait à nouveau à New York.
Pendant ce temps, Madame Grand-Chef se disait que tiens, c'est la fin du contrat de Babeth aujourd'hui, inutile de la prévenir, elle finira bien par s'en apercevoir.
Pendant ce temps, mon père était hospitalisé en urgence. Trop maigre, trop faible.

Pour la politique, pour Hitler, pour les enfants, pour la Syrie, pour New York, je savais.
Pour le reste, je ne savais pas.
Pour mon avenir professionnel, pour trois ans de ma vie passés au service, parfois au chevet, des personnes âgées, je ne savais pas.
Pour la faiblesse de mon père, pour la détresse de son épouse, pour ma peur de perdre le seul parent qu'il me reste, je ne savais pas.

C'est pas logique. Pas correct non plus.
Prévenir une employée qu'elle est virée, pas la peine.
Prévenir quelqu'un que son père est hospitalisé, pas la peine.

J'ai eu 35 ans, et plein de choses sont arrivées, mais je ne savais pas. Puis j'ai eu 35 ans et un jour, et j'ai su. Je préférais quand j'avais 34 ans.