jeudi 26 avril 2012

Madame M

Elle est presque centenaire et vit encore chez elle. Cette phrase seule tient presque du miracle. Faut dire qu'elle bénéficie de ce qui se fait de mieux en terme de maintien à domicile : auxiliaire quatre fois par jour, infirmière deux fois par jour, kiné deux fois par semaine, médecin une fois par mois, coiffeuse et pédicure à domicile... Cette dame est la ruine de l'État, du Conseil Général et de sa famille réunis, mais c'est aussi la meilleure cliente du service d'aide à domicile (finie l'hypocrisie, appelons un chat un chat). Pensez-vous, quatre passages par jour en semaine, trois le week-end, ça en fait des heures tout ça!
Alors on la chouchoute Madame M, on prend soin d'elle, et surtout, surtout, on ne contrarie pas la famille. La famille, parlons-en, parce qu'à elle seule elle mériterait un roman. Deux filles et deux fils, a priori ça ne devrait pas poser de problème de présence, et pourtant.
Fils numéro un passe tous les jours, mais en coup de vent. Bonjour/ça va?/à demain, il n'écoute pas la réponse, il n'a pas le temps.
Fils numéro deux vient de temps en temps avec son adorable épouse. Ils restent quelques jours, le temps de faire quelques jolies balades avec Madame M, de lui préparer de bons petits plats et de passer en revue l'équipe pluridisciplinaire pour faire le point. C'est un peu sportif, ça fait pas mal d'agitation et des discussions animées, tout à la fois fatigant et reposant, énervant et agréable. Madame M est heureuse quand ils arrivent... et quand ils repartent.
Fille numéro un habite à une demi-heure. C'est elle qui gère tout, dit-elle, et elle est fatiguée. Oui, Madame M aussi, et nous aussi par la même occasion. Fille numéro un veut tout savoir sur tout : heures des repas, menus, est-ce que sa mère mange bien, est-ce qu'elle va régulièrement aux toilettes et si oui, taille et consistance des selles. Il faut TOUT noter, tout le temps. D'ailleurs, de son côté, elle note aussi. Un post-it sur le frigo, puis deux, puis trois, un post-it sur la table, puis deux, puis dix... Des post-it partout, dans toute la maison : portes, fenêtres, placards, cahier de liaison, il y en a tellement que nous n'avons même plus le temps de les lire, nous ne remarquons d'ailleurs même plus les nouveaux. Mais ne nous plaignons pas, tant qu'on arrive à ne pas la croiser, on peut bosser tranquillement. Parce que si le malheur la place sur notre route, c'en est fini de nous. Tout le monde y passe, personne n'est assez bien pour sa mère, la patronne est une conne, mais les auxiliaires sont super, sauf Bidule, et Machine, et Trucmuche, et Chosine aussi, sans oublier Truchette. Quant au médecin, ce moins que rien, il ne vaut guère mieux que le kiné, poil au nez (désolée, c'était pour la rime). Bref, Fille numéro un est à éviter par tous les moyens, sous peine de prendre une bonne heure de retard sur la tournée et de finir le moral dans les sabots de ménage!
Quant à Fille numéro deux, elle habite très très loin, alors on ne la voit qu'une fois par an, pendant deux semaines. Elle travaille dans le médical et habite un pays merveilleux, alors chaque retour en France lui rappelle combien tout est petit ici, et combien tout est mieux chez elle. Soit.
Justement, en ce moment Fille numéro deux est en visite, et c'est l'occasion pour toute la famille de se réunir. Une fois par an, ce n'est pas de trop, alors il faut faire les choses bien. Après pas mal de coups de fil et de tergiversations, le dimanche est retenu comme grande journée de retrouvailles familiales. Au programme : une longue balade et un bon resto, voilà qui annonce une journée plus qu'agréable.
Et c'est parti : le dimanche midi, toute la famille débarque chez Madame M. La maison est petite, on se serre dans la cuisine, dans le salon, un peu partout. Ça fait du bruit tout ce monde, beaucoup de bruit pour une vieille dame de 97 ans. Mais bon, pour une fois... Le repas traîne en longueur, ça discute, ça parle fort, ça s'engueule un peu.
Apéro/entrée/plat/fromage/dessert/café/digestif, le repas n'en finit pas de finir. Madame M est fatiguée, l'heure de la sieste est largement passée mais elle est tellement heureuse d'être au milieu de tous ses enfants qu'elle n'ose rien dire. Après la ripaille, la balade. On part à trois voitures, et en avant pour une petite marche digestive, ça ne fera pas de mal! Madame M commence à être franchement crevée, la journée lui semble si longue, mais le soleil et le vent lui font du bien et ça faisait si longtemps qu'elle n'avait pas vu la mer.
Retour à la maison et... oh, mais il est tard, il faudrait penser à aller manger, la table est réservée! Départ pour le restaurant, apéro/entrée/plat/fromage/dessert/café/digestif, les estomacs crient pitié, surtout celui de Madame M qui le soir se contente habituellement d'une petite soupe.
Madame M est épuisée, elle n'en peut plus, elle ne rêve qu'à son lit... qu'elle rejoint enfin vers une heure du matin. Cette nuit-là, elle s'endort très vite.
Le lendemain matin, Madame M est dans le coton. Petite mine, petits yeux, petit appétit. Fille numéro deux dort encore, l'auxiliaire n'ose pas la réveiller et laisse un petit mot à son attention. La journée passe ainsi. Madame M est fatiguée, n'a pas d'appétit, mais les enfants pensent que c'est à cause de la journée marathon de la veille.
Le lendemain matin, Madame M est sur mon planning. J'arrive à 8h, ouvre la porte, réveille doucement Madame M. Pas la forme. Réveil difficile, nausées, perte d'équilibre. Je m'inquiète, lui demande depuis combien de temps elle ne se sent pas bien, et Madame M me raconte son week-end de folie. Bon, certes, mais là on est mardi, ça devrait aller mieux quand même. Sa fille dort encore, je propose de la réveiller mais Madame M n'ose pas. L'infirmière n'arrivera qu'après mon départ et je ne reviens que ce soir car ce n'est pas moi qui viens ce midi. Je ne peux pas partir en laissant Madame M ainsi. J'appelle le médecin, lui fais part de mon inquiétude et lui demande de passer dès qu'il peut. Dans la foulée, j'appelle le service et laisse un petit mot sur la table à l'attention de Fille numéro deux. Puis je pars, pas très rassurée, mais je crois que je ne peux rien faire de plus.
Le soir, retour chez Madame M pour le repas. A peine la porte franchie, branle-bas de combat. Toute la famille est réunie dans le salon et au milieu, dans son lit, Madame M. Elle est jaune, creusée, ses yeux sont voilés, presque vitreux, et sa poitrine se soulève et retombe à un rythme effrayant. Fille numéro deux m'annonce que tout le monde part pour l'hôpital, que ce n'est pas la peine de rester. OK, j'y vais, mais avant je vais juste dire bonsoir à Madame M. Ses yeux sont hagards, ses mains se débattent contre je ne sais quoi, elle est brûlante. Je m'assieds doucement au bord du lit, attrape son regard, elle me dit "Ah, c'est vous! S'il vous plaît, qu'est-ce qui m'arrive?" Que lui répondre?
Rien, Madame M, ce n'est rien, le Samu va arriver, ils vous emmènent à l'hôpital pour vous soigner, demain matin vous serez fraîche comme une rose. Ils vont vous soigner, ne vous en faites pas, et bientôt ça ira mieux. Regardez, tout le monde est là, votre famille part avec vous, ne vous en faites pas. Sa main s'agrippe à mon bras, elle serre, fort. Dehors, j'entends la sirène de l'ambulance. Ma place n'est pas ici, je n'ai rien à faire dans cette maison, au milieu de cette famille, à côté de cette vieille dame qui va partir. Je passe doucement ma main dans ses cheveux, je l'embrasse sur le front et je lui dis au-revoir. Je pars sur la pointe des pieds, m'excusant presque d'être passée. Dehors, j'appelle l'infirmière de garde, pas la peine de passer ce soir, Madame M s'en va.
Je rejoins ma voiture, je souffle, je pleure. Il faut finir la tournée du soir.
L'infirmière me rappellera plus tard, finalement elle est quand même venue, elle est restée avec Madame M dans l'ambulance pour lui tenir la main. Elle ne se fait pas d'illusion, elle me dit que c'est foutu.
Le lendemain, au marché, c'est déjà sur toutes les lèvres. Madame M est décédée cette nuit. Il parait qu'elle a beaucoup souffert.
Oui, je sais.