mardi 24 janvier 2012

Sois grosse et tais-toi!

Quand j'étais enceinte d'Amélie, j'étais déjà auxiliaire de vie. Et éducatrice. Oui, je cumulais deux emplois. J'avais un petit CDI d'une part et plein de petits et moyens CDD d'autre part. Les joies de la précarité.  En semaine, je faisais des remplacements d'éduc en IME ou en foyer, selon ce que je trouvais, ou des remplacements d'auxiliaire de vie à domicile. Quelques heures par ci par là, dans plein de coins différents, avec des tas de gens différents. Le week-end, je travaillais chez Joséphine (oui, je l'appelais par son prénom, la relation avait été établie ainsi avec celle que je remplaçais et il aurait été irrespectueux que de changer cela). Une demi-heure le matin, une demi-heure le midi, une demi-heure le soir. Du boulot d'auxiliaire quoi. J'avais pris ce contrat car la boîte qui passait l'annonce m'avait promis d'autres heures à venir. J'ai attendu, en vain. Rien pendant des mois, hormis ces quelques heures, puis d'un coup, plein de contrats en été... ben oui, faut bien remplacer celles qui partent en vacances! Dès mon embauche, j'avais prévenu que j'étais enceinte, parce qu'à l'époque j'étais encore honnête (je le suis beaucoup moins maintenant, j'ai vieilli). "Pas de problème" m'avait-on répondu, on vous remplacera le moment venu, et on fera attention à votre état. Tu parles! Belles paroles que celles des employeurs. Kilomètres à gogo, ménages, courses (qui dit courses dit gros sacs à porter) et j'en passe, tu parles d'un aménagement spécial femme enceinte. Le pire, avec tous ces petits contrats, c'est que finalement, entre les remplacements de la semaine et le CDI du week-end, je n'avais plus un seul jour de repos hebdomadaire. Travailler tous les jours, même si parfois ce n'est que pour une heure, c'est fatigant. Travailler sans savoir quand sera son prochain jour de repos total (dans un mois? deux mois? un an?), c'est épuisant... et décourageant.
Fin août ce cette année-là, quelques jours à peine après mon mariage, visite du septième mois chez la gynécologue.
"Vous travaillez cet après-midi?" me demande-t-elle. Oui, je travaille. Et demain aussi. Et tous les autres jours de la semaine aussi.
"Eh bien, si vous retournez travailler, vous accoucherez au travail. Et vu le stade de la grossesse, votre enfant ne survivra pas". Bon, ok, j'arrête. Tout de suite, maintenant.
Je suis rentrée chez moi en pleurs. J'ai appelé la dame chez qui je devais travailler l'après-midi, le téléphone sonnait dans le vide. Evidemment, pas de répondeur. Alors, malgré l'interdiction de prendre la voiture, j'y suis allée. Pour rien, juste pour prévenir que je ne pouvais plus venir. Vingt minutes de voiture plus tard, je me retrouve devant la mère, ses enfants et ses parents.
Euh... hem... voilà, je reste pas, je dois rentrer, désolée. Les parents de la dame m'engueulent copieusement, c'est tout juste s'ils ne me traitent pas d'odieuse feignasse, je suis sur le point d'éclater en sanglots, je viens ici au risque de perdre mon enfant... et tout ça pour ça!
"Ah, vous êtes enceinte?" me demande alors la vieille acariâtre. Euh, oui, quand même, ça fait six mois, ça se voit un peu non? Suis-je bête, je ne suis que la bonne, regarde-t-on le ventre de la femme de ménage? D'ailleurs, la femme de ménage a-t-elle seulement une vie sociale en dehors du balai? Bref, je m'égare. Retour à la maison, toujours en pleurs, avec cette putain d'impression d'avoir été traitée comme une moins que rien.
Quelques jours plus tard, deuxième mauvaise nouvelle. Je n'ai pas assez cotisé pour prétendre aux indemnités de l'assurance maladie... et encore moins au congé maternité. Bien bien bien... la fin de grossesse s'annonce sereine.
Amélie est finalement née à terme, en bonne santé, et j'ai repris le travail deux mois plus tard. Pendant toute la fin de la grossesse et les deux mois d'après l'accouchement nous n'avons vécu qu'avec un demi-smic pour trois. Chouette début dans la vie pour Amélie.

Sept ans plus tard, me revoilà enceinte, dans de bien meilleures conditions cette fois. Nous avons notre maison, notre travail, a priori tout devrait bien se passer. Ah mais oui mais non, ce serait trop simple voyons. Je suis encore (et toujours) auxiliaire de vie. Encore des charges à porter, des meubles à déplacer (en principe non mais dans les faits, si), des kilomètres à faire. En moyenne, pour mon boulot principal, je fais entre une heure et une heure et demie de voiture par jour. Plus vingt minutes pour mon boulot secondaire.
Cette semaine, je suis en temps très très partiel. Trop de monde dans l'équipe, pas assez d'heures à faire, alors les plannings sont allégés. Du coup, je ne bosse que vingt petites heures d'un côté et quatre petites heures de l'autre. Pas trop fatigant hein, ça devrait aller. Oui mais, vous voulez rire? Les vingt petites heures de mon boulot principal, elles pourraient se faire sur trois jours non? Mettons quatre en laissant de la marge. Ben non. Les vingts petites heures se feront sur cinq jours, cinq fois quatre heures, avec pour chaque jour travaillé plus d'une heure de voiture, comme ça, pour le plaisir. Entre cinq et sept heures de voiture, entre 400 et 500 kilomètres pour vingt heures de travail. Ah ben ça c'est de la rentabilité maximum mes amis!
Quant aux interventions prévues, pas sûr que je tienne le rythme jusqu'au congé maternité au vu des prestations demandées. Lever une femme qui ne marche presque plus, qui pèse dans les 90 kilos, sans lève-malade ni lit médicalisé, avec pour seule aide de sa part son unique bras valide... heu... comment dire? Aller faire les courses de la semaine et remonter cinq ou six sacs pleins à craquer au troisième étage sans ascenseur. Enchaîner les kilomètres en campagne, à la ville, en campagne, à la ville. Faire des journées en coupé (deux fois plus de voiture, chic!). Se faire engueuler quand on ne prévient "que" trois semaines à l'avance de sa future échographie (il parait que je dois prendre des congés pour ça). Être envoyée chez des fumeurs, ou chez des gens dont la maison n'est qu'une vaste litière immonde, sans que personne ne se demande si à tout hasard, pour la santé du bébé à naître...
Ah mais j'oubliais, pardon, nous n'avons pas de vie sociale, donc pas de vie familiale, donc aucun risque d'avoir un jour des enfants. Nous sommes le prolongement naturel du balai, et un balai ne risque rien, il ne craint ni la fatigue ni la fumée. Il balaie, il ne sait faire que ça, balayer sans relâche, et quand la brosse est usée, ou quand le manche est cassé, ce n'est pas grave, il y a plein d'autres balais au magasin.
Sur ce, le balai retourne à sa tâche, en attendant le jour heureux où on le rangera au placard, histoire de passer le relais à la serpillère.

PS : si des auxiliaires (ou autres) voulaient bien partager leur histoire de grossesse et travail, j'aimerais bien lire vos témoignages à ce sujet.

dimanche 15 janvier 2012

Ecrire

Je ne sais plus comment j'étais tombée dessus. Au détour d'une lecture, un clic machinal, et une belle surprise. Le blog d'un flic ordinaire. Je l'ai lu d'une traite, et ça m'a pris du temps! J'en avais les yeux qui pleuraient, mais je ne pouvais pas m'arrêter de lire. C'était vivant, humain, et tellement bien écrit. Ma lecture finie, j'en voulais encore, alors j'ai cliqué sur le premier lien de la blogroll, et je suis tombée sur un véto.
Deuxième révélation. J'ai tout lu, je me suis explosé les yeux une fois de plus, mais je ne l'ai pas regretté. Spontanément, je pensais au véto qui s'est toujours occupé des chats et chiens de la famille. Le même depuis 20 ans. Et là, j'entrais (un peu) dans sa tête. Je n'imaginais pas tout le côté social qu'il y avait à soigner des animaux. Les relations avec les humains, les urgences de nuit, les visites en campagne... Une découverte. Et puis, forcément, quand j'ai eu fini de lire le blog, grosse frustration. Mince, plus rien à lire? Alors j'ai encore cliqué sur le premier lien de la blogroll (la magie de cet outil, c'est incroyable!) et je me suis retrouvée chez la dresseuse d'ours.
Troisième révélation. Je ne vous refais pas le topo, c'est devenu une routine. Lecture, explosion de pupilles, frustration d'avoir fini et clic...
J'étais entrée dans l'univers des blogs bien écrits, et j'étais devenue accro. Des médecins, des infirmiers, des vétérinaires, des sages-femmes, des assistantes sociales, des policiers, des avocats... Un sujet, un blog (voire un sujet, cent blogs). Un blog, un univers. Un être humain, caché derrière un écran, qui écrit, raconte, partage. Un professionnel, caché derrière un pseudo, caché pour mieux se montrer, faire connaître son travail.
Alors forcément, j'ai eu envie d'aller plus loin, et ma curiosité m'a poussée à tapoter sur google : "blog+auxiliaire de vie". Clic. Attente. Euh... ben... c'est un peu vide quand même. Y'a des liens, c'est déjà ça, mais ça pointe sur des blogs vides, ou sur des moteurs de recherche, ou sur des 404. Je trouve un blog intéressant, qui raconte le parcours d'une VAE, mais le dernier billet date un peu.
Rien de neuf chez les auxiliaires de vie? Pas d'émotions à partager, d'histoires à raconter? Pas de questions sur le métier? Pourtant il y en aurait des choses à dire! On rencontre tellement de personnes différentes, on fait tellement de choses! Bon, certes, je dis pas que c'est toujours palpitant comme boulot, mais quand même, y'a des belles rencontres, des histoires de vie, des moments difficiles aussi... Bref, on n'est pas juste des ptites bonnes femmes sous-diplômées avec un balai à la main, une cohorte de smicardes silencieuses. Non. On fait ce métier par choix ou par dépit, mais on le fait. On le choisit ou on le subit, mais finalement, on l'aime ou on le quitte (oui je sais c'était facile).
Et donc, personne pour raconter ça? Pour écrire, partager? Bon ben... moi je veux bien en parler de mon boulot! Et puis parler des gens que je rencontre, des horaires, de la diversité des tâches, et puis de moi dans tout ça (un peu). Mais si j'en parle, ça sera pas toujours sympa, parce que faut pas rêver, toutes les personnes âgées ne sont pas d'adorables vieilles dames tricotant paisiblement au coin du feu. 
Alors je me suis lancée, sous pseudo. Timidement d'abord, sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger. Une petite souris, "excusez-moi, je ne fais que passer, c'est juste pour dire que youhou, on est là, nous les avs, les ptites bonnes femmes discrètes qui passons tous les jours".
J'ai raconté les rencontres, les émotions, j'ai parlé de certaines personnes qui me touchaient plus que d'autres, en bien ou en mal. J'ai dit mon incompréhension face à un système d'aide dont je ne comprends pas toujours l'utilité. J'ai parlé de tristesse, de joie, de fatigue parfois. Et puis de moi. De ma fille, du bébé à venir (au fait, il va bien, on continue une surveillance accrue au cas ou mais a priori ça va). Je suis restée évasive sur mon employeur et sur ma région, par prudence, parce que je pourrais vraiment me faire virer si jamais Madame Grand-Chef tombait sur ce blog. J'ai moi aussi fait une blogroll avec les gens que j'aimais lire, j'ai créé un compte twitter pour prendre des nouvelles des uns et des autres quand aucun nouveau billet n'était publié, j'ai du coup découvert d'autres gens, d'autres blogs...
Bref, je me suis lancée dans une belle aventure. J'ai fini par en parler à mon mari, à quelques amis, et à certaines de mes collègues qui avaient démissionné. J'ai eu des retours positifs, d'autres négatifs, et ça m'a fait réfléchir. Est-ce que je fais bien mon métier? Quelle est l'image que j'en donne? Ne ferais-je pas mieux de faire autre chose? Est-ce que ça en vaut la peine?
Et puis, de belles surprises. Je suis apparue dans la liste de liens de gens que j'aimais bien, et ça m'a touchée, vraiment. J'ai reçu des mots encourageants, des mots de réconfort, à des moments où j'étais fatiguée, et ça m'a remonté le moral.
Je réalise que, médecin, vétérinaire ou auxiliaire de vie, l'important n'est pas forcément la valeur sociale de notre métier. C'est le sens que l'on y met. L'amour de ce qu'on fait. Pourquoi on le fait, pour qui. Pour nous, pour les autres, pour se dire qu'on essaie de faire bien, avec du coeur et des tripes. Même si c'est dur, même si c'est pas toujours gratifiant. Et ça, finalement, ça me va.
Et pour tout ça, je continue. Je me lève tous les matins pour aller voir ces gens âgés, être avec eux, aider comme je peux. Et, quand quelque chose me touche particulièrement, j'écris. Quand j'en aurai assez des plannings qui changent tout le temps, du salaire de misère et du peu de considération de Madame Grand-Chef pour ses "agents" interchangeables, j'irai voir ailleurs si l'herbe est plus verte. Je postulerai plus près de chez moi, j'irai voir si je ne pourrais pas reprendre mon boulot d'éduc auprès de personnes handicapées, et je continuerai d'écrire, parce qu'autre chose me touchera, me fera réagir.
En attendant, je vous souhaite une bonne année, de beaux billets à écrire et à lire, des émotions tout plein. Pour moi, elle s'annonce plutôt bien, plus que quelques mois avant l'arrivée de la surprise, j'ai hâte!