dimanche 28 octobre 2012

Mémoire (1)

Madame Niarkniark est une tatie Danielle. Tout miel et tout sourire en apparence, c'est en fait une peste, une vraie. Charmante, souriante, d'humeur taquine, un peu ronchon certes mais souvent rieuse, elle papote, médit sur ses co-pensionnaires du foyer (rien d'anormal, c'est le sport national ici) et surtout, surtout, ne tarit pas d'éloges sur le travail de l'auxiliaire du jour. Mais attention, seulement avec l'auxiliaire du jour. Parce que celle de la veille, pfou, quelle bonne à rien! Et celle de l'avant-veille, quelle feignasse! Quant à celle de la semaine d'avant, non mais vous avez vu son décolleté?!
Quand on sort de chez Madame Niarkniark, on a généralement la satisfaction du devoir accompli. Draps changés, lit refait, balai/serpillère ok, sanitaires nettoyés, pièce aérée, frigo vidé, et j'en passe. C'est tout petit une chambre de foyer, mais chez Madame Niarkniark on trouve toujours quelque chose à faire. Faut dire aussi qu'elle ne fait pas grand-chose chez elle, ça nous facilite la tâche. Oh, elle n'est pas si vieille que ça, ni tellement handicapée. En fait elle est même en bonne forme pour son âge... mais bon, "vous êtes payées pour ça non?". Ben oui ma cocotte. Payées pour "accompagner dans les actes de la vie quotidienne", je vais pas t'expliquer hein, j'aurai plus vite fait de faire la pièce à fond. Bref, Madame Niarkniark pourrait faire plein de choses, mais elle ne fait rien, et comme on n'a pas franchement envie de rentrer en conflit avec elle tous les jours, on fait à sa place et basta (ouh les mauvaises auxiliaires que voilà! Vous permettez qu'on en reparle plus tard?). Et puis, pendant qu'on fait le ménage, ça lui laisse du temps pour parler. De ses enfants qui ne viennent jamais, de cette garce de voisine qui lui a volé sa robe de chambre, de Madame Bidule qui trompe son mari avec Monsieur Truc (secret de polichinelle, elle est pas très discrète quand elle traverse le couloir Madame Bidule!). On en profite, on sait que dès qu'on aura quitté la pièce elle appellera le bureau pour dire que vraiment, c'est plus possible, faut arrêter de lui envoyer des incapables pareilles, "je paye moi Madame!" Elle est comme ça, on s'y fait, et on continue notre petit train-train.
Seulement voilà, toutes les bonnes (et les mauvaises) choses ont une fin, et Madame Niarkniark ne fait pas exception à la règle. Un matin, elle ne se réveille pas. Paf, elle est morte. Bon, ce sont des choses qui arrivent, surtout à cet âge-là. Il faut prévenir les enfants, , ceux que personne n'a jamais vus, ceux qui ne viennent ni n'écrivent ni ne téléphonent jamais. Ils sont embêtés les enfants, c'est pas qu'ils y tenaient vraiment à leur mère, c'est plutôt qu'ils ont pas super envie de se taper l'enterrement et le déménagement. Ben oui mais bon, faut vider la chambre, y'en a d'autres qui attendent la place.
Alors ils viennent, pas le choix, et ils parlent. Père décédé tôt, trop tôt, mère abjecte, médisante et malfaisante, tous ses enfants ont coupé les ponts avec elle. Sa solitude, "elle l'a voulue elle l'a eue". Aucun regret, aucun remords, ils ont fondé leur propre famille et elle n'en fait pas partie, voilà tout. Alors l'enterrement, les affaires à trier, le déménagement, faut expédier ça vite fait, parce que c'est déjà beaucoup qu'ils se soient déplacés. Et là, nous assistons à une scène surréaliste : la chambre de Madame Niarkniark est au premier étage, les enfants ont ouvert la baie vitrée et jettent pêle-mêle sur le trottoir vêtements, bibelots et cadres. Oui, ils jettent. Sans regarder, sans trier, rien, ils jettent tout. Toute une vie de souvenirs, de photos, de lettres, toute une vie dehors, exposée aux regards des pensionnaires qui assistent, offusqués, à ce grand déballage. La vie semble s'être arrêtée au foyer. On n'entend plus un bruit, seulement le fracas du cadre de mariage jeté depuis le balcon. Au bout de quelques minutes qui semblent interminables, la directrice intervient. Non, on peut pas agir ainsi. D'accord c'était une femme difficile, d'accord elle n'a pas été une bonne mère à leurs yeux, mais il y a ici une soixantaine de pensionnaires qui assiste horrifiée à ce déménagement hors du commun. "Est-ce ainsi que je serai traité" se demandent certains. "Où partiront la photo de mes parents et les dessins de mes petits-enfants?" se demandent d'autres.
Cette scène, elle est violente, c'est comme une deuxième mort. Madame Niarkniark est morte, enterrée et oubliée. Plus rien ne reste d'elle. Plus de parents (normal), pas de frères et soeurs (ou du moins personne de connu), et des enfants qui ont depuis longtemps tiré un trait sur leur mère. Pas d'amis non plus, faut dire qu'avec le caractère qu'elle avait...
Finalement, à part le personnel du foyer et les auxiliaires de vie, qui se souviendra de Madame Niarkniark dans quelques années? Qui parlera d'elle? Quelle image restera-t-il d'elle? Ses photos ont disparu, ses lettres aussi. Elle a été une enfant, puis une jeune fille amoureuse, une épouse, une mère. Elle a aimé un homme, elle a eu des enfants. Elle a vécu, ri, pleuré, souffert, comme tout le monde.
Rien. Il ne reste rien. Madame Niarkniark n'existe plus. Ses enfants continuent sans elle, comme ils le faisaient déjà depuis longtemps. Un autre pensionnaire vient occuper sa chambre. La vie reprend son cours, sans elle.
Comme si elle n'avait jamais existé.









23 commentaires:

  1. Comme si elle n'avait jamais existé?
    Déjà son souvenir occupe quelques neurones dans ta tête.
    Le ressentiment de ses enfants témoigne aussi de la place qu'elle prend dans la leur.
    Je pense que lorsqu'on a eu affaire à une telle personnalité ça marque, on sait que ça existe, on a un signal d'alarme qui se met a clignoter dès qu'une facette du comportement d'une autre personne nous rappelle la première.
    Elle devient une "référence": Celle par qui on a appris à se méfier.
    Parfois on connait suffisamment de la vie d'une telle personne pour comprendre que c'est le seul système de défense qu'elle a su développer en réaction à sa souffrance.
    Mais on ne peut rien y faire sinon s'en protéger.

    L'autre.

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    1. Je me doute bien que la vie des enfants n'a pas dû être facile pour qu'ils lui en veuillent autant. Je ne juge pas leur histoire, je ne la connais pas et surtout c'est la leur, pas la mienne. En fait je suis en pleine généalogie et je retrouve des lettres de ma grand-mère qui raconte que sa mère était nourrice, son père forgeron, qu'ils habitaient Toulouse... Je construis mon histoire avec celle de ma famille. Et les morts, à travers ces écrits, continuent d'exister. Madame Niarkniark, elle, n'existe plus pour personne. Elle a été rayée de l'histoire de la famille. Qu'a-t-elle fait de sa vie, où a-t-elle vécu, ses petits-enfants n'en sauront rien. C'est ça que je trouve dur je crois. (ce sera le billet "Mémoire (2)", l'histoire de cette dame étant une introduction à ma propre histoire)

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    2. Bonjour Babeth,
      loin de moi la pensée que tu porte un regard jugeur sur cette famille.
      Ce que j'ai écrit n'est qu'une réflexion que j'ai été amenée à ME faire.
      La situation que tu as décrite te fais violence ,tout comme aux personnes en ayant été témoins -pensionnaires ou personnels.
      Que pourrait-elle faire d'autre d'ailleurs?
      Ca laisse un sentiment de ratage ,de gâchis, c'est douloureux ,cette volonté d'oublier.
      Mais on a beau effacer les traces pour mettre la douleur à distance, le souvenir et les répercutions restent.
      C'est en ce sens que je dis que Mme Niarkniark continue d'exister, mais d'une affreuse manière.
      C'est vrai que c'est tellement plus doux d'avoir envie de faire exister nos morts au travers de ce qu'ils nous ont laissé, que ce soient des traces physiques ou des valeurs.

      L'autre

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    3. Oui, c'est un peu ça, elle existe encore... mais négativement. Y a-t-il quelqu'un qui se souviendra d'elle en bien? Pas sûr. Quel ratage en effet, ne laisser de soi que de mauvais souvenirs, c'est ce qu'il y a de pire je crois.

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    4. Oui.
      On ne peut pas plus mal faire :(

      L'autre

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  2. merci pour cette histoire magnifiquement écrite.. et dure..
    Anne66

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  3. Merci pour ce récit très bien écrit, certes très triste, même si c'est la vie.

    Les enfants sont très durs avec Madame Niarkniark mais, j'en suis sûr, ils ont de vrais raisons. Et ce sont les premiers à en avoir souffert.

    Mais, pour moi, lecteur, je souhaite lui dire : Au revoir Madame Niarkniark.

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  4. Grâce à toi Mme NiarkNiark à droit à un bel hommage, c'est humain. Ses enfants ne l'ont pas encore pardonnée, j'espère pour eux qu'ils trouveront la paix.

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    1. Pourvu que la culpabilité ne vienne pas s'en mêler.

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  5. Quelle a été la vie de Mme NiarkNiark pour avoir développé tant de rancoeur ? La souffrance n'a pas du l'épargner. Puisse-t-elle être enfin en paix maintenant.

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  6. On est bien peu de choses et mon amie la rose me l'a dit ce matin ...lalalalala....
    On est que de passage sur cette terre ,tant qu'on ne vit pas avec les gens on ne peut pas juger les uns ou les autres ...les histoires de famille ....très compliquées quelquefois ..

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  7. C'est une histoire très dure, en fait. Pire que la mort, la disparition totale, comme si elle n'avait pas existé. Pourtant elle a vécu, elle a eu des enfants. De ce que tu nous dis du caractère de la dame, je me fais des idées sur sa personnalité, je comprends pourquoi ils ont pu vouloir couper les ponts; pour se protéger, peut-être. Mais cela me semble quand même extrêmement dur, cette façon de vouloir effacer toute trace d'une personne, de sa propre mère. Puissent-ils surmonter cela, et merci à toi de refaire exister, à ta façon, Mme Niarkniark.

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    1. Dis, ta recette, là : http://mielleriedesabers.wordpress.com/2012/10/12/far-au-miel/ ça doit être une tuerie non??? :-)

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    2. Je les fais par 2, généralement ça ne dure pas 24h...

      En fait, je mets souvent du miel au lieu du sucre dans les gâteaux, ça change tout...

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  8. C'est vrai que c'est très violent au final... même si ne connaissant pas leur histoire on ne peut absolument pas les juger...
    Je suis aussi passionnée de généalogie et j'attache beaucoup d'importance à toutes ces petites traces de vie : une photo ratée, un petit mot griffonée, un acte de naissance raturé... toutes ces petites choses qui nous disent que ces gens ont bel et bien existé et qui nous aident à imaginer leur vie...

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  9. Merci, merci pour tous vos billets
    celui-ci me touche beaucoup, ... Mon papa (très bien portant) ne fut pas un papa de très bonne qualité, alors nous coupons les ponts peu à peu, toujours un peu plus...
    2 visites par an. Relations polaires.
    Il finira peut-être comme madame NiarkNiark. Je ne jetterai pas ses affaires depuis le 1er étage, non, mais qu'on ne compte pas sur moi pour priver mes enfants de vacances et de guitare pour lui payer une maison de retraite décente, par exemple.

    Alors, je pleure à vous lire. Et ça fait du bien. Et je réfléchis à comment on va vivre tout ça, cette fin de vie qui en théorie devrait arriver plus vite pour lui que pour moi. C'est compliqué, surtout avec une personne au bord de la confusion mentale, parce qu'on ne peut pas parler, pardonner, expliquer.
    Merci à vous.
    Et j'ose le dire, dans ces temps difficiles pour vous, quelle chance vous avez eu d'avoir des parents dont vous pouvez parler en ces termes si nobles et magnifiques... Cette photo de Georges avec son papi. Les voilà, le vieux et la merveille du titre.

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    1. Je suis très touchée par votre commentaire. Ce ne sera sans doute pas facile dans l'avenir en effet, mais du moment que vous êtes claire avec vous-même.

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  10. C'est vrai que leur déménagement est violent... Sans doute à la hauteur de leur ressenti...
    mais franchement, ce billet m'a fait sourire, difficile de la plaindre cette vieille dame... pourtant il faut être bien malheureux pour agir ainsi!

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    1. C'était vraiment une tatie Danielle, une vraie de vraie, donc leur réaction ne m'étonne qu'à moitié!

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  11. J'ai relu ton article, toujours aussi bien écrit. On l'entend presque pester....je n'avais laissé aucun com car je trouve cette histoire tellement triste. Combien d' histoires de famille partent souvent d'une broutille et finissent en pugilat. Rien n'excuse de tels comportements mais ce doit être tellement dur de finir "seule".

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  12. Un très bon ami a une mère toxique comme ça, il était un des rares de la fratrie à continuer à lui rendre visite une fois par mois, malgré sa pingrerie, sa mesquinerie, sa chianterie, et tout ces trucs en -rie. Malgré le fait qu'il ait quitté la maison le jour de ses 18 ans... en emmenant sa petite soeur qui le suppliait. Finalement, il n'aura pas à se poser la question, il est parti avant elle.

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  13. Ayant moi-même une mère qualifiable plutôt de génitrice, sans excuser le comportement des enfants, je le comprends.
    C'est horrible à dire, mais il arrive qu'un parent, qu'une mère puisse être une étrangère pour ses enfants. Il y a des pères qui sont mis de côté par les enfants, cela choque moins que quand c'est une mère, pourquoi ? Pourquoi faut-il que les enfants qui ont tant souffert continuent de supporter une "garce" quand on les encourageraient à couper les ponts avec un "salaud de père" ?
    Propos patiaux, j'assume. Pas faute d'avoir donné des dizaines de chance à son propre parent, mais au bout d'un moment faut penser à sa propre survie et à celles de ses enfants (quand on en a).

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