mercredi 3 octobre 2012

Anonyme

C'est un samedi du mois de juin. Une émission de radio sur les médecins blogueurs a été enregistrée et j'attends impatiemment sa diffusion. Branchés sur France Culture, mon père et moi guettons la pendule. Plus que quelques minutes et... Dominique, Fluorette, Gélule... leurs voix, leurs intonations, leurs paroles... Je suis tellement contente de les entendre à nouveau! Je parle d'eux à mon père, je lui montre leurs blogs, et quelques autres en passant. Je lui parle de quelques livres aussi, ceux de jaddo, Borée et Dominique. Pendant que je lui raconte tout ça, j'entends Fluorette parler de Babeth, comme en écho à mes paroles, mes yeux brillent, ceux de mon père aussi, nous on sait.

Été 2012. J'ai la chance d'habiter une région touristique. Alors oui, l'été est difficile cette année, mais entre une naissance et un décès j'ai la chance de recevoir quelques visites surprise de blogueurs/twitteurs. Georges fait du charme, Amélie fait du zèle, et moi je fais du café. Magie des réseaux sociaux, les inconnus d'hier deviennent les rencontres d'aujourd'hui. Entre un café et une balade, on se découvre, on "crée du lien" pour reprendre une expression à la mode.  Le virtuel c'est bien, le réel c'est mieux.

Septembre 2012. Mon dernier billet parle de la chambre 423. En l'écrivant, j'ai un doute. J'ai déjà mis une photo de mon père, maintenant je donne son numéro de chambre, ça fait peut-être beaucoup. Sans compter la photo de Georges. Moi qui tiens tant à mon anonymat, voici que je dévoile la vie de mon père, sa maladie, sa mort. Je ne suis pas très à l'aise avec ça, j'ai l'impression d'être malhonnête, d'utiliser la vie d'un autre, mais j'ai tellement besoin d'écrire tout ça, de vider mon sac, de jeter des mots pour sur le clavier pour qu'ils sortent de ma tête. Alors j'écris quand même, et je publie, parce que je ne peux pas garder tout ça pour moi. Je n'écris pas pour les autres mais pour moi, je n'ai rien à partager, je veux juste faire sortir mes émotions, parce qu'elles m'empêchent de penser à autre chose qu'au regard perdu de mon père le dernier jour de sa vie.

Il y a quelques jours, j'ai revu un blogueur, et nous avons eu une discussion très enrichissante sur nos blogs respectifs. Pourquoi écrit-on? Pourquoi choisit-on de donner son nom ou de rester anonyme? Et parmi ceux que l'on croise tous les jours ou presque, y en a-t-il qui nous lisent?

L'infirmière sympa que mon père aimait bien, a-t-elle un blog elle aussi? Si oui, y a-t-elle parlé d'un patient en fin de vie et de toute la smala qui occupait sa chambre? A-t-elle parlé de sa femme, de son fils, de sa fille, du bébé toujours dans les bras? A-t-elle raconté ses derniers jours, sa souffrance, la nôtre? A-t-elle dit qu'il lui était sympathique, antipathique, que sa famille était trop envahissante, trop absente?

La sage-femme qui a suivi ma grossesse connait-elle dix lunes? Lit-elle son blog? S'inspire-t-elle de sa façon de voir de les choses, de son humanité, de ses engagements? Et dix lunes, connait-elle le gynéco (non je n'ai pas dit gygy!) de la maternité où Georges est né? Et le gynéco, connait-il le fils du Docteur Sachs? Et ce dernier connait-il le médecin des soins palliatifs qui a vu mon père le dernier jour? Et ce médecin, serait-ce le Docteur Durian?

Mes ex-collègues lisent-elles le blog d'une auxiliaire de vie? Comparent-elles Madame Grand-Chef à leur patronne? Ont-elles reconnu Madame Langue de vipère? M'ont-elles reconnue? Et elles, ont-elles un blog? Écrivent-elles sur un forum?

À toutes ces questions, je n'ai pas de réponse. Alors je cherche, je m'interroge. Je vais sur Google, je tape des mots clés : "patient en fin de vie+ cancer+ famille", ou encore "grossesse+deuil". Je tombe sur d'autres blogs, d'autres gens, d'autres histoires. Parfois, elles ressemblent à la mienne, et je me demande si... Je lis, je relis, je découvre, j'ouvre des pages, en ferme d'autres. Je lis des histoires de vie, je découvre des gens qui souffrent, qui travaillent, qui espèrent, qui donnent la vie, qui la perdent. Et peut-être que je les connais ces gens. Peut-être que ce sont mes voisins, ma famille, mon médecin? Peut-être pas.

Magie de l'anonymat, qui permet de tout dire sans rien dévoiler. Ici, je suis moi et je suis une autre. Je suis Babeth, mes enfants sont Georges et Amélie, et tant que j'écrirai, je serai cette auxiliaire anonyme qui raconte sa vie et celle des autres, qui se cache et se montre, qui se pose des questions et n'y répond pas.

8 commentaires:

  1. Je découvre depuis peu l'univers du blog. Je découvre en même temps l'existence de réseaux, de petite communautés qui se tissent autour de ces blogs. On est tous là à pianoter derrière notre écran, à parler, à échanger avec des personnes que nous ne verrons jamais. J'aime ce côté mystérieux, un peu étrange, ça fait travailler l'imaginaire mais c'est vrai qu'on aimerait parfois mettre un visage derrière tous ces anonymes.

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  2. magie des liens qui se tissent, oui ...
    que ce soit le net qui participe à l'entretien du fil des relations familiales ou amicales,
    que ce soit le net où les intérêts partagés, des sensibilités communes, des échanges, donnent corps à des relations qui n'ont parfois de virtuelles que l'origine ...

    c'est tjrs un plaisir de vous lire, Babeth :)

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  3. L'anonymat c'est important je pense, tant lorsqu'on raconte des choses essentielles que quand on cause de bouts de chiffons ou de laine. Une sorte de jardin secret, et à la fois aussi parfois d'exutoire, ou de maïeutique.
    Au plaisir de te croiser un jour dans notre chouette région ;-)

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  4. Je me pose cette question aussi, surtout depuis que le hasard m'a fait croiser 2 blogueuses que je suivais, l'une à la thèse de mon associée, l'autre, c'est ma remplaçante.
    Ça pose ensuite la liberté de ton sur le blog, quand on n'est plus si anonyme, les confrères ou les patients dont on parle peuvent être reconnus.

    N'empêche que de se rencontrer, et de réaliser qu'on ne s'est pas trompé sur la personne qui se cache derrière son blog, c'est un moment très riche.
    En espérant que la prochaine occasion ne soit pas trop lointaine.

    Bises

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  5. BABETH

    Je suis très touchée par ce que vous faites moi même ayant aussi fait ce métier là mais ici où je suis les gens ne sont pas commodes il faut le voir pour y croire en plus je n'arrive pas à avoir d'amis de partout aussi bien sur google plus ou ailleurs c'est peut-être aussi du à cette enfance meurtrie que je ne peux pas dire en ligne maie en occurrence je me suis mise à écrire quand ma fille s'est mariée opus je me suis pas présentée je suis mariée et j'ai deux enfants la fille qui est prof et mariée et un fils célibataire lui est ingénieur et patron avec son patron bref ce déclic que j'ai eu le jour du mariage de ma fille est quand moi je me suis mariée en 77 je portais une robe bleue et comme je n'étais pas en blanche mon père ne voulait pas m'accompagnait donc je suis rentrée seule le jour qui devrait être le plus beau jour de ma vie se fut le contraire à cause d'une couleur donc ils croyaient tous que j'étais enceinte pas de bol ma fille est née en 79 le jour de son mariage en la voyant arrivée au bras de mon mari je me suis revue mais le pire de tout j'ai fais un malaise je ne pouvais plus supportée ça voila comment est née l'écriture bis et bonne journée

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  6. je me pose tous les jours ces questions... sans réponses!

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  7. Je pense avoir reconnu ta SF hapto, si je ne me trompe pas elle connait bien dix lunes...

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    1. Ma SF n'était pas hapto :-)
      Par contre je pense que le gynéco la connaissait (ou le contraire).

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