samedi 16 juin 2012

Attendre

J'attends. Dans moins de trois semaines Georges sera là. Le lit est prêt, les affaires aussi, on peaufine les derniers détails. Les beaux-parents sont rentrés de vacances, soulagés que je n'aie pas lâchement profité de leur absence pour accoucher. Je suis fatiguée, je dors beaucoup. Plus d'énergie pour rien. Je me contente de regarder mon ventre bouger tout seul, de lire et de finir de tricoter une petite couverture. Le ménage, les repas, je laisse ça à mon mari. J'essaie d'emmagasiner du temps de repos tant que c'est encore possible, dans quelque temps les nuits seront courtes!

Amélie attend, elle regarde mon ventre, le touche, me pose mille et une questions. Elle joue à la poupée, son bébé s'appelle Juliette. Elle a récupéré des pyjamas roses de quand elle était petite, elle est ravie d'habiller Juliette avec. Elle raconte à qui veut l'entendre que "Maman va bientôt accoucher de Georges". En attendant son petit frère, elle a plein de choses à faire : spectacle de danse, spectacle de cirque, passage du galop 1, spectacle de l'école, kermesse, évaluations nationales... Pas le temps de s'ennuyer!

Georges attend. Ce n'est pas encore le moment, il se fait beau pour le jour J.  Il est un peu petit, certes, mais une chose est sûre, il sera forcément le plus beau! Tête en bas depuis un petit moment, Monsieur est prêt à sortir. Bientôt le premier cri, la première respiration, le premier regard, la première tétée. Bientôt la rencontre, la famille à quatre, comme quand j'étais petite. Le papa, la maman, le fils et la fille. Classique, rassurant, comme dans les pubs à la télé. J'appelle ça la famille Ricoré, il manque juste le chien qui aboie joyeusement au portail et le cliché serait parfait.

Mon père attend. Il attend son petit-fils. Pas question de partir sans qu'ils aient été présentés! Tant mieux, ça nous laisse un sursis. Il attend l'infirmier du matin, l'infirmier du soir, l'aide-soignant du midi. Il attend la fibroscopie, le compte-rendu du dernier examen, le passage du pharmacien. Il attend la visite de la famille, le coup de fil d'un ami. Il attend que je vienne. Et quand je suis là, on attend ensemble. Il somnole, je tricote. De temps en temps il ouvre les yeux, me voit, me sourit. Je souris à mon tour, lui demande si tout va bien, s'il n'a pas trop mal. Il me répond doucement, sa voix a un peu faibli ces derniers temps. Puis il se rendort, je reprends mon tricot, l'après-midi passe ainsi, calmement.

Autour de nous, la vie n'attend pas. Mes ex-collègues me donnent des nouvelles, Monsieur Machin est à l'hôpital, Madame Chose est décédée, Monsieur et Madame Bidule ont demandé quand est-ce que tu revenais. Je ne reviens pas, vous pouvez le leur dire, et s'ils vous demandent pourquoi, répondez ce que vous voulez, je m'en fiche. Ce n'est plus mon problème, je n'ai plus à mentir pour protéger le service, faire semblant que tout va bien, que tout le monde est génial, que j'adore mon métier. Honnêtement, je m'en fiche et même, je m'en fous. Celle qui me remplaçait vient de se faire virer comme une moins que rien, comme ça, pouf pouf. "Celle que vous remplaciez est revenue et a repris ses heures" lui a froidement annoncé la secrétaire quand elle est venue prendre son planning de la semaine. Ben voyons, à huit mois de grossesse! Trop forte cette Babeth vous trouvez pas? Madame Grand-Chef ne l'a même pas reçue elle-même pour le lui annoncer, il faut croire que même pour une chef de service certaines choses sont encore trop difficiles à dire. De toute façon, ce n'est pas moins élégant que de mettre fin au contrat d'une femme enceinte, si?
Mes collègues me racontent tout ça et moi, j'écoute, mais je sens que c'est déjà loin derrière moi. Je souris, je réponds doucement, et je reprends mon tricot. Je fais ma petite vieille, celle qui attend, il me manque juste le fauteuil à bascule et le chat ronronnant sur les genoux.

Georges sera bientôt là, mon père ne sera bientôt plus là, le reste peut bien attendre.

24 commentaires:

  1. Trop forte cette Babeth, effectivement!
    Je suis heureuse-et c'est vraiment le bon mot- d'avoir de tes nouvelles.
    Je n'ai jamais menti pour protéger le service, si j'appartenais à un service qui me le demanderais, je le quitterais, malgré mon âge, malgré la crise.
    Mon service est loin de la perfection, parfois il me donne envie de hurler, mais c'est une merveille relativement au tien.
    Ta sérénité me fait plaisir, cultives-la.
    En temps voulu, tu retrouveras un emploi à la hauteur de ta qualité.
    Il sera difficile certes, puisque notre métier l'est dans ses conditions de pratique, mais certainement mieux considéré que dans la triste boutique qui t'a utilisée.
    Pour le moment savoure tout ce qui s'offre à toi en terme de douceur, les moments avec ton papa, ceux avec Georges de l'autre côté du ventre,et ceux avec qui tu te sens en amour.
    Juste une doléance : donnes des nouvelles, même très brèves.
    Prends bien soin de toi.
    L'autre "anonyme".

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    1. Je donne des nouvelles sur twitter. J'avais pas pensé à le faire ici. Je le ferai dans les commentaires à l'avenir, entre deux billets.

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    2. Merci Babeth,

      je ne vais ni sur twitter, ni sur facebook ,alors ton attention me fait plaisir :-).

      L'autre.

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  2. Ton écriture me bouleverse.
    Tu es lumineuse et courageuse.
    Je te souhaite du bonheur avec Georges et du rab de temps avec ton père. ♥

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    1. Euh... ben merci, je suis touchée, vraiment.

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  3. C'est sensible. Joliment écrit.
    Plein de bonnes choses pour l'avenir.

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  4. Toujours aussi bien écrit. Ceci illustre bien la vie; l'attente de la venue source de bonheur et celle d'un départ source de douleur.
    Je te souhaite ces derniers moments avant la naissance sereins et oui, évidemment que ton père doit connaître Georges !

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  5. Tu as raison sur toute la ligne... prends soin de toi et de Georges, de ton papa, des tiens... le reste peut bien attendre.

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  6. Bien belle plume...
    Prends soin de toi!

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  7. Bonsoir,

    j'ai lu ton blog du début à la fin et le 1er mot qui me vient est : juste.
    Juste dans le ton
    Juste dans les mots
    Juste dans les émotions
    Juste VRAI.

    Merci de partager ta vie, ton expérience.

    Je te souhaites beaucoup de bonheur avec ta petite Amélie et ton futur Georges, mais aussi encore du temps avec ton papa.

    L.

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  8. petit comm" en passant, juste pr vous souhaiter, au milieu de ce maelström d'émotions qui doivent vous parcourir, une belle fin de grossesse, et une merveilleuse rencontre d'ici qqs tps avec votre petit Georges...
    et vous dire que votre blog est à l'image de vos commentaires sur les différents blogs en lien , empli de respect et d'empathie... c'est précieux pour ceux qui en sont destinataires :-)

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  9. EN te lisant j'ai les larmes aux yeux, j'ai prié pour que ton papa attende le petit Georges ou que celui-ci se presse... Pour qu'ils se rencontrent... Mais tu le racontes si joliment qu'on ne peut pas être triste longtemps, parce que c'est la vie et que la vie est mouvante... Je te souhaite du bonheur encore et encore... et peut-être un bb chien aussi

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  10. Pffff c'est beau, ça prend aux tripes.
    On attend avec toi du coup.

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  11. Profitez bien de ces instants de sérénité retrouvée. Même en sachant qu'ils ne dureront pas. En fait si... dans vos souvenirs.
    C'est au hasard d'un (re)tweet que je suis venue ici il y a qqes semaines.
    Quand "petite dernière" est née, son grand-père était décédé depuis 1 mois, après de longs mois difficiles. Ce que vous racontez me parle, m'émeut, remue mille souvenirs...
    Comme le sera George, ma "petite" est liée à son grand-père dans ma mémoire (avec le regret d'une rencontre manquée de peu).
    Je vous envoie plein d'amitié anonyme, mais très sincère...

    (PS : et oui, au même moment, un "collègue chéri" me faisait de beaux coups de vache en mon absence... ce doit être un rite ;o)) )

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  12. J'ai oublié un détail, puis-je mettre un lien de ton blog sur le mien ?

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    1. Bien sûr que tu peux! Tiens, d'ailleurs, j'ai vu que tu écrivais aussi, je vais faire de même :-)

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  13. J'attendais des nouvelles, heureuse que Georges soit encore au chaud, il faut qu'il grandisse un peu ce bonhomme ; heureuse que ton papa soit encore là, pour profiter de toi, de vous.
    Gros bisous

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  14. Que Georges et son grand-père puissent se rencontrer, au moins une fois. C'est ce que j'espère pour vous tous.

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  15. J'espère que Georges se dépêchera, ou que ton père attendra. Mon arrière-grand mère qui était vraiment quelqu'un que j'aimais beaucoup est partie une semaine avant la naissance de mon fils, l'impression qu'ils s'étaient raté était vraiment bizarre.

    Sinon oui, trop forte Babeth, ils manquent pas de culot...

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  16. J'ai compris que d'attendre Georges, le petit Pompidou, little boy, c'est révolu.
    J'espère qu'il est bien né, bien là, bien. Et Toi aussi, ainsi qu'Amélie ton petit coeur d'amour, leur papa, que je ne connais pas et ton papa auquel je pense en pensant à toi.
    Tes nouvelles me manquent, mais ce silence m'a permis de découvrir que ça fait depuis 2010 que tu publies et que ce que tu publies me permets d'exposer mon vécu et mon ressenti à d'autre sans me fatiguer . Je les dirige simplement vers ce que tu as déjà écrit, nul besoin de plagier, de faire double emploi, juste à apposer "lu et approuvé".
    Je t'embrasse très fort, ma soeur de métier.
    L'autre.

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    1. Oui, Georges est né le 22 juin, en pleine nuit. Je rentre demain, je donnerai des nouvelles, mais là j'avoue avoir profité de la bulle de douceur de la maternité pour savourer la rencontre avec baby boy :-)

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    2. Rien à avouer, ce n'est que ce que tu méritait, une bulle de douceur pour toi.

      Bises

      L'autre.

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  17. Je ne lis ce texte que maintenant, et c'est vrai qu'il s'y dégage une sérénité magnifique... Garde là et profitez bien les uns des autres.

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