mercredi 9 mai 2012

Routine

On fait quoi quand on va mourir? On mange tout ce qu'on veut? On voit tout ce qu'on n'a pas vu? On rencontre des gens? On pense à quoi le soir avant de s'endormir? Et le matin au réveil? Et toute la journée, comment fait-on pour donner le change? Comment on fait pour cacher sa peur? Comment on fait pour ne pas pleurer toute la journée? Comment on fait pour dire aux gens qu'on les aime? Qu'est-ce qu'on écrit, et à qui? Est-ce qu'on prépare son enterrement? Est-ce qu'on s'imagine mort? Est-ce qu'on imagine les autres? Est-ce qu'on pense à l'après? Après ma mort, que feront-ils? Est-ce que finalement leur vie sera très différente? Est-ce qu'elle reprendra son cours normal? Est-ce que mes petits-enfants se souviendront de moi? Connaîtrai-je mon petit-fils avant de mourir? Et ma fille, comment elle va supporter? Et mon fils? Et ma femme? Et toute ma famille? Quel souvenir garderont-ils de moi? Ai-je été un bon père? Un bon fils? Un bon mari? Un bon frère?

J'imagine que mon père se pose toutes ces questions. J'imagine que c'est surtout le soir, après l'heure des visites, une fois la télé éteinte et le livre reposé. Quand tout est presque noir, presque silencieux, presque trop calme.
Moi je me les pose. Je me demande à quoi il pense. Je me demande s'il a peur, s'il est prêt. Est-on jamais prêt?
Tout s'accélère. Les visites, les examens, les diagnostics. Les coups de fil à la famille, aux amis, à tout le monde. J'ai déjà connu ça. Mauvais souvenirs.
Je commence à bien connaître l'hôpital. J'ai repéré le médecin qui dit les choses et celui qui les contourne. Les visages des infirmiers/AS me deviennent familiers. Le café est à 50 centimes. La chambre 122 est tout au bout du couloir et il y fait une chaleur à crever l'après-midi.
Une perfusion, puis deux, puis... L'oxygène, ça c'est nouveau. "La saturation est à 93, c'est bien", dit l'infirmière. Non c'est pas bien, garde le sourire si tu veux, c'est vrai que c'est plus agréable, mais ne nous raconte pas de conneries s'il te plaît. On n'est pas docteurs, ok, mais la saturation à 93, franchement, c'est pas terrible.
Tout le monde sourit ici. La famille, les amis, l'équipe médicale. Alors mon père fait comme tout le monde, il sourit aussi. Il fait le con, demande une entrecôte/frites à la place de la perfusion, et on rit tous de la blague. Sauf que c'est pas drôle. Parce qu'en vrai, il en rêve de son entrecôte/frites, mais il peut rien avaler. Alors il a la perfusion, une sorte de liquide blanchâtre, pof, directement dans le sang, trop fort ce truc. Mais l'estomac reste vide, lui.
Personne ne dit rien, personne ne parle des métastases, du poids, de la fatigue. Faire comme si tout était normal.
Moi je ne veux pas faire comme si tout allait bien. Parce que non, ça ne va pas, et on le sait. Alors j'ai mis les choses au point avec mon père. Tu as peur, j'ai peur. Tu souffres, je souffre. On le sait tous les deux que c'est pas bon, alors on va pas se cacher si on veut pleurer. Quitte à être malheureux, autant être malheureux ensemble non? Alors on parle, beaucoup, avec sincérité, avec douleur aussi. On parle, on rit, on arriverait presque à pleurer ensemble. On se tient la main aussi, nous qui avons d'habitude la pudeur des gestes, on en a autant besoin l'un que l'autre.
Et puisque l'entrecôte/frites semble impossible, on se nourrit d'autre chose. Des livres, plein. De la musique aussi. Et un cahier vierge sur la table de chevet, pour écrire s'il en a envie. L'envie est là, mais pour le moment ça sort pas.

19h, fin des visites, il faut partir. J'ai toujours du mal à quitter la chambre. Je m'attarde, yeux dans les yeux, main dans la main. Ces dernières minutes sont toujours les plus intenses, quand on n'est vraiment que tous les deux. J'aime pas le laisser là, tout seul, alors je traîne. Mais il faut partir, quitter la chambre, l'hôpital. Répondre au téléphone qui sonne, la famille qui prend des nouvelles. Aller retrouver mon frère, mon mari, ma fille, ma belle-mère. Reprendre le cours normal. Se raccrocher au quotidien. Parler, du présent, de l'avenir. Et puis, rentrer chez moi, en voiture. Une heure de trajet en silence. Une heure pour pleurer, toute seule. Mettre la musique à fond et pleurer, crier. Arriver à la maison, me garer, couper le contact, sécher les dernières larmes, et rentrer.  Me poser un peu, puis prendre une longue douche et attendre d'être littéralement épuisée pour aller me coucher. Dormir, en attendant demain, une autre journée, mais toujours le même hôpital.

La vie continue.

18 commentaires:

  1. J'ai du mal à écrire, je distingue à peine mon clavier à travers mes larmes.
    Je viens de perdre mon jeune frère (Pu...n de maladie!), et j'ai vécu ça. J'aurai du mal à m'en remettre, même si la vie continue. Je dois dire que moi-meme, je suis en rémission depuis 6 ans (qui sait pour combien de temps), et que mon père est en train de s'éteindre à petit feu d'un cancer de la prostate... Je n'ai pas fini de pleurer....

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    1. Oh merde, je suis désolée, vraiment :-( Tu arrives à parler pour te soulager un peu? Ou écrire?
      Des pensées pour toi.

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    2. Merci, Babeth... oui, par chance je peux parler à mon mari, mes enfants (qui sont adultes) et mes amis. Je suis bien entourée, c'est très important.
      Mais... le soir (ou la nuit, voir l'heure de mon commentaire précédent :o), on cogite et là... on est tout seul.
      C'est la vie...
      Beaucoup de pensées pour toi aussi, ce n'est pas toujours facile de faire face et de donner le change.
      Garde précieusement tous les souvenirs heureux que tu as, tu en auras besoin un jour ou l'autre.
      Certains s'en vont, d'autres arrivent..... tous mes voeux pour le bébé, et pour que son grand père ait le temps et la joie de le connaître.

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  2. Ma douce Babeth, juste envie de te dire que je suis très très fort avec toi...
    Tu as offert le plus beau des cadeaux à ton père, le droit de communiquer sur sa douleur...sur sa peur..
    Plein plein de bisous

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    1. Je l'avais pas vu sous cet angle. Merci.

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  3. Je pleure aussi - et à chaudes larmes - alors que je ne connais personne qui est en train de mourir de cette, oui, putain de maladie.
    Babeth, je t'embrasse très fort.

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  4. je t'envoie du courage ! #hugs

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  5. Je sors de l'ombre pour t'exprimer ma tristesse pour toi et ta famille.... c'est terrible. J'aime ton écriture, ta spontanéité, j'espère qu'elle t'aidera un peu à passer cette épreuve si douloureuse...

    Amicalement,

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  6. J'ai vécu cela. Le cancer, de ma mamie, pas de mes parents, alors c'est pas pareil et à la fois... Les derniers mois de la maladie, la mort, chez elle, avec nous autour. J'avais 17 ans et je ne m'en suis jamais remise. Je pense qu'on ne se remet pas, évidemment. A 17 ans j'étais trop jeune pour savoir l'importance de la sincérité de ces moments précieux que tu lui donnes... et je regrette si tu savais... Je pense bien à toi.

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  7. Très chère Babeth,
    Je pense que tu fais tout bien avec ton papa, tout comme il faut, tu lui a livré ton coeur, il fait de même avec toi. J'espère que vous aurez le temps de vous dire plein de belles choses et qu'il aura le temps de voir Petit Boy.
    Je te serres bien fort dans mes bras.

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  8. Moi aussi je pleure maintenant, bravo, t'es fière de ton coup hein ?!
    Tendre câlin. C'est dur. Courage... <3

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  9. Plein de biz, babeth, je ne peux pas faire beaucoup plus d'ici.

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  10. Bon, désolée, je voulais pas vous faire pleurer. C'est juste que là, il fallait vraiment que ça sorte. Vos petits mots me font du bien, vous pouvez même pas imaginer! Merci mille fois.

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  11. Bonjour Babeth,
    toute la tristesse et la douleur mise à part, j'aime ce que je viens de lire ce matin.
    Tu ne laisses pas un inutile jeu de dupe vous voler le temps qui reste , j'admire l'intelligence de ton attitude et me joins à Opale pour te dire que tu fais vraiment le plus beau des cadeaux à ton père en l'autorisant à s'exprimer.
    Rien ne peut apporter plus que l'authenticité , on peut faire le pitre et rire quand les choses graves ont été dites,là c'est à la bonne place.Faire semblant c'est museler tout le monde, enfin c'est comme-ça que je le ressent.
    J'avais écris "je sais que tu sais" il y à quelque jours.
    Ton écriture révèle une bien belle personnalité.
    Reste qu'il te faut vivre cette douleur que personne ne peut t'épargner et qui est commune à tout un chacun tôt ou tard. Une horreur avec laquelle il faut "composer", tellement banale et tellement unique en même temps.

    Je t'embrasse

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  12. Merci de briser cette glace qui existe entre les mourants et le reste du monde, qui continuera de tourner. Difficile de trouver sa place : famille, malade, mourant. Ceux qui veulent savoir, ceux qui ne veulent pas, ceux qui peuvent s'impliquer, ceux qui ne peuvent pas, ne doivent pas... J'espère que je pourrai aider mes patients et leurs familles à se quitter sereinement, et ce sera déjà pas mal. Merci pour ton post

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  13. J'aimerais que tu sois près de moi quand viendra la fin... Tu as une belle âme!

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  14. ça me fait froid tout ce que tu écris ;
    je pense je pense et je pense ;
    pourvu que le moment soit le plus tard possible ; pas besoin de te faire d'explication ; tu as lu mes messages précédents ;
    je continue à lire ton blog et je suis triste pour toi ; pour ta famille ;
    Eve

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