mercredi 23 mai 2012

Martin

Tout va trop vite. On passe de quelques années à quelques mois, de quelques mois à quelques semaines, de quelques semaines à quelques jours. Mais en fait, on n'en sait rien. Les médecins nous évitent soigneusement, prenant un malin plaisir à s'inventer sans cesse de nouvelles occupations passionnantes. Heureusement, l'équipe soignante est aux petits soins. Une crème glacée vanille? Un petit chocolat? Pas de problème, on va retourner tout l'hôpital mais on va vous trouver ça! A chaque visite, les infirmiers font le point sur la douleur. Les aides-soignants passent "par courtoisie". Ils ont le sourire ici, c'est agréable pour tout le monde. Mais les sourires et la gentillesse n'empêchent pas la peur. Heureusement, il y a la parole pour l'éloigner un peu. Parler de tout, de rien, de nous. Parler des personnes qu'on aimerait revoir avant de... De quoi au fait? Parce que c'est bien joli de parler de chimio, de douleur et de soins palliatifs, mais il reste un mot à prononcer. Un gros mot, que personne n'ose dire, parce qu'il est bien trop grossier pour être prononcé à voix haute, d'ailleurs a-t-on seulement le droit d'y penser?
Mais moi je m'en fiche, je suis grossière et j'assume, même pas peur! Alors ce mot, je le dis tout haut à mon père, en le regardant dans les yeux et en lui serrant très fort la main.
Mort. Une fois le mot lâché, la parole se libère. On l'a dit, ça y est, et on est encore là tous les deux. Personne n'a été foudroyé sur place, les murs n'ont pas tremblé, la perfusion continue tranquillement son goutte-à-goutte. Alors on en parle. La mort, les croyances de mon père, son enterrement. Où? Comment? Et après?
Il n'y aura pas de soins, ça ne sert plus à rien. Pas d'examens complémentaires, à quoi bon? Il y aura les visites, la musique, les livres, et les mots. Plein de mots. Mon père fait comme moi, il écrit. Souvenirs, souhaits, lettres... Mais interdiction de toucher à son ordinateur avant sa mort! C'est la condition pour que la parole se libère. Quand j'entre dans la chambre, mon père éteint l'ordinateur. On s'embrasse, je m'assieds, on discute. On fait l'inventaire des livres, des films, des cd à ramener. De temps en temps, je retrouve une bricole dans le garage : une photo, un bibelot, Martin. Martin, c'était le doudou de mon père, raccommodé avec amour par ma grand-mère. Martin a passé des années dans un carton avant que je ne le ramène chez moi. Depuis un an, il trônait fièrement dans mon salon. Depuis deux jours, il tient compagnie à mon père à l'hôpital, et ça fait sourire le service. C'est tout bête, ça tient pas à grand-chose, mais ça nous fait sourire aussi, mon père et moi.
Et nos sourires, nos regards et nos mots partagés, ça vaut tout l'or du monde. Ces moments-là, seuls dans cette chambre d'hôpital, avec la perfusion pour seule compagnie, n'appartiennent qu'à nous. Et j'ai beau voir mon père malade et affaibli, j'ai beau avoir peur, j'ai beau pleurer, ces souvenirs seront quand même parmi les plus beaux. 

8 commentaires:

  1. C'est un très beau texte et un bel hommage. Ton père a de la chance de t'avoir auprès de lui. Pensées.
    Lebagage

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  2. Parmi les plus beaux, parce que,parmi les plus forts, parce que les plus intenses et les plus révélateurs de la nature de votre relation et de vos êtres.

    Parce que votre relation est très belle
    Si tout le monde en était capable, la vie en serait plus belle aussi.
    Il n'y a que l'authenticité qui peut produire cela.
    Je t'embrasse.

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  3. C'est beau ce que tu écris et tellement précieux !
    Bravo d'avoir réussi à le dire ce p*** de mot !

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  4. "La vie est une maladie mortelle qui s'attrape à la naissance". J'ai oublié qui a dit ça, mais j'en ai malheureusement expérimenté le bien fondé. C'est inéluctable, et pourtant nous sommes toujours révoltés devant la chose. Aujourd'hui, toi aussi tu es confrontée à cette échéance, mais ce qui compte c'est la manière de l'aborder. Et ta manière est la bonne : pouvoir en parler avec l'intéressé sans tabou, sans avoir à se forcer à faire bonne figure, être authentique.... tu es en train d'engranger de précieux souvenirs. Tu pourras te les remémorer avec amour et nostalgie lorsque l'absence se fera trop cruelle....
    Toutes mes pensées t'accompagnent dans ces moments difficiles.

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  5. Réponses
    1. Pas d'internet à l'hôpital... Mais il connaît ce blog, je lui en ai parlé il y a quelques mois.

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  6. Que c'est bien que tu aies pu faire cela. Ces moments sont précieux pour toi et ton père que tu accompagnes. Pouvoir tout aborder t'aidera. La douleur sera là, bien sûr, mais sans regrets. Le "j'aurais du" et le terrible "je crois que je ne lui jamais dit.." sont dévastateurs.
    Tendres pensées

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  7. Je viens de découvrir ton superbe blog. Je viens de perdre mon père brusquement, infarctus, un jour il est là, le lendemain plus ... Alors tout ce que je peux te dire c'est Profites de lui ! Meme affaibli, il est là et tu peux encore lui dire tout ce que tu veux ! Il écrit beaucoup et c'est magnifique, ca t'aidera après son départ. Départ qu'il prépare et il vous prépare.
    Meme après il restera toujours auprès de toi, demande lui qu'il t'aide de là haut, je suis sure qu'il le fera ! Et il veillera sur ses petits enfants pas comme un grand père mais comme un ange gardien.
    Que te dire ? je pense bien à toi !

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