vendredi 18 mai 2012

L'hôpital se fout pas mal de la charité

Monsieur Rossignol est un vieux monsieur. Tout faible, tout ridé, tout rabougri. Et surtout, tout seul. Quinze jours qu'il partage la chambre de mon père, et pas une seule visite. Ni famille ni amis. Le médecin, pour parler de lui, dit poliment qu'il n'a pas ses capacités supérieures. Traduisez : il sucre un peu les fraises. C'est vrai qu'il n'est pas très frais ce monsieur. Il ne marche pas, parle à peine, végète devant la télé nuit et jour. Sait-il seulement pourquoi il est là? Pas sûr. Toujours est-il qu'il répond toujours à nos "bonjour Monsieur Rossignol" "au-revoir Monsieur Rossignol". Monsieur Rossignol a besoin d'aide pour tout : manger, boire, aller du lit au fauteuil et du fauteuil au lit. C'est long, quinze jours d'hospitalisation, quand on ne peut rien faire tout seul. Monsieur Rossignol s'ennuie. Alors, pour passer le temps, il s'occupe avec ce qui lui tombe sous la main, en l'occurrence les télécommandes. Celle de la télé est chouette. On peut allumer, éteindre, changer de chaîne, monter le volume, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Marrant comme jeu. Sauf que mon père, la nuit, il est pas joueur. Il est comme ça mon père, bêtement discipliné : la nuit, il fait comme tout le monde, il dort. Et la télé à fond à deux heures du matin, c'est con mais ça l'empêche de dormir. Alors le soir venu, il planque le petit objet magique, pour que Monsieur Rossignol ne soit pas tenté de s'amuser avec. Mais Monsieur Rossignol, tout faible et tout ridé et tout rabougri qu'il est, a quand même de la ressource. Et puisqu'on ne le laisse pas s'amuser avec la télé, qu'à cela ne tienne, il a trouvé autre chose : la télécommande du lit. Mais pas le sien de lit, non non, celui d'à côté! Voilà qui est rigolo : on appuie, ça monte, ça descend, et surtout, ça grince! Sauf que mon père, ça non plus ça le fait pas rire. Le lit qui bouge tout seul en pleine nuit, c'est pas drôle et ça l'empêche de dormir, au même titre que la télé. Alors il faut aussi planquer la télécommande du lit. Mais que reste-t-il à Monsieur Rossignol pour s'occuper? Heureusement, il y a encore les soins. Ben oui, un monsieur qui ne peut plus rien faire tout seul, il faut être auprès de lui. Nuit et jour. Le faire boire, le changer, faire et défaire le lit pour changer les draps. Tout le temps. Alors, de jour comme de nuit, on entre, on sort, on allume la lumière, on parle à Monsieur Rossignol. Et ça aussi, ça empêche mon père de dormir. Du coup, quand l'hôpital nous fait la grâce suprême d'accorder une permission de douze heures, mon père passe la journée à dormir, pour récupérer. Sa femme, ses enfants, ses petits-enfants, ses amis, il les voit à peine, parce qu'il somnole. Il profite pas franchement du peu de temps qu'il passe hors de l'hôpital. Dommage. 
Forcément, à force, c'est énervant cette situation. L'hospitalisation est censée l'aider à aller (un peu) mieux, mais la présence de Monsieur Rossignol est fatigante. Alors, gentiment, poliment, on demande si un changement de chambre serait possible. Ah mais oui mais ça complique les choses, il faut trouver un lit, toussa toussa. A moins que... A moins que Monsieur votre père puisse payer le supplément chambre individuelle, et dans ce cas, pas de problème, on le déménage dans l'heure qui vient, nous annonce-t-on avec un grand sourire commercial! Ben voyons, d'un coup le problème est réglé, le changement de lit toussa toussa n'est qu'une broutille qu'on peut facilement résoudre avec un peu plus d'argent. T'es malade et pauvre, on va te préparer un lit mon coco, mais tu te démerdes pour amener tes boules quiès et ta panoplie de dormeur! T'es malade et pas pauvre, c'est la belle vie, tu vas pouvoir dormir la nuit, si c'est pas fabuleux ça! Hein que t'es content?! On a pris la chambre individuelle. Y'aura le supplément, ok, mais a priori ça passera avec la mutuelle. Et si ça passe pas, tant pis, ce sera le prix à payer pour dormir.
Monsieur Rossignol, lui, reste dans la chambre double. Demain, il y aura quelqu'un d'autre avec lui. Quelqu'un qui ne dormira pas. Quelqu'un qui devra supporter le volume à fond en pleine nuit, le lit qui danse la gigue, la lumière allumée à toute heure du jour et de la nuit. Quelqu'un qui passera les prochaines semaines à somnoler chez lui pour récupérer son temps de sommeil perdu, quelqu'un qui ne profitera pas de ses rares sorties. Tant pis pour lui après tout, il n'aura qu'à choisir le supplément chambre simple pour être tranquille!
Ne serait-il pas plus simple d'installer Monsieur Rossignol tout seul? Pour lui, pour l'équipe médicale, pour les autres patients? Ah mais oui mais non, j'oubliais un petit détail : Monsieur Rossignol n'a ni famille ni amis, personne pour lui faire bénéficier de l'option "nuit tranquille".
L'hôpital se fout pas mal de la charité, et c'est bien dommage!

12 commentaires:

  1. Public/Privé Chambre individuelle

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  2. public et/ou privé : places disponibles et/ou coût

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  3. La situation que vous décrivez me fait mal au coeur. Je suis bien loin de tout ce qui touche la gériatrie, de près ou de loin...Mais je suppose que cet état de fait est partout, n'est-ce-pas, dans tous services confondus. L'humanité s'arrête là où l'Economie commence (une pensée pour les soignants, qui ont aussi la vie dure, dans ces conditions)...Bon courage à votre Papa...

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  4. Bonjour Babeth,

    Au delà la triste réalité, quelle écriture!
    J'ai transmis les coordonnées de ton blog à un ami ,qui se régale également..
    Bien des choses à toi et bonne nuit à ton papa :-)

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  5. C'est le problème des chambres doubles. Subir des visites parfois bruyantes quand on besoin de faire la sieste; être courtois et essayer de ne pas déranger en lisant jusqu'à 2H du mat alors que ce voisin imposera la télé dès le matin. La chambre simple s'avère souvent nécessaire pour ne pas revenir épuisé chez soi. J'espère que ce changement de chambre sera bénéfique à ton père et lui permettra de "profiter" de ses permissions.

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  6. Pas envident en effet !
    j'espere que maintenant, il dormira selon ses envies a lui !
    courage a toi et les famille, pas facile toussa.

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  7. Je comprends pas. J'ai été hospitalisée une fois. Apparemment c'était suffisamment grave pour qu'on me fasse la grâce d'une chambre simple sans supplément parce que j'avais vraiment besoin de repos (dixit le personnel soignant). Et là, un vieux monsieur qui peut pas dormir on trouve normal de la laisser dans cette situation. J'imagine que ça dépend de l'humanité des gens qui gèrent. La chambre simple elle est là, c'est quoi ce business ? Le titre est parfait. L'hopital qui se fiche la charité :(

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  8. vous me faites rire.tout le monde veut une chambre seule et tout le monde a besoin de repos.mè qd on a que qq chambres,on les garde pour les personnes en soins paliatifs,contagieux...cest facile de critiquer mè en pratique cest pas tjs possible.et je vous fait grace du tps pour faire le ménage lors du changement de chambre.

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    1. Cher Anonyme,

      je ne sais quel hasard vous fait atterrir sur cette page de mon blog.Toutefois, vous arrivez ici, vous lisez un truc vite fait et dans la foulée, paf, commentaire haineux! Je vous invite donc très poliment à lire les billets qui précèdent et qui suivent celui-ci. Vous comprendrez donc que je parle ici d'un monsieur très malade, très faible, très fatigué, et qui va mourir dans peu de temps. Vous comprendrez aussi que je parle de mon père, et je crois légitime de la part de n'importe quelle personne de vouloir ce qu'il y a de mieux pour ses parents, quitte à être légèrement aveuglée par l'émotion.
      Quant au temps de ménage nécessaire au changement de chambre, désolée mais ça n'est pas mon problème. Si je raisonne ainsi, je vais aller expliquer aux personnes âgées dont je m'occupe que désormais je ne remplacerai les petits plats maison par des conserves car cuisiner me prend trop de temps. Quand on fait un boulot, on le fait bien, sinon on laisse la place à d'autres.
      À part ça, ravie de vous avoir fait bien rire, c'est déjà ça.

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  9. Bonjour,
    j'ai ete hospitalisée en urgence dernierement et je me suis effectivement fait la reflexion, comme a chaque fois que j'atteris à l'hopital/clinique, que ce n'est definitivement pas le lieu ou l'on peut se reposer. on nous y soigne, mais le repos ne fait pas partie des soins quand on est en chambre double.
    c'est instructif de passer de l'autre coté du miroir, car je suis effectivement aussi soignante.j'ai pu noter chez ces soignants certains petits travers que j'ai moi même dans ma pratique, et dorenavant, je prendrais encore plus de precautions et de discretion lors du premier tour de constantes, vers 7h par exemple.
    le commentaire hargneux, je peux aussi le comprendre.pas la forme, mais le fond.
    le probleme c'est le manque de chambres seules dans les structures, ça devrait devenir une obligation pour les nouvelles constructions...
    du coup, elles passent en priorité pour les isolement(les patients contagieux ou au contraire a protéger des microbes des autres)ou les soins palliatifs;
    puis malheureusement il y a la sensibilité plus ou moins fine des équipes de soins. moi j'ai la chance là ou je bosse, que les papy/mamies qui sucrent les fraises soient placés en chambre seule dès que possible...mais ça ne l'est pas toujours..
    je pense que ce n'est pas simple, et que tu as raison de ne voir que du coté de ton papa mourant et de trouver celà revoltant
    moi je vois ça des deux cotés du miroir, et ça me file un coup car il n'y a pas de solution.je suis coincée entre le marteau et l'enclume.
    alors anonyme me semble etre un(e) soignant(e) en "burn out" tout simplement, ce qui ne l'excuse pas.dans ma clinique, le menage des chambres est fait par les agent hoteliers, mais dans beaucoup d'etablissement ce sont les aides soignantes. ce doit etre le cas pour anonyme, et j'imagine tres bien le type de matinées qu'elle doite vivre: constantes, petis dej, toilettes sorties/ menage de chambre.
    anonyme devrait se remettre en question, elle me fait penser a ce que moi j'appelle les "abruties de service"
    bref, faudrait s'organiser un we copines, j'aurais vraiment tres envie de parler de la pratique aide soignante avec toi, je suis sure qu'on en sortirais enrichies toutes les deux ;)

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    1. Dans l'hôpital dont je parle, il y avait des chambres libres, donc on ne comprenait pas très bien pourquoi cela n'avait pas été proposé avant. Honnêtement, sur tout le reste, l'équipe soignante a été tip top. C'est même ce qui m'a décidé à passer le concours d'AS :-)
      Après, qu'Anonyme soit en burn-out, c'est possible. Qu'Anonyme soit un(e) abruti(e) de service, c'est possible aussi. Mais j'espère sincèrement qu'Anonyme pense de temps en temps à autre chose qu'à sa petite personne. Parce que quand on est en train de mourir, un peu de chaleur humaine ne fait pas de mal.
      Et sinon, oui, faudrait qu'on se voie un jour, en vrai, parce que ce serait drôlement chouette!

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  10. Les histoires de sous ne justifient pas tout...
    Dans mon service je me souviens il n'y avait malheureusement - et comme partout - pas de chambres individuelles pour tous, mais c'était les patients qui en avaient le plus besoin qui en bénéficiaient... ou alors quand l'équipe l'estimait nécessaire.

    On cochait la case "chambre seule pour raison d'organisation du service" (exemple : le dément agité qui crie et/ou déambule) et rien n'était facturé en plus au patient.

    Ce ne serait pas choquant si cette chambre seule avait été occupé par quelqu'un. Ce qui est choquant c'est qu'on la laisse libre pour des histoires de sous...

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