dimanche 19 février 2012

A vif

Je voulais pas y aller. Je sais pas, je le sentais pas, je me disais qu'une autre serait mieux sur ce coup. Le service m'envoyait chez une femme, pas très âgée, malade. Cancer. Je devais y aller une fois par semaine faire "l'entretien du logement" (formule polie pour le ménage, appelons un chat un chat et un crabe un crabe).
Je voulais pas y aller parce que j'avais peur de moi, de ma réaction, de mon ressenti. Ma mère est morte d'un cancer il y a plus de dix ans mais je n'en ai toujours pas fait le deuil. La sacro-sainte culpabilisation est toujours là, le remords aussi. J'essaie de ne pas y penser, ou plutôt de penser à autre chose. La maladie, la mort, c'est derrière moi, maintenant il y a Amélie, ma jolie petite fille, et le souvenir de ma mère réside dans le second prénom de ma fille. Quelques photos, quelques objets, et beaucoup de choses dans les cartons, au grenier, inaccessibles.
Bref, les souvenirs enfouis, c'est pratique, tant que rien ne vient  les réveiller. Mais voilà, il y avait cette femme, qui souffrait du même cancer que ma mère, chez qui on m'envoyait. Bien sûr j'y suis allée. Pas trop le choix, on prend sur soi, et puis je me voyais mal aller expliquer à Madame Grand-Chef que j'avais peur pour ma sensibilité d'orpheline, ça n'aurait pas fait très sérieux, ni professionnel.
Petite maison dans une résidence privée de Morteville, un gros chat devant la maison et de petites haies proprettes clôturant les jardins. Je sonne. Madame Cancer ouvre. Premier réflexe, je regarde ses cheveux... c'est con hein! Ouf, ils sont encore là, c'est donc le début de la maladie. J'avais peur de me trouver face à une personne en fin de vie mais non, cette dame a plutôt l'air en forme. Elle est souriante, elle a encore ses cheveux, ça devrait aller. Je fais donc le ménage normalement, comme chez n'importe quelle autre personne.
La semaine suivante, ding dong, me revoilà. Les cheveux sont encore là, le sourire aussi, tout va bien. En façade, Madame Cancer est comme les autres, si ce n'est qu'elle est plus jeune. Mais quelques petits détails disséminés dans la maison me rappellent sa maladie. De trop nombreux cheveux dans la salle de bain, des bas de contention, des livres sur la bonne hygiène anti-cancer... Des petites choses.
Et puis, de semaine en semaine, les cheveux tombent, le sourire s'efface, les cernes se creusent. Madame Cancer parle. Un peu, puis un peu plus. Elle parle de sa fatigue, des nausées, des traitements. Elle parle de choses dont je ne parlais pas avec ma mère, parce que je ne savais pas. Je ne vivais déjà plus avec ma mère quand elle est tombée malade. Nous étions loin l'une de l'autre et j'allais la voir un week-end sur deux. J'ai vu l'évolution de sa maladie mais je n'ai pas vécu le quotidien avec elle. Je ne l'ai pas vue fatiguée, nauséeuse, déprimée. Je ne l'ai pas vue perdre ses cheveux, je l'ai juste découverte un samedi avec une perruque. Je ne l'ai pas vue partir en urgence à l'hôpital. Je ne l'ai pas vue pleurer. Je ne l'ai pas vue souffrir.
Avec Madame Cancer, j'ai vu. J'ai ramassé ses cheveux. J'ai écouté ses angoisses. J'ai vu ses larmes. J'ai découvert la maladie, des années après. J'en ai découvert la cruauté, et j'ai pensé à ma mère. Ma mère qui avait voulu me protéger, m'épargner tout ça. Qui pour m'éviter de souffrir avait préféré garder sa souffrance pour elle. Qui a dû se sentir terriblement seule pendant neuf mois.
Et puis un jour, plus de Madame Cancer sur mon planning. Hospitalisation, décès, c'est allé très vite. Il y avait eu une rémission pourtant, un espoir, mais les dernières analyses n'étaient pas bonnes. Finalement, la rémission, c'est le petit côté sadique de la maladie.
Madame Cancer est partie, comme ça, et le planning a tourné. D'autres gens, d'autres maisons. D'autres maladies.
Et une blessure à vif ouverte, qui va devoir cicatriser.

Aujourd'hui j'ai appris que mon père avait un cancer. Une tumeur mal placée. Une putain de saloperie de tumeur de merde.
J'ai peur.

14 commentaires:

  1. Bonjour,
    salariée d'une fédération d’association d'aide à domicile je lis depuis quelques mois vos messages touchants avec beaucoup d'attention. Aujourd'hui se sont des larmes qui me viennent, j'ai 25 ans et moi même une maman très atteinte d'un cancer oui c'est une putain de saloperie de merde, votre corps qui se retourne contre vous même. alors du fond du coeur : bon courage pour cette nouvelle guerre, toutes mes pensées sont avec vous et rien n'est perdu.

    RépondreSupprimer
  2. Ma grand-mère est morte d'un cancer à son domicile, pendant les vacances d'hiver, il y a 18 ans. J'avais 16 ans, et j'étais là, j'ai vu. Toujours pas digéré. J'espère que vous et les vôtres serez forts. Je pense à vous.

    RépondreSupprimer
  3. Oh merde :(
    Prends soin de ton papa, quoiqu'il arrive..., j'espère que ça ira
    on ne sait jamais quoi dire dans ces moments là, mais je voulais t'apporter mon soutien virtuel

    RépondreSupprimer
  4. Toutes mes pensées et mes encouragements pour ton père et toi.
    J'ai choisi l'inverse, me coller au plus près de cette maladie pour en avoir le moins peur possible, mais je comprends ... la blessure à vif, la peur et le reste.

    RépondreSupprimer
  5. Oh ben merde ! :-(
    Dis donc, tu fais face à une période d'avalanche d'émotions en ce moment... Bon courage pour tout ça, et bisous.

    RépondreSupprimer
  6. Je crois que les autres commentaires ont déjà tout exprimé. j'aime beaucoup vous lire et je suis désolée de lire cette mauvaise nouvelle. Rien n'est perdu en effet ! Je sais que vous avez peur mais à vous lire, je sais aussi que vous avez du courage. Mes pensées vous accompagnent.

    RépondreSupprimer
  7. Pile ou face, avec le cancer c'est ça qui est terrible. On sait qu'on peut s'en sortir. On sait aussi qu'on peut mourir. C'est tellement différente d'un accident de la route, d'une maladie dégénérative ou autre.

    J'espère sincèrement que ton père aura le côté rémission jusqu'à la mort.

    RépondreSupprimer
  8. Que ton papa s'en sorte au mieux !
    Et bon courage à toi !

    RépondreSupprimer
  9. Toutes mes pensées et mon soutien pour cette terrible nouvelle. C'est très durs ces moments. Courage

    RépondreSupprimer
  10. J'aime beaucoup te lire et là je me décide à t'écrire un mot pour te donner tout mon soutien et courage.
    Et un grand bravo pour tes textes empreints d'humanité et de respect de l'autre.

    RépondreSupprimer
  11. Billet qui laisse des traces. Je ne peux que m'associer aux autres internautes, bon courage à toi, et que ton père s'en sorte au mieux. Le mal a été, je l'espère, diagnostiqué à temps.
    #Hugs

    RépondreSupprimer
  12. Je passe trop rarement ici. Et parfois certains billet font le même effet que les visites trop souvent repoussées aux gens qu'on aime bien pourtant.
    Un signe en passant et des voeux, bien sûr.

    RépondreSupprimer
  13. Juste un message de soutien. J'espère que la situation évoluera dans le bon sens. Courage.

    RépondreSupprimer
  14. comment rester indifférente en lisant aussi cet article ,perdre sa mère et voir son père atteint également de la même maladie , cancer ce mot résonne dans ma tête tous les jours , saloperie de maladie ,
    nôtre fille 42 ans est atteinte du cancer du sein et des os depuis 3 ans ça ne s'arrange pas , on a peur tous les jours , et j' ai la soixantaine et perdu ma mère quand j' avais 36 ans - bon courage

    RépondreSupprimer