vendredi 14 décembre 2012

En passant (1)





Une petite photo, comme ça, en passant. 
Une visite surprise, Georges qui se fait câliner et papouiller, un café/gâteaux partagé sans crainte que Madame Grandchef ne débarque (elle peut toujours venir maintenant, je bosse plus, je vois qui je veux, na!). 
Parfois il suffit de pas grand chose pour que la journée soit belle :-)

lundi 3 décembre 2012

Short Message Service

Aujourd'hui, le SMS fête ses 20 ans. Je profite donc de cet anniversaire pour vous livrer un "billet-sms". Trois mois de textos échangés avec mon frère, trois mois de petits messages décousus, entrecoupés de coups de fil et de longues discussions à la cafétéria de l'hôpital. Trois mois de présence fraternelle, trois mois pour notre père, mais aussi trois mois pendant lesquels il a quand même fallu faire attention aux autres vivants, les enfants, les conjoints, la famille, les amis. Trois mois pour lui et pour eux, trois mois pour nous, trois mois pour préparer sa mort. C'est peu et beaucoup.

Il manque des messages, je n'ai pas tout gardé, je ne pensais pas en faire un billet. C'est après en avoir discuté avec Éric que l'idée m'est venue. Ce sera donc un billet à quatre mains, co-textoté avec mon frère.

D'ailleurs, lui aussi raconte des choses, c'est par là : http://derniertrain.blogspot.fr/

Bonne lecture.


mercredi 2 mai
11h17
Moi : Qui est-ce???
11h21
Moi : Désolée, j'avais pas reconnu ton numéro! Tu as eu Christiane au tel? Bises.
11h36
Moi : OK, je viendrai te chercher
12h02
Moi : Ok.

jeudi 3 mai
16h31
Moi : Non, j'appelle ce soir. Jacques et Nadia seront là demain.

mercredi 9 mai
16h02
Moi : J'arrive vers 17h.

jeudi 10 mai
13h54
Moi : Tout s'est bien passé? Vous avez trouvé un ordi?

lundi 14 mai
9h41
Moi : Chimio? Appelle entre midi et deux si possible, là je pars. Bises à tous.
16h56
Moi : Et si le Dr Cancer appelle lui-même pour les engueuler?
17h02
Moi : OK, billet retweeté, donc oui, j'ai aimé. :-)
21h11
Moi : :-) Trop crevée pour appeler, peux-tu embrasser tout le monde pour moi?

mercredi 16 mai
15h04
Éric : Peut-être une fibro sous anesthésie générale vendredi. Et de toute façon pas d'hospitalisation à Clinique Onco sans fibroscopie. C'est le serpent qui se mord la queue.
15h15
Éric : Tu peux rappeler?

mardi 22 mai
14h29
Éric : Viens direct à l'hôpital. Bises.

mercredi 23 mai
14h22
Moi : Vous êtes où? Hôpital?
14h57
Éric : Non, toujours en vadrouille. On y sera vers 16h00/16h30.
15h29
Moi : Ok. J'ai acheté les lunettes.

jeudi 24 mai
11h35
Éric : Coucou. On rentre. On mange avec vous. Bises.

vendredi 22 juin
11h02
Éric : Coucou :-) Bienvenue à Georges. Profite bien. Bisous.

mercredi 4 juillet
14h11
Éric : Peux-tu prendre des chaussons pour papa?
14h14 
Moi : Ok
14h16
Éric : + serviette de bain.
15h34
Éric : Coucou, que penses-tu de l'idée que j'aille chercher Amélie ce soir ou demain matin?
16h23
Moi : On est dans la chambre.
16h24
Éric : Ok, je remonte.

jeudi 5 juillet
13h26
Éric : Coucou, tu penses venir pour quelle heure? Mon RV est reporté à demain.
13h33
Moi : 16h à peu près. Finalement je fais l'aller-retour, je dors chez moi.
13h34
Éric : Ok.
13h44
Éric : On se verra peut-être pas alors. J'y vais maintenant, et Marie vers 16h00.
14h51
Moi : Ok, on se voit demain. Bises

vendredi 6 juillet
13h40
Moi : Comment s'est passé le RV? Nuit très courte, je serai là en fin d'aprem. Bises
13h41
Éric : Je te raconterai de vive voix. On y sera vers 16h.
16h11
Moi : Je pars de chez moi.
16h32
Éric : Je t'attends au café.

dimanche 8 juillet
9h49
Moi : J'arrive vers 16h. Bises.
9h50
Éric : Ok. Préviens-moi quand tu pars, ce sera plus simple.
16h01
Éric : Babeth, t'es encore chez toi?

lundi 9 juillet
13h06
Éric : Coucou. Les enfants ont envie de voir Amélie cette semaine. C'est possible qu'elle vienne? Je pense qu'on ira au mobil home car c'est pesant à la maison.
13h56
Moi : Oui, c'est faisable. Tu seras à quelle heure à l'hosto? Finalement je dors chez moi car j'ai un RV demain. Bises.
13h57
Éric : Je vais y aller là. Marie reste car le voisin ramène la tondeuse... et puis elle cuve.
15h44
Moi : Je pars de chez moi.
15h44
Éric : Ok. Je t'attendrai en bas.

mardi 10 juillet
10h48
Éric : Babeth, peux-tu m'envoyer par mail une photo d'Amélie et Georges? Si t'es ok, je fais un envoi à Caren de la part de papa. Il a envie de lui montrer ses petits enfants.
10h50
Moi : Tu peux prendre celle que j'avais mise sur facebook, j'en ai pas d'autre.
10h52
Éric : Ok.

mercredi 11 juillet
15h55
Moi : Je pars de chez moi.
15h58
Éric : Ok.

jeudi 12 juillet
16h48
Éric : Marie est ok pour qu'Amélie vienne. Du coup, je peux passer ce soir, ou demain matin, et on va probablement migrer au mobil home. Dis-moi quand c'est possible pour toi. Bises.
18h41
Éric :HAD prévue pour demain après midi. On attend la validation par Docteur Chef.
19h13
Moi : Amélie n'est pas envcore rentrée, donc pas ce soir. Je t'appelle vers 21h, ça ira?
19h15
Éric : En théorie oui. Je reste jusqu'à la visite de Docteur Chef. Je te textote dès que je suis dispo.
19h16
Moi : Ok, là de toute façon on est en pleine tétée :-)
20h00
Éric : HAD validée. Docteur Blondie avait oublié les vitamines depuis que papa est de nouveau entré au mfad... Quelle conne!
20h58
Éric : Dispo je suis.

samedi 14 juillet
15h55
Éric : Coucou Babeth. Mission pour toi : ramener les lunettes d'Amélie + barbie avec casque rose (devant la porte de la chambre). Par le plus grand des hasards, Rodolphe a-t-il une tondeuse à barbe et un maillot de bain? Si oui, accepterait-il de me les prêter? Bises.
18h27
Moi : Trop tard, je suis en route.

mardi 17 juillet
16h01
Éric : Plage. Ta fille éprouve quelques difficultés avec les crabes... Tu penses aller à Gros Hôpital? En théorie, Marie était avec papa jusqu'à son transfert.
18h38
Moi : Oui, je vais à Gros Hôpital, je t'appelle ce soir. Bises
19h38
Moi : Bébés interdits en gastro :-(
20h02
Éric : Dispo si tu veux appeler.
20h12
Éric : tu peux quand même essayer d'y aller et demander s'il est bien installé? Et voir à quelle heure est l'intervention?
20h17
Moi : Ok.
20h51
Moi : Chambre 112. Visites de 13h à 20h. Opération à 15h. Venez plutôt vers midi.
21h48
Éric : Ok pour midi. Élise et les enfants restent à la maison. Je serai avec Amélie et Marie.
22h05
Moi : Ok, nickel. Pensez à vous prendre des sandwichs. Bises.

mercredi 18 juillet
11h21
Éric : Cordon d'ordi récupéré.
11h22
moi : Ok, merci.
14h33
Éric : Babeth, tu peux aller chercher Marie (elle a pas ton numéro).
14h34
Moi : Ok
21h03
Éric : Babeth, je te laisse prendre le relais avec Marie pour gérer le médical. J'ai qu'une envie, partir et rentrer à la maison. Si je reste, je flingue Marie.

jeudi 19 juillet
9h11
Éric : Coucou Babeth. J'ai discuté avec Marie. Ça va mieux. Pour le moment on reste à la maison. On part en balade pour la journée... J'irai voir papa ce soir. Merci pour ta présence et ta réactivité hier soir. Bises

vendredi 20 juillet
11h41
Moi : Coucou. C'était bien la balade? Tu sais quand papa rentre à la maison? Bises
12h51
Éric : Je ne sais pas encore. Tu passes quand?
12h56
Moi : Vers 16 à l'hôpital. Tu y seras?
13h01
Éric : Oui.
16h01
Moi : Tétée ok, couche ok, départ maison. Bises.
16h01
Éric : Ok.

samedi 21 juillet
16h35
Moi : Top départ.
16h36
Éric : Ok.
19h37
Éric : Babeth, si t'es encore avec papa, demande-lui ce qu'il veut voir à l'océan.
19h40
Moi : Il sait pas encore, il réfléchit.
19h48
Éric : Ok. Dis-lui qu'on pense faire cette sortie mercredi.
19h49
Moi : Papa a choisi : l'océan indien :-)
19h55
Éric : Heu, j'ai pas mon brevet de pilote. Mais ses cendres iront tôt ou tard là-bas.

dimanche 22 juillet
13h38
Éric : Rechercher les effets de l'Hypnovel. Y'a un article wikipédia sur la molécule midazolam.
13h44
Éric : Et notion de sédation en phase terminale.
14h40
Éric : Faudra que je reparte à 18h ce soir. Essaie de venir tôt pour qu'on puisse parler. Bises
14h50
Moi : J'ai lu l'article en question. Message envoyé à docmam, je verrai bien. Bises
16h25
moi : Top départ.
16h26
Éric : Ok.

lundi 23 juillet
11h10
Éric : Papa change encore d'avis. Il veut connaitre les avantages et inconvénients de la sonde dans l'estomac... Si ça vaut le coup ou pas...Et Docteur Blondie n'est pas là aujourd'hui, ce qui risque de décaler la sortie. Et papa veut que je sois présent demain matin quand Docteur Douleur passera le voir. Je suis épuisé, à bout.
12h09
Moi : Phase de marchandage. Contrairement aux apparences, papa n'est peut-être pas prêt à mourir.Nuit de merde. Comme toi je suis épuisée.Désolée, je viens pas aujourd'hui, pas le courage de conduire. Amélie a prévu des trucs avec ses grands-parents de toute façon. Je t'appelle cet aprem. Courage. Bises
12h17
Éric : J'ai pas reçu la fin de ton texto.
12h18
Éric : Ok. À demain alors.

mardi 24 juillet
10h28
Éric : Contretemps dans l'HAD. Docteur Blondie n'a rien validé ni transmis... et l'HAD ne reçoit qu'en fin de journée les nouvelles pompes car ils n'ont pas assez de matériel en ce moment.
11h02
Éric : On pense partir le 31 au plus tard. Et on reviendra vers le 13 août. Ça colle pour Amélie et vous?
11h34
moi : Oui, ça colle. Je serai à l'hôpital en fin f'aprem car j'ai la visite puer pour Georges. Bises.
11h36
Éric : Ok.
16h57
Moi : J'arrive dans 30 mn.
16h59
Éric : Ok.
18h03
Éric : Babeth, si y'a d'autres nouvelles avant ton départ, fais-moi suivre stp. Bises.
19h08
Éric : Les enfants souhaitent savoir quand ils pourront voir Amélie.
19h43
Moi : Je t'appelle ce soir.

mercredi 25 juillet
16h33
Moi : Top départ.

16h33
Éric : Ok.

jeudi 26 juillet
17h11
Moi : Pétage de plombs. Je quitte la maison. Bises
17h12
Éric :Ok.

vendredi 27 juillet
10h23
Éric : Papa est opéré en fin de matinée. Je l'ai pas encore vu, il est en soin préparatoire.
12h43
Éric : Papa vient de partir en chir.
12h44
Moi : Ok. Tu as pu le voir?
12h46
Éric : Oui, j'y suis depuis 10h15. Je vais chercher Marie et j'y retourne.
12h49
Éric : Ça va mieux? Pense au vélo d'Amélie stp.
13h33
Moi : Oui. Vélo ok, je pars de chez moi. Je fais juste un arrêt pharmacie.
13h37
Éric : Ok, Marie reste à la maison. Et j'ai appelé Docteur Dacoté pour qu'il vienne l'examiner.

samedi 28 juillet
17h24
Moi : Comment ça va aujourd'hui? Je pars de la maison. Bises.
17h25
Éric : Ça va. Il est fatigué mais ça va.
17h26
Moi : Ok. Georges s'est endormi à 5h. Il hurle depuis son réveil :-(

dimanche 29 juillet
11h25
Éric : Babeth, peux-tu envisager de passer quelques jours (et nuits) à la maison quand on partira mardi soir?
13h28
Éric : Si tu veux, arrête-toi à l'hôpital pour qu'on discute en bas.
15h12
Éric : Tu as le petit salon au second pour être au calme.
21h34
Éric : Babeth, qu'est-ce qui s'est passé avec Marie?
21h44
Moi : Je t'appelle dans dix minutes, tout va bien?
21h45
Éric : Oui.
21h52
Éric : Appelle-moi sur le portable de papa alors.

lundi 30 juillet
5h13
Éric : Tu dors?
5h13
Moi : Non, tétée. Ça va pas?
5h15
Éric : Nuit blanche. Papa a le souffle court. Il a revomi à 4h00. Il récupère pas, et du coup angoisse.
5h16
Moi : Tu veux que je vienne?
5h18
Éric : Non, ça va pour le moment. Il doit voir Docteur Douleur à la 1ère heure et j'ai parlé de légère sédation pour qu'il soit moins angoissé.
5h22
Moi : Ok. Marie veut venir demain matin en principe. Je serai là en fin de matinée pour relayer. N'hésite pas à textoter si besoin ou envie. Et n'hésite pas non plus à me dire de venir.
5h23
Éric : C'est toi qui l'amènes tout à l'heure?
5h24
Moi : Je sais pas. Elle parlait d'Élise mais je sais pas si elles en ont parlé ensemble.
5h27
Éric : Ok. Je verrai avec Élise. Après, ça va dépendre de l'heure à laquelle Marie émerge.
5h29
Moi : Ok. Essaie de dormir un peu, ce qui doit arriver arrivera de toute façon.
5h30
Éric : Je peux pas dormir avec papa dans cet état. Je reste près de lui.
5h31
Moi : Les lits ne sont pas côte à côte?
5h32
Éric : Y'a un mètre de distance.
5h34
Éric : Et il a besoin de présence.
5h36
Moi : :-( Alors il faudra VRAIMENT que tu dormes demain. Embrasse-le pour moi s'il ne dort pas.
5h37
Éric : Oui et oui.
5h38
Moi : :-) Je retourne me coucher, n'hésite surtout pas à appeler ou textoter pour parler. Bises
5h39
Éric : Dors.
5h51
Moi : Ok, j'essaie.
5h53
Éric : Oui. Je vais avoir besoin de relais et j'ai pas confiance en Marie pour assurer.
5h55
Moi :  Dac. Je serai là. Je te donne le top départ. Là je vais dormir, sinon je tiendrai pas demain :-(
5h56
Éric : Oui.
9h01
Éric : Je suis dans le salon du mfad (l'autre couloir). Les fauteuils sont plus confortables.
9h55
Moi : Docteur Blondie vient d'arriver, je lui ai demandé de passer voir papa assez vite.
10h20
Éric : T'es où?
10h21
Moi : Avec papa.
10h21
Éric : Ça va pas mieux?
10h22
Moi : Non.
10h22
Éric : Ok.
10h24
Éric : Merci pour les granolas. La kiné n'a pas amélioré la respi?
10h25
Moi : Non. J'attends toujours Docteur Blondie.
10h27
Éric : Y'a combien de temps que tu l'attends?
10h27
Moi : Je sais pas. Elle doit être aux transmissions.
10h29
Éric : Oui, dans le bocal, elle vient de sortir avec l'ide... J'en sais pas plus. Papa est toujours éveillé?
10h30
Moi : Ok. Oui.
10h43
Moi : Tu peux venir?
10h46
Éric : Oui.
11h09
Éric : Marie est remontée?
11h11
Moi : Oui.
13h40
Moi : Je suis au salon mfad. Tu es où?
13h41
Éric : Dans la chambre.
13h42
Moi  : Je peux venir ou pas?
13h44
Éric : Oui.
19h43
Moi : Si t'es pas encore reparti peux-tu me prendre des chaussettes? Il y en a tout un paquet sur la mezzanine. Merci.
19h48
Éric : Ok pour les chaussettes.
19h49
Moi : Ok. Le cd aussi?
19h52
Éric : Nan, pas le cd. J'ai pris ton coussin d'allaitement.
19h53
Moi :Bonne idée, merci.


Fin des échanges sms du jour. Une heure et demie plus tard, fin de la maladie de mon père.



mardi 13 novembre 2012

Que s'est-il passé?

Que s'est-il passé?
Il était jeune, il était beau garçon, il avait la vie devant lui... Alors que s'est-il passé?
Il avait plein de talents, il savait presque tout faire : bricoler, cuisiner, dessiner, écrire, jardiner, créer, écouter, partager... Alors que s'est-il passé?
Il avait une famille, des parents, des frères et soeurs, une femme, des enfants... Alors que s'est-il passé?
Il avait un métier, un logement, un frigo rempli... Alors que s'est-il passé?
Que s'est-il passé pour, qu'au fil des années, ce jeune homme souriant brûle sa vie? Que s'est-il passé pour qu'il ne puisse être heureux? Que s'est-il passé pour qu'il se retrouve si seul? Que s'est-il passé pour qu'il laisse le cancer le dévorer si vite?
Que s'est-il passé pour que je me retrouve seule au milieu d'une montagne de cartons à trier quand tout le monde est si loin? Que s'est-il passé pour que la vie autour de moi semble si normale alors qu'il n'est plus là? Que s'est-il passé pour que je ne me souvienne plus de tous ces gens sur les photos qu'il me laisse? Que s'est-il passé pour que j'aie fait l'impossible promesse de prendre soin de sa veuve?
Que s'est-il passé pour que toutes les questions que j'avais à lui poser soient restées sans réponse?  Que s'est-il passé pour que j'aie tellement l'impression d'être passée à côté de plein de choses? Que s'est-il passé pour que je n'aie pas su mieux le voir? Que s'est-il passé pour qu'il ait été si différent des autres pères? Que s'est-il passé pour qu'il ait été si fantasque et pourtant si effrayant parfois? Que s'est-il passé pour que tant de sentiments se mélangent?

Et maintenant, que va-t-il se passer?

mardi 23 octobre 2012

Tout nouveau...

Un jour, j'ai rencontré Gélule et Docteur Couine, je veux dire rencontré en vrai. Alors en vrai elles sont belles et drôles et adorables, et en plus, mais là je vous apprendrai rien, elles savent dessiner. Et ça, ça m'épate! Parce qu'elles savent raconter des histoires ET les dessiner... Je vous vois rire mais en vrai c'est quand même génial de pouvoir faire les deux en même temps. Alors bon... il se trouve qu'en ce moment j'ai plus grand-chose à raconter (vous êtes trop polis pour me le dire, vous êtes gentils quand même!), et à part vous parler de mon père ou vous montrer des photos de Georges... Ben voilà, ce blog s'ennuie, et moi aussi. Alors zou, en attendant de replonger dans mes souvenirs (pas si lointains) d'auxiliaire de vie, voici quelques petits billets à venir en dessins :-) Soyez indulgents, c'est du niveau Petite Section à tout casser, mais je me suis drôlement amusée à les faire!


Chapitre 1 : essai de personnages



La suite bientôt...



mercredi 3 octobre 2012

Anonyme

C'est un samedi du mois de juin. Une émission de radio sur les médecins blogueurs a été enregistrée et j'attends impatiemment sa diffusion. Branchés sur France Culture, mon père et moi guettons la pendule. Plus que quelques minutes et... Dominique, Fluorette, Gélule... leurs voix, leurs intonations, leurs paroles... Je suis tellement contente de les entendre à nouveau! Je parle d'eux à mon père, je lui montre leurs blogs, et quelques autres en passant. Je lui parle de quelques livres aussi, ceux de jaddo, Borée et Dominique. Pendant que je lui raconte tout ça, j'entends Fluorette parler de Babeth, comme en écho à mes paroles, mes yeux brillent, ceux de mon père aussi, nous on sait.

Été 2012. J'ai la chance d'habiter une région touristique. Alors oui, l'été est difficile cette année, mais entre une naissance et un décès j'ai la chance de recevoir quelques visites surprise de blogueurs/twitteurs. Georges fait du charme, Amélie fait du zèle, et moi je fais du café. Magie des réseaux sociaux, les inconnus d'hier deviennent les rencontres d'aujourd'hui. Entre un café et une balade, on se découvre, on "crée du lien" pour reprendre une expression à la mode.  Le virtuel c'est bien, le réel c'est mieux.

Septembre 2012. Mon dernier billet parle de la chambre 423. En l'écrivant, j'ai un doute. J'ai déjà mis une photo de mon père, maintenant je donne son numéro de chambre, ça fait peut-être beaucoup. Sans compter la photo de Georges. Moi qui tiens tant à mon anonymat, voici que je dévoile la vie de mon père, sa maladie, sa mort. Je ne suis pas très à l'aise avec ça, j'ai l'impression d'être malhonnête, d'utiliser la vie d'un autre, mais j'ai tellement besoin d'écrire tout ça, de vider mon sac, de jeter des mots pour sur le clavier pour qu'ils sortent de ma tête. Alors j'écris quand même, et je publie, parce que je ne peux pas garder tout ça pour moi. Je n'écris pas pour les autres mais pour moi, je n'ai rien à partager, je veux juste faire sortir mes émotions, parce qu'elles m'empêchent de penser à autre chose qu'au regard perdu de mon père le dernier jour de sa vie.

Il y a quelques jours, j'ai revu un blogueur, et nous avons eu une discussion très enrichissante sur nos blogs respectifs. Pourquoi écrit-on? Pourquoi choisit-on de donner son nom ou de rester anonyme? Et parmi ceux que l'on croise tous les jours ou presque, y en a-t-il qui nous lisent?

L'infirmière sympa que mon père aimait bien, a-t-elle un blog elle aussi? Si oui, y a-t-elle parlé d'un patient en fin de vie et de toute la smala qui occupait sa chambre? A-t-elle parlé de sa femme, de son fils, de sa fille, du bébé toujours dans les bras? A-t-elle raconté ses derniers jours, sa souffrance, la nôtre? A-t-elle dit qu'il lui était sympathique, antipathique, que sa famille était trop envahissante, trop absente?

La sage-femme qui a suivi ma grossesse connait-elle dix lunes? Lit-elle son blog? S'inspire-t-elle de sa façon de voir de les choses, de son humanité, de ses engagements? Et dix lunes, connait-elle le gynéco (non je n'ai pas dit gygy!) de la maternité où Georges est né? Et le gynéco, connait-il le fils du Docteur Sachs? Et ce dernier connait-il le médecin des soins palliatifs qui a vu mon père le dernier jour? Et ce médecin, serait-ce le Docteur Durian?

Mes ex-collègues lisent-elles le blog d'une auxiliaire de vie? Comparent-elles Madame Grand-Chef à leur patronne? Ont-elles reconnu Madame Langue de vipère? M'ont-elles reconnue? Et elles, ont-elles un blog? Écrivent-elles sur un forum?

À toutes ces questions, je n'ai pas de réponse. Alors je cherche, je m'interroge. Je vais sur Google, je tape des mots clés : "patient en fin de vie+ cancer+ famille", ou encore "grossesse+deuil". Je tombe sur d'autres blogs, d'autres gens, d'autres histoires. Parfois, elles ressemblent à la mienne, et je me demande si... Je lis, je relis, je découvre, j'ouvre des pages, en ferme d'autres. Je lis des histoires de vie, je découvre des gens qui souffrent, qui travaillent, qui espèrent, qui donnent la vie, qui la perdent. Et peut-être que je les connais ces gens. Peut-être que ce sont mes voisins, ma famille, mon médecin? Peut-être pas.

Magie de l'anonymat, qui permet de tout dire sans rien dévoiler. Ici, je suis moi et je suis une autre. Je suis Babeth, mes enfants sont Georges et Amélie, et tant que j'écrirai, je serai cette auxiliaire anonyme qui raconte sa vie et celle des autres, qui se cache et se montre, qui se pose des questions et n'y répond pas.

mardi 4 septembre 2012

Chambre 423

C'était un lundi. La veille, voyant que maman n'était vraiment pas bien, j'avais décidé de dormir à l'hôpital avec elle. La nuit avait été longue. Maman n'avait pas dormi, moi non plus. J'avais passé des heures à lui tenir la main, à la supplier de respirer, de tenir encore. Tenir pour quoi ? Pour avoir mal ? On est égoïste avec les personnes qu'on aime. On voudrait qu'elles restent, qu'elles soient toujours auprès de nous, même si elles souffrent, même si ça doit leur faire mal. Je n'avais pas compris qu'elle allait mourir. Je ne voulais pas comprendre. Quand, deux semaines auparavant, elle m'avait dit qu'elle entrait à l'hôpital pour reprendre un peu de poids, j'avais bêtement cru que c'était juste ça : reprendre du poids, puis reprendre la vie comme avant. La vie avec le cancer, la chimio, la douleur. Mais aussi la vie avec nos week-end mère/fille, nos vacances en Vendée, nos rires. L'hôpital, ça a été l'horreur. Tu le sais papa, tu étais là aussi. Les médecins distants, les soignants très peu respectueux de la pudeur et de la dignité des patients. Le chagrin, la peur, l'isolement. Toi, Éric, moi, chacun dans notre monde, chacun dans notre douleur... Et ce fichu crabe qui gagnait du terrain chaque jour. Les poumons, les os. La morphine, l'oxygène... chaque jour était un pas de plus vers la fin. Et moi, malgré tout ça, je ne comprenais toujours pas. Je passais à côté de sa mort comme j'étais passée à côté de sa maladie. Naïve. Impossible de parler de sa maladie, de sa souffrance, de sa mort toute proche, puisque non, ça n 'allait pas arriver, il y aurait une rémission, forcément, une maman ça ne meurt pas, c'est bien connu. Et il y a eu ce lundi. La dernière nuit, puis le dernier jour. Les yeux de maman, son regard qui me hurlait « j'ai peur », sa main qui serrait la mienne. La famille, la présence du dernier instant, le médecin qui nous annonce froidement que dans quelques heures ce sera fini. Nos larmes, ma panique, la peur. Les derniers mots que je lui ai dits : « à tout à l'heure ». Éric dans la chambre, seul avec elle, nous qui attendons et puis... et puis rien. Elle est partie. Elle est partie et je ne lui ai pas dit au-revoir. Je n'ai pas tenu sa main, je n'étais pas avec elle. Elle est partie et je ne peux pas m'y faire, j'ai l'impression qu'elle m'a trahie. Je me prends la mort de plein fouet, sans y être préparée, et j'en veux à tout le monde. J'ai pourtant eu neuf mois pour m'y faire. Neuf mois, le temps d'une grossesse, jolie coïncidence.
Hasard du calendrier, ce jour-là c'était la Saint Aimé.

C'est un lundi. La veille, voyant que tu n'étais pas bien, Éric a décidé de dormir à l'hôpital avec toi. La nuit a été longue. Tu n'as pas dormi, Éric non plus. J'ai passé la nuit chez toi, avec le petit, et je n'ai pas dormi non plus. Entre deux tétées, quelques échanges de textos entre frère et soeur. Tu respires très mal, tu souffres, Éric est à côté de toi et ne te lâche pas la main. Le matin, l'infirmière lui demande s'il faut prévoir la chambre mortuaire à l'hôpital ou ailleurs. Ok, ça a le mérite d'être clair, j'arrive. D'ailleurs tout le monde arrive. 
Il y a quelques semaines, nous t'avons fait une promesse. Tu ne veux ni douleur ni asphyxie. Pour la première, il y a la morphine. Les doses n'ont cessé d'augmenter et tu arrives à un seuil difficilement supportable. Tu continues pourtant vaillamment de répondre "3" tous les matins quand l'infirmière te demande où tu te situes sur l'échelle de la douleur. Personne ne te croit, on sait bien que tu es déjà très loin dans la souffrance, mais tu ne veux pas déranger... Ce matin pourtant, inutile de mentir. Tu es à 10. Au moins.
Pour l'asphyxie, c'est plus compliqué. Il y a l'oxygène et les aérosols, mais ça ne suffit pas. Et ça ne résoud pas forcément le problème. Tu cherches l'air sans le trouver. Tu l'as cherché toute la nuit. Tes poumons sont grillés, il ne doit plus en rester grand chose. Forcément, pour respirer... Je sais qu'il existe une solution, je me suis renseignée auprès d'un médecin blogueur. Je connais le nom de cette solution. Nous en avons parlé, tu sais toi aussi ce que c'est. Et tu m'as dit que c'était ce que tu voulais pour la fin.
Ce matin, nous sommes tous là, autour de toi, et nous savons qu'une décision s'impose. Tu es épuisé par une nuit d'asphyxie, tu souffres, et tu nous regardes. Tu es assis au bord du lit et tu tiens ma main. Oui, tu tiens ma main et non l'inverse. C'est toi qui me soutiens, papa, parce que c'est moi qui craque. Toi, tu es mon papa, tu es forcément le plus fort. Même avec tes 35 kilos, même avec tes poumons cramés, même avec ta souffrance, c'est toi le plus fort. Et ce matin, c'est toi qui me prends dans tes bras, et c'est moi qui pleure. 
Il y a des regards, des sourires et des larmes. Il y a tes mains, il y a tes bras, il y a un père et une fille. Il y a ce cortège de médecins, d'infirmières et d'aides-soignantes qui défilent dans la chambre 423. Il y a ces phrases murmurées, et la question du médecin. 
"Qu'est-ce que vous voulez Monsieur?"
Tu ne peux plus parler, ta voix s'est éteinte cette nuit, en même temps que ton souffle. Alors je te tends l'ardoise et le feutre, et tu écris, tu écris sans t'arrêter : "ça existe ça existe ça existe ça existe ça existe ça existe ça existe ça existe ça existe..." Recto, verso, en diagonale, partout, tu recouvres la surface de ton écriture. J'ai compris. Eux aussi. Si telle est ta volonté...
Mais "dire" et "faire" ne sont pas frères. Faire une promesse, c'est facile. La tenir, ça l'est moins.
Nous sommes seuls. Je n'ose te reparler de cette conversation. Parce que je sais ce que ça veut dire, et je sais que tu sais, et je sais que tu sais que je sais. Et j'ai peur. Et toi aussi sans doute. Et tous nos regards et nos sourires n'y changeront rien. Tu vas mourir et je vais rester là, sans mon papa.
La journée est surréaliste. Nous la passons entre la chambre, le parking et le salon des familles. Attendre. Tu dors. Tu respires mieux maintenant, tu es détendu. Forcément, je me surprends à rêver... Puisque tu respires mieux, c'est que tu vas mieux, non? Alors on a peut-être encore quelques jours devant nous? Du coup, j'en oublierais presque la conversation de ce matin. C'est Éric qui me ramène à la réalité, qui m'ouvre les yeux, une fois de plus. Et merde, je les connais pourtant, les cinq phases du deuil d'Élisabeth Kübler-Ross : déni, colère, marchandage, dépression, acceptation. Je croyais les avoir toutes passées, et voilà que je me retrouve ramenée à la phase du marchandage. Comme une débutante. Et ça se dit auxiliaire de vie!
D'un coup, je réalise. Tu vas mourir aujourd'hui, ou cette nuit, ou demain matin. Tu vas mourir. Comme maman. Pareil. Cancer, hôpital, douleur, asphyxie, pareil. Finalement, l'histoire est différente mais il n'y a pas de happy end.
C'est le soir. Nous sommes quatre dans la chambre 423. Toi, Éric, Georges et moi. Mon père, mon frère, mon fils.
L'équipe est passée nous dire au-revoir, et ne nous a pas dit "à demain". Il y a eu beaucoup d'humanité dans cette chambre aujourd'hui. De la douceur aussi. Et maintenant, de la peur. Nous sommes seuls avec toi, et nous te regardons mourir. Toute la journée, la saturation a baissé, ta température aussi. Ta respiration s'est ralentie. C'est donc ainsi qu'on meurt. Un ralentissement général.
Nous te parlons, un peu. Pas trop, parce qu'il faut aussi te laisser partir. Te retenir serait égoïste, alors on est là, à côté, pour que tu ne sois pas tout seul, mais nous ne te retiendrons pas. On a promis, tu te rappelles?
Cette nuit, nous restons. On dormira à tour de rôle, de toute façon tu ne seras pas dérangé par les pleurs de Georges, tu es déjà trop loin maintenant. J'ai peur que tu partes sans qu'on s'en aperçoive, ta respiration est tellement légère. 
Mike Oldfield tourne en boucle depuis ce matin, tu adores cette musique. On coupe, une pause s'impose. Ce soir c'est natation aux J.O., voilà qui devrait nous tenir un peu éveillés. 
21h15. Victoire du nageur français, cocorico, Marseillaise, Éric tourne la tête vers toi, te regarde, attend, fronce les sourcils. Je regarde mon frère, puis toi. Je crie. "Il ne respire plus!" Je me jette littéralement sur toi, je voudrais te secouer, te réveiller, mais non, ça ne sert plus à rien. Je te serre fort dans mes bras, je passe la main dans tes cheveux, je veux profiter encore un tout petit peu de la chaleur de mon papa. Georges se réveille et pleure, Éric me le tend, mais là c'est mon père que je veux serrer dans mes bras, pas mon fils. Difficile de te lâcher, de te laisser, de m'occuper du fils qui est là tout en regardant le père qui n'est plus.
Je ne veux pas qu'on appelle l'infirmière, je veux qu'on reste encore un petit moment, là, tous les quatre, parce que tant que nous sommes dans la chambre 423 c'est comme si tout allait bien, comme si tu respirais encore, comme si tu n'étais pas mort.
Sonnette, infirmière, il faut te laisser, il faut t'allonger, pour la mémoire du corps, pour que tu ne sois pas crispé dans la mort. Ta mort.
Je t'embrasse. Nous sortons de la chambre.
Je n'ai plus de papa.
Aujourd'hui, c'était le jour de ta mort, et c'était aussi la journée internationale de l'amitié. Tu l'as fait exprès?

dimanche 1 juillet 2012

Pause


Ce blog a pris une tournure très personnelle ces temps-ci. Je m'excuse auprès de ceux qui étaient venus lire une auxiliaire de vie, je remercie ceux qui sont restés quand même et qui me réconfortent par leurs petits mots.

Là, je fais une pause, les événements se précipitent un peu et je veux profiter de mon père, de Georges et d'Amélie.

Une petite photo en attendant, parce que c'est pas pour dire mais mon fils il est vachement zen, et parce que j'adore le regarder dormir!



jeudi 28 juin 2012

La rencontre






 Juste une photo, la suite plus tard. 
Plein d'émotions, trop peut-être, 
je récupère.

samedi 16 juin 2012

Attendre

J'attends. Dans moins de trois semaines Georges sera là. Le lit est prêt, les affaires aussi, on peaufine les derniers détails. Les beaux-parents sont rentrés de vacances, soulagés que je n'aie pas lâchement profité de leur absence pour accoucher. Je suis fatiguée, je dors beaucoup. Plus d'énergie pour rien. Je me contente de regarder mon ventre bouger tout seul, de lire et de finir de tricoter une petite couverture. Le ménage, les repas, je laisse ça à mon mari. J'essaie d'emmagasiner du temps de repos tant que c'est encore possible, dans quelque temps les nuits seront courtes!

Amélie attend, elle regarde mon ventre, le touche, me pose mille et une questions. Elle joue à la poupée, son bébé s'appelle Juliette. Elle a récupéré des pyjamas roses de quand elle était petite, elle est ravie d'habiller Juliette avec. Elle raconte à qui veut l'entendre que "Maman va bientôt accoucher de Georges". En attendant son petit frère, elle a plein de choses à faire : spectacle de danse, spectacle de cirque, passage du galop 1, spectacle de l'école, kermesse, évaluations nationales... Pas le temps de s'ennuyer!

Georges attend. Ce n'est pas encore le moment, il se fait beau pour le jour J.  Il est un peu petit, certes, mais une chose est sûre, il sera forcément le plus beau! Tête en bas depuis un petit moment, Monsieur est prêt à sortir. Bientôt le premier cri, la première respiration, le premier regard, la première tétée. Bientôt la rencontre, la famille à quatre, comme quand j'étais petite. Le papa, la maman, le fils et la fille. Classique, rassurant, comme dans les pubs à la télé. J'appelle ça la famille Ricoré, il manque juste le chien qui aboie joyeusement au portail et le cliché serait parfait.

Mon père attend. Il attend son petit-fils. Pas question de partir sans qu'ils aient été présentés! Tant mieux, ça nous laisse un sursis. Il attend l'infirmier du matin, l'infirmier du soir, l'aide-soignant du midi. Il attend la fibroscopie, le compte-rendu du dernier examen, le passage du pharmacien. Il attend la visite de la famille, le coup de fil d'un ami. Il attend que je vienne. Et quand je suis là, on attend ensemble. Il somnole, je tricote. De temps en temps il ouvre les yeux, me voit, me sourit. Je souris à mon tour, lui demande si tout va bien, s'il n'a pas trop mal. Il me répond doucement, sa voix a un peu faibli ces derniers temps. Puis il se rendort, je reprends mon tricot, l'après-midi passe ainsi, calmement.

Autour de nous, la vie n'attend pas. Mes ex-collègues me donnent des nouvelles, Monsieur Machin est à l'hôpital, Madame Chose est décédée, Monsieur et Madame Bidule ont demandé quand est-ce que tu revenais. Je ne reviens pas, vous pouvez le leur dire, et s'ils vous demandent pourquoi, répondez ce que vous voulez, je m'en fiche. Ce n'est plus mon problème, je n'ai plus à mentir pour protéger le service, faire semblant que tout va bien, que tout le monde est génial, que j'adore mon métier. Honnêtement, je m'en fiche et même, je m'en fous. Celle qui me remplaçait vient de se faire virer comme une moins que rien, comme ça, pouf pouf. "Celle que vous remplaciez est revenue et a repris ses heures" lui a froidement annoncé la secrétaire quand elle est venue prendre son planning de la semaine. Ben voyons, à huit mois de grossesse! Trop forte cette Babeth vous trouvez pas? Madame Grand-Chef ne l'a même pas reçue elle-même pour le lui annoncer, il faut croire que même pour une chef de service certaines choses sont encore trop difficiles à dire. De toute façon, ce n'est pas moins élégant que de mettre fin au contrat d'une femme enceinte, si?
Mes collègues me racontent tout ça et moi, j'écoute, mais je sens que c'est déjà loin derrière moi. Je souris, je réponds doucement, et je reprends mon tricot. Je fais ma petite vieille, celle qui attend, il me manque juste le fauteuil à bascule et le chat ronronnant sur les genoux.

Georges sera bientôt là, mon père ne sera bientôt plus là, le reste peut bien attendre.

jeudi 7 juin 2012

Une visite

Mon père est à la maison, enfin! Hospitalisation A Domicile mise en place grâce à l'hôpital. Lit médicalisé, perfusions, oxygène, infirmiers, aides-soignants, auxiliaire de vie... et famille. Pas simple à organiser mais efficace, et surtout, tellement mieux qu'une chambre d'hôpital! La petite larme de l'équipe soignante quand mon père est sorti du service nous a tous drôlement touchés. Amélie avait fait un dessin, nous l'avions signé et accompagné d'une grosse boîte de gâteaux, et en route pour l'ambulance, la sortie, la maison.
La vie se réorganise doucement, chacun (re)prend son rythme. On souffle. J'en profite pour entrer plus ou moins sereinement dans le dernier mois de grossesse. A partir de maintenant, Georges peut arriver à tout moment. Valise maternité, lit bébé, vêtements, je prépare tout, à la dernière minute certes, mais je crois que j'avais l'esprit un peu occupé ailleurs ces derniers temps. Hier c'était la dernière visite médicale. Courbe de croissance un peu en berne, gynéco un peu inquiet et puis, après avoir réexaminé tout ça, non, ça va. Le bébé sera menu, mais Amélie l'était aussi, et maintenant elle est tout à fait "dans la norme". Il y aura quand même une biométrie dans deux semaines, pour vérifier.
En sortant de la visite, j'avais un peu de temps devant moi et je me suis souvenue que ma collègue (pardon, mon ex-collègue) m'avait dit que Madame T. était hospitalisée dans le coin. Madame T., du temps où j'avais encore un travail (hem), était une dame chez qui j'allais préparer le repas deux fois par semaine. Pas causante, elle m'offrait néanmoins systématiquement un petit café et un petit gâteau pour la route, ce qui me mettait tout aussi systématiquement en retard chez le couple d'après, mais comment refuser cette petite offrande à laquelle elle tenait? Une petite visite s'imposait donc, histoire de prendre des nouvelles et d'en donner. Direction l'accueil, qui m'indique le service où se trouve Madame T. Chambre 214, c'est parti. Couloir, ascenseur, couloir. L'aide-soignante m'indique la bonne porte, je frappe doucement, entre... La vieille dame allongée là n'est pas Madame T. Euh... Demi-tour, je retourne voir l'aide-soignante, si si c'est bien elle, Madame T. de Morteville, chambre 214. Je re-frappe, je re-rentre, je m'approche... ah ben oui, c'est bien elle. Mais quel changement! Toute pâle, toute maigre, décoiffée. Elle ne me reconnaît pas tout de suite; forcément, hors contexte, loin de Morteville, sur un lit d'hôpital qu'on n'a pas quitté depuis quinze jours, difficile de faire le lien avec l'auxiliaire qui venait jusqu'à il y a deux mois avant que pouf pouf, elle ne disparaisse par un mystérieux tour de magie. On discute un peu, d'elle, de moi, du bébé. Je prends des nouvelles du chien, resté seul à la maison. Sa fille s'en occupe. Bien. Et puis je regarde la chambre. Hormis le journal sur la table, il n'y a rien de personnel ici. Pas de photo, pas de dessin d'enfant, pas de petits gâteaux sur le meuble de chevet. Vide. Je ne peux m'empêcher de penser à la chambre de mon père, à l'hôpital. On avait ramené un combiné cd/radio, des disques, des livres, un ordinateur portable. Il y avait des bonbons qui traînaient sur la table de nuit. On avait accroché des photos et des dessins au mur. Mine de rien, ces petits détails rendaient les lieux plus chaleureux, ça aide à garder le moral.
Ici, rien. La chambre est vide, tout comme les couloirs du service. Quelques patients déambulent en pyjama, mais on ne croise personne d'autre. Silence. Pas étonnant que les vieux meurent à l'hôpital, on s'y ennuie mortellement.
Je quitte la chambre, le service, l'hôpital. J'ai promis à Madame T. que je reviendrais la voir avec Georges, chez elle. Elle est sceptique, n'est pas sûre d'être rentrée. Oh que si, lui dis-je, vous n'allez tout de même pas rester ici alors que votre chien se languit de vous, et puis ça sera quand même plus sympa qu'on partage un petit gâteau chez vous plutôt qu'à l'hôpital. Je lui dis ça en souriant, énergiquement, mais en vrai je ne suis pas très sûre de la revoir, elle est tellement pâle.
Retour à la maison. Cette visite me laisse une étrange impression. Comme un froid. Avec mon père, même à l'hôpital, il y a des rires, de la joie, de la vie. Les visites de la famille, les enfants autorisés "parce que bon, pour Monsieur F., c'est pas pareil" (dixit la cadre infirmière), les coups de fil, la musique, font que la fin de vie ressemble quand même à une vie normale. Pour Madame T., comme pour d'autres personnes âgées ici ou chez elles, je réalise que la fin de vie est ennuyeuse, vide, silencieuse.
Je comprends mieux maintenant la phrase prononcée par Madame M. quelques mois avant sa mort : "C'est long de mourir. J'ai jamais demandé à vivre aussi longtemps."
Oui, parfois c'est long.

mardi 29 mai 2012

Georges

Les jours passent et se ressemblent. J'ai trois maisons : la mienne, celle de mon père, et l'hôpital. Je passe mon temps à aller des unes aux autres. Je m'adapte. Je suis un peu partout, un peu nulle part. Beaucoup sur la route aussi. Les émotions violentes des premiers temps ont laissé la place à une routine rassurante. Les sujets qui fâchent ont été abordés, nous voici apaisés. Maintenant on peut reprendre la conversation là où on l'avait laissée. Mon père est d'une incroyable sérénité. J'en suis épatée, l'équipe soignante et la famille aussi. Bien sûr il y a des hauts et des bas. Des moments d'énervement, de doute, d'inquiétude. Pour lui comme pour nous. Et puis, certains jours, c'est comme si rien de tout cela n'existait vraiment. Comme si tout était parfaitement normal. C'est reposant.
J'ai de la chance finalement. Je peux choisir d'être à l'hôpital, chez moi ou chez mon père. Rien n'est vraiment très loin. Je peux me reposer sur mon mari. Je peux profiter d'Amélie. Je peux compter sur ma famille pour prendre le relais. Je peux parler. Je peux pleurer. Bref, je peux continuer à vivre presque normalement. Presque.
Pendant ce temps, je prépare aussi l'arrivée de Baby Boy. Le dernier mois est fatigant, les examens se multiplient. Branle-bas de combat, je mets toutes les chances de mon côté pour que tout se passe bien physiquement et moralement. Sages-femmes, psy, gynéco, toute une équipe m'accompagne. Il faut dire que la juxtaposition des événements m'effraie. Mon père va partir, mon fils va arriver, et je ne sais pas dans quel ordre auront lieu les choses. Il y a un mélange de hâte et de peur. Mon père veut connaître son petit-fils, alors je sais qu'il fera tout pour tenir jusque là. "Et même plus longtemps" m'a-t-il dit tout à l'heure. Ouf, ça nous laisse au moins un mois de sursis.
Et après... eh bien après, on verra. L'important, pour le moment, c'est de prendre soin de Baby Boy, histoire qu'il se tienne tranquille au chaud et n'ait pas l'idée farfelue de sortir prématurément! En attendant, j'ai quand même punaisé une photo de la dernière échographie dans la chambre d'hôpital. Une photo de son profil plus précisément. Parce que le gynéco a trouvé qu'il ressemblait un peu à Pompidou et que ça nous a bien fait rire... Pauvre gosse! Alors maintenant, ce n'est plus Baby Boy, c'est Georges. A croire qu'il est vexé, il ne m'a jamais donné autant de coups qu'en ce moment. Un coup de pied dans les côtes, un coup de tête sur la vessie, un coup de poing droit devant, c'est un vrai festival dans mon utérus. Tu vas voir quand tu seras sorti Georges, tu vas moins rigoler! N'empêche, je râle, je suis fatiguée, nauséeuse, je vais aux toilettes toutes les cinq minutes, mais figurez-vous que j'ai une chance incroyable. Parce que le soir, quand mon père est tout seul à l'hôpital, quand mon frère va se coucher en sachant sa femme et ses enfants loin de lui, quand ma belle-mère rejoint seule le lit conjugal, quand ma fille et mon mari se couchent seuls dans notre maison... Georges, lui, me tient compagnie. Il bouge, se retourne, je pose ma main sur mon ventre et je le sens, juste là. Il est partout où je suis, je ne suis jamais toute seule. Nous sommes deux, inséparables, dans les moments de solitude.
Il est le fils de sa mère et je suis la fille de mon père. La vie continuera, sans l'un et avec l'autre. Et ainsi de suite.

mercredi 23 mai 2012

Martin

Tout va trop vite. On passe de quelques années à quelques mois, de quelques mois à quelques semaines, de quelques semaines à quelques jours. Mais en fait, on n'en sait rien. Les médecins nous évitent soigneusement, prenant un malin plaisir à s'inventer sans cesse de nouvelles occupations passionnantes. Heureusement, l'équipe soignante est aux petits soins. Une crème glacée vanille? Un petit chocolat? Pas de problème, on va retourner tout l'hôpital mais on va vous trouver ça! A chaque visite, les infirmiers font le point sur la douleur. Les aides-soignants passent "par courtoisie". Ils ont le sourire ici, c'est agréable pour tout le monde. Mais les sourires et la gentillesse n'empêchent pas la peur. Heureusement, il y a la parole pour l'éloigner un peu. Parler de tout, de rien, de nous. Parler des personnes qu'on aimerait revoir avant de... De quoi au fait? Parce que c'est bien joli de parler de chimio, de douleur et de soins palliatifs, mais il reste un mot à prononcer. Un gros mot, que personne n'ose dire, parce qu'il est bien trop grossier pour être prononcé à voix haute, d'ailleurs a-t-on seulement le droit d'y penser?
Mais moi je m'en fiche, je suis grossière et j'assume, même pas peur! Alors ce mot, je le dis tout haut à mon père, en le regardant dans les yeux et en lui serrant très fort la main.
Mort. Une fois le mot lâché, la parole se libère. On l'a dit, ça y est, et on est encore là tous les deux. Personne n'a été foudroyé sur place, les murs n'ont pas tremblé, la perfusion continue tranquillement son goutte-à-goutte. Alors on en parle. La mort, les croyances de mon père, son enterrement. Où? Comment? Et après?
Il n'y aura pas de soins, ça ne sert plus à rien. Pas d'examens complémentaires, à quoi bon? Il y aura les visites, la musique, les livres, et les mots. Plein de mots. Mon père fait comme moi, il écrit. Souvenirs, souhaits, lettres... Mais interdiction de toucher à son ordinateur avant sa mort! C'est la condition pour que la parole se libère. Quand j'entre dans la chambre, mon père éteint l'ordinateur. On s'embrasse, je m'assieds, on discute. On fait l'inventaire des livres, des films, des cd à ramener. De temps en temps, je retrouve une bricole dans le garage : une photo, un bibelot, Martin. Martin, c'était le doudou de mon père, raccommodé avec amour par ma grand-mère. Martin a passé des années dans un carton avant que je ne le ramène chez moi. Depuis un an, il trônait fièrement dans mon salon. Depuis deux jours, il tient compagnie à mon père à l'hôpital, et ça fait sourire le service. C'est tout bête, ça tient pas à grand-chose, mais ça nous fait sourire aussi, mon père et moi.
Et nos sourires, nos regards et nos mots partagés, ça vaut tout l'or du monde. Ces moments-là, seuls dans cette chambre d'hôpital, avec la perfusion pour seule compagnie, n'appartiennent qu'à nous. Et j'ai beau voir mon père malade et affaibli, j'ai beau avoir peur, j'ai beau pleurer, ces souvenirs seront quand même parmi les plus beaux. 

mardi 22 mai 2012

Sois courageuse!

COURAGE n.m. (de coeur). Force de caractère, fermeté que l'on a devant le danger, la souffrance ou dans toute situation difficile à affronter. (définition du Petit Larousse 1999)

Voilà ce que l'on me demande : du courage! Je dois être ferme et affronter ma souffrance. Non, souffrance, tu ne me fais pas peur! Je suis ferme et je te tiendrai tête!

Ben voyons! Non mais vous imaginez un peu la scène? C'est pas crédible une seconde. Je vous rappelle la situation : mère décédée avant la naissance d'Amélie, père en fin de vie pendant la grossesse du deuxième, je sais pas si vous visualisez la symbolique, surtout quand on sait que j'attends un garçon. Pour un psy qui passerait par là, c'est pain bénit cette histoire!
Si on y ajoute le chômage inattendu, l'ombre du handicap qui a plané sur le début de grossesse, rappelant cruellement le passé d'Amélie, la fatigue physique et morale, les relations familiales pas toujours zen... vous comprenez que j'aie du mal à faire face? Alors le courage ma p'tite dame, c'est pas franchement à l'ordre du jour hein!

Tout ça, c'est ce que j'ai déballé à la gentille sage-femme de la PMI, contactée en urgence par la sage-femme qui me suit. En vrac, j'ai parlé du deuil, de la naissance, de ma peur, de l'accouchement à venir pour lequel je ne me sens absolument pas prête, du chômage, de l'avenir, de ma fille... Demain, il faudra aussi déballer tout ça à la psychologue contactée en catastrophe par le gynéco de l'hôpital. Et la semaine prochaine, il faudra tout reprendre pour l'assistante sociale contactée par la sage-femme de la PMI (contactée je vous le rappelle par la sage-femme qui me suit)... Vous suivez?

Bref, branle-bas de combat autour de baby boy, il est bien entouré ce petit!
Et pendant ce temps, pendant que tout s'organise, il faut être courageuse. Se lever le matin et vaquer aux occupations habituelles : Amélie, l'école, la maison, les courses, les activités, les examens médicaux de fin de grossesse... et mon père. Les visites à l'hôpital, les questions qu'on aimerait poser, les médecins que l'on ne voit jamais (ils sont bien planqués les bougres, j'suis sûre qu'il y a des passages secrets connus d'eux seuls dans le service!).
Et, tous les jours ou presque, les coups de fil de la famille qui se finissent invariablement par cette phrase : "Sois courageuse!"
Merde. J'ai pas envie, moi, d'être courageuse. J'ai pas envie d'être ferme devant la souffrance. J'ai pas envie de prendre sur moi, d'être forte, de résister. J'ai juste envie de pleurer, tout le temps. J'ai envie de me recroqueviller dans un coin en sanglotant. J'ai envie que ma mère vienne me consoler en me caressant les cheveux, envie que mon père me fasse un lait-fraise comme quand j'étais petite. Mais j'ai pas. J'ai un mari, une fille, un frère, des beaux-parents... mais j'ai pas un papa ou une maman pour venir me consoler, je ne suis plus la petite fille dont on prend soin. Je suis l'épouse, la mère, la soeur, la belle-fille, mais j'ai perdu la place de la petite dernière, la fille de, la gamine sur son vélo bleu à roulettes, celle à qui on demandait pas d'être courageuse.

Tout ça, j'en ai aussi parlé à la gentille sage-femme. La perte de cette place de fille et petite-fille, la vie qui continue, la naissance et la mort, une vie pour une autre, l'échéance qui se rapproche...

Et pendant que je parlais, je regardais le papier sur lequel elle avait griffonné tout ça, et je me suis surprise à penser que si elle avait un blog, ça ferait une chouette note! J'imaginais un billet à la manière de 10lunes, un truc bien écrit, bien raconté... Une histoire pas très belle, certes, mais une histoire de vie, comme il y en a tant, partout, tout le temps. Je me suis trouvée monstrueuse de penser à un truc pareil, j'étais tellement détachée soudainement. Je regardais ce papier, là, sur le bureau, les mots dansaient devant mes yeux fatigués, et je me disais que si je ne me connaissais pas je penserais d'emblée que la nana qui raconte tout ça est complètement mytho! Non mais pensez donc, c'est pas possible cette accumulation de merdes, elle en rajoute forcément la fille! Non? Et franchement, qu'est-ce qu'on peut faire pour elle? Surveiller la grossesse, parler, accompagner, proposer un suivi psy avant/pendant/après et... Et quoi? Ben franchement, à part du courage, je vois pas trop ce qu'on peut lui souhaiter.

"Allez, bon courage" me disent les sages-femmes, gynécos, amis, famille et compagnie à la fin des conversations.
"Il faut penser au bébé" rajoutent-ils avec un sourire crispé.
"Ça va s'arranger" osent-ils parfois.

Mouais. Faites-moi penser, à l'avenir, à ne plus utiliser ce genre de formule. N'oubliez pas de me rappeler à quel point ce genre de phrase est inutile et, pire, culpabilisante. Parce que non, je ne suis pas courageuse, non je ne pense pas qu'à mon bébé, et non ça ne va pas s'arranger.

vendredi 18 mai 2012

L'hôpital se fout pas mal de la charité

Monsieur Rossignol est un vieux monsieur. Tout faible, tout ridé, tout rabougri. Et surtout, tout seul. Quinze jours qu'il partage la chambre de mon père, et pas une seule visite. Ni famille ni amis. Le médecin, pour parler de lui, dit poliment qu'il n'a pas ses capacités supérieures. Traduisez : il sucre un peu les fraises. C'est vrai qu'il n'est pas très frais ce monsieur. Il ne marche pas, parle à peine, végète devant la télé nuit et jour. Sait-il seulement pourquoi il est là? Pas sûr. Toujours est-il qu'il répond toujours à nos "bonjour Monsieur Rossignol" "au-revoir Monsieur Rossignol". Monsieur Rossignol a besoin d'aide pour tout : manger, boire, aller du lit au fauteuil et du fauteuil au lit. C'est long, quinze jours d'hospitalisation, quand on ne peut rien faire tout seul. Monsieur Rossignol s'ennuie. Alors, pour passer le temps, il s'occupe avec ce qui lui tombe sous la main, en l'occurrence les télécommandes. Celle de la télé est chouette. On peut allumer, éteindre, changer de chaîne, monter le volume, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit. Marrant comme jeu. Sauf que mon père, la nuit, il est pas joueur. Il est comme ça mon père, bêtement discipliné : la nuit, il fait comme tout le monde, il dort. Et la télé à fond à deux heures du matin, c'est con mais ça l'empêche de dormir. Alors le soir venu, il planque le petit objet magique, pour que Monsieur Rossignol ne soit pas tenté de s'amuser avec. Mais Monsieur Rossignol, tout faible et tout ridé et tout rabougri qu'il est, a quand même de la ressource. Et puisqu'on ne le laisse pas s'amuser avec la télé, qu'à cela ne tienne, il a trouvé autre chose : la télécommande du lit. Mais pas le sien de lit, non non, celui d'à côté! Voilà qui est rigolo : on appuie, ça monte, ça descend, et surtout, ça grince! Sauf que mon père, ça non plus ça le fait pas rire. Le lit qui bouge tout seul en pleine nuit, c'est pas drôle et ça l'empêche de dormir, au même titre que la télé. Alors il faut aussi planquer la télécommande du lit. Mais que reste-t-il à Monsieur Rossignol pour s'occuper? Heureusement, il y a encore les soins. Ben oui, un monsieur qui ne peut plus rien faire tout seul, il faut être auprès de lui. Nuit et jour. Le faire boire, le changer, faire et défaire le lit pour changer les draps. Tout le temps. Alors, de jour comme de nuit, on entre, on sort, on allume la lumière, on parle à Monsieur Rossignol. Et ça aussi, ça empêche mon père de dormir. Du coup, quand l'hôpital nous fait la grâce suprême d'accorder une permission de douze heures, mon père passe la journée à dormir, pour récupérer. Sa femme, ses enfants, ses petits-enfants, ses amis, il les voit à peine, parce qu'il somnole. Il profite pas franchement du peu de temps qu'il passe hors de l'hôpital. Dommage. 
Forcément, à force, c'est énervant cette situation. L'hospitalisation est censée l'aider à aller (un peu) mieux, mais la présence de Monsieur Rossignol est fatigante. Alors, gentiment, poliment, on demande si un changement de chambre serait possible. Ah mais oui mais ça complique les choses, il faut trouver un lit, toussa toussa. A moins que... A moins que Monsieur votre père puisse payer le supplément chambre individuelle, et dans ce cas, pas de problème, on le déménage dans l'heure qui vient, nous annonce-t-on avec un grand sourire commercial! Ben voyons, d'un coup le problème est réglé, le changement de lit toussa toussa n'est qu'une broutille qu'on peut facilement résoudre avec un peu plus d'argent. T'es malade et pauvre, on va te préparer un lit mon coco, mais tu te démerdes pour amener tes boules quiès et ta panoplie de dormeur! T'es malade et pas pauvre, c'est la belle vie, tu vas pouvoir dormir la nuit, si c'est pas fabuleux ça! Hein que t'es content?! On a pris la chambre individuelle. Y'aura le supplément, ok, mais a priori ça passera avec la mutuelle. Et si ça passe pas, tant pis, ce sera le prix à payer pour dormir.
Monsieur Rossignol, lui, reste dans la chambre double. Demain, il y aura quelqu'un d'autre avec lui. Quelqu'un qui ne dormira pas. Quelqu'un qui devra supporter le volume à fond en pleine nuit, le lit qui danse la gigue, la lumière allumée à toute heure du jour et de la nuit. Quelqu'un qui passera les prochaines semaines à somnoler chez lui pour récupérer son temps de sommeil perdu, quelqu'un qui ne profitera pas de ses rares sorties. Tant pis pour lui après tout, il n'aura qu'à choisir le supplément chambre simple pour être tranquille!
Ne serait-il pas plus simple d'installer Monsieur Rossignol tout seul? Pour lui, pour l'équipe médicale, pour les autres patients? Ah mais oui mais non, j'oubliais un petit détail : Monsieur Rossignol n'a ni famille ni amis, personne pour lui faire bénéficier de l'option "nuit tranquille".
L'hôpital se fout pas mal de la charité, et c'est bien dommage!

dimanche 13 mai 2012

Juste être bien


Parfois, il y a des instants de grâce, des pauses douceur qui permettent de souffler, de se ressourcer. Ce week-end par exemple. Un frère et une soeur réunis pour deux jours, ça vaut bien une petite autorisation de sortie non? L'hôpital a dit oui, permission de 9h à 19h samedi et dimanche, soyez sages et amusez-vous bien. Alors c'est parti, on embarque le padre, le sac, le fauteuil, la perfusion, la potence, et on part avec le sourire! Direction la maison, le soleil, la famille, n'importe quoi du moment que rien ne nous rappelle l'hôpital. Frères, soeurs, cousins, cousines... Ça en fait du monde à caser autour de la table. Les enfants mangent avant, les adultes traînent, on discute, on rit, on parle de tout et de rien... Un week-end en famille, un week-end normal. Les chamailleries des petits cousins, les courses vélo contre trottinette, la salade composée, la table sur la terrasse. Une nièce qui pose timidement ses mains sur mon ventre pour sentir le bébé bouger, une belle-soeur concentrée sur son origami, une espiègle Amélie qui fait tout pour retarder le départ... Et cet accent du sud qui revient au galop, l'accent qui chante, le rire dans la voix. Premier coup de soleil de l'année. La flemme de bouger, on avait bien repéré un petit parc sympa pas trop loin mais on est si bien, là, au soleil.
Et soudain, je me crois chez ma grand-mère.
Vindrac, tout petit village du Tarn. L'été chez ma grand-mère, en famille, les repas au jardin, les grands qui traînent à table et nous, les cousins, qui courons partout. Les rires et les disputes, les parties de ping-pong l'après-midi, les bobs et les tongs...
Ma gorge se serre. Je ne suis plus une petite fille, adieu la bouée canard et mon petit vélo bleu, que j'aurais bien échangé contre le grand vélo rouge de ma cousine. Je suis une maman, je regarde ma fille, je regarde mon ventre tout rond, je regarde mon père. On est bien, là. C'est comme avant, on a juste changé de génération, c'est tout. Mais vous voyez, c'est pareil finalement. Et je me dis qu'on a de la chance.
Aujourd'hui, on a vraiment beaucoup de chance, parce qu'il fait beau, parce qu'on prend des coups de soleil, parce que les enfants jouent, parce qu'on mange notre salade composée sur la terrasse, parce qu'on a retrouvé des vieilles photos qu'on regarde en souriant, parce qu'on se raconte nos souvenirs, parce qu'on n'a rien d'autre à faire que d'être là, ensemble.
Il y a juste une petite chose qui cloche dans le décor. Oh, un détail, une broutille, trois fois rien : la perfusion, suspendue à la potence, qui suit mon père où qu'il aille, l'invitée indésirable... Ça roule mal ce truc, ça s'emberlificote, ça passe pas partout, ça craint le soleil, et puis ça fait moche sur les photos, faudra couper, recadrer, tourner.
Allez, on s'en fiche de ça, on va faire comme si c'était pas là, comme si ce petit bout d'hôpital n'existait pas, comme si tout allait bien. On va faire comme avant, comme à Vindrac, pas pour se voiler la face mais parce qu'on ne va quand même pas pleurer tous les jours.
Juste profiter du soleil, de la famille, et des rires.
Juste être bien.


mercredi 9 mai 2012

Routine

On fait quoi quand on va mourir? On mange tout ce qu'on veut? On voit tout ce qu'on n'a pas vu? On rencontre des gens? On pense à quoi le soir avant de s'endormir? Et le matin au réveil? Et toute la journée, comment fait-on pour donner le change? Comment on fait pour cacher sa peur? Comment on fait pour ne pas pleurer toute la journée? Comment on fait pour dire aux gens qu'on les aime? Qu'est-ce qu'on écrit, et à qui? Est-ce qu'on prépare son enterrement? Est-ce qu'on s'imagine mort? Est-ce qu'on imagine les autres? Est-ce qu'on pense à l'après? Après ma mort, que feront-ils? Est-ce que finalement leur vie sera très différente? Est-ce qu'elle reprendra son cours normal? Est-ce que mes petits-enfants se souviendront de moi? Connaîtrai-je mon petit-fils avant de mourir? Et ma fille, comment elle va supporter? Et mon fils? Et ma femme? Et toute ma famille? Quel souvenir garderont-ils de moi? Ai-je été un bon père? Un bon fils? Un bon mari? Un bon frère?

J'imagine que mon père se pose toutes ces questions. J'imagine que c'est surtout le soir, après l'heure des visites, une fois la télé éteinte et le livre reposé. Quand tout est presque noir, presque silencieux, presque trop calme.
Moi je me les pose. Je me demande à quoi il pense. Je me demande s'il a peur, s'il est prêt. Est-on jamais prêt?
Tout s'accélère. Les visites, les examens, les diagnostics. Les coups de fil à la famille, aux amis, à tout le monde. J'ai déjà connu ça. Mauvais souvenirs.
Je commence à bien connaître l'hôpital. J'ai repéré le médecin qui dit les choses et celui qui les contourne. Les visages des infirmiers/AS me deviennent familiers. Le café est à 50 centimes. La chambre 122 est tout au bout du couloir et il y fait une chaleur à crever l'après-midi.
Une perfusion, puis deux, puis... L'oxygène, ça c'est nouveau. "La saturation est à 93, c'est bien", dit l'infirmière. Non c'est pas bien, garde le sourire si tu veux, c'est vrai que c'est plus agréable, mais ne nous raconte pas de conneries s'il te plaît. On n'est pas docteurs, ok, mais la saturation à 93, franchement, c'est pas terrible.
Tout le monde sourit ici. La famille, les amis, l'équipe médicale. Alors mon père fait comme tout le monde, il sourit aussi. Il fait le con, demande une entrecôte/frites à la place de la perfusion, et on rit tous de la blague. Sauf que c'est pas drôle. Parce qu'en vrai, il en rêve de son entrecôte/frites, mais il peut rien avaler. Alors il a la perfusion, une sorte de liquide blanchâtre, pof, directement dans le sang, trop fort ce truc. Mais l'estomac reste vide, lui.
Personne ne dit rien, personne ne parle des métastases, du poids, de la fatigue. Faire comme si tout était normal.
Moi je ne veux pas faire comme si tout allait bien. Parce que non, ça ne va pas, et on le sait. Alors j'ai mis les choses au point avec mon père. Tu as peur, j'ai peur. Tu souffres, je souffre. On le sait tous les deux que c'est pas bon, alors on va pas se cacher si on veut pleurer. Quitte à être malheureux, autant être malheureux ensemble non? Alors on parle, beaucoup, avec sincérité, avec douleur aussi. On parle, on rit, on arriverait presque à pleurer ensemble. On se tient la main aussi, nous qui avons d'habitude la pudeur des gestes, on en a autant besoin l'un que l'autre.
Et puisque l'entrecôte/frites semble impossible, on se nourrit d'autre chose. Des livres, plein. De la musique aussi. Et un cahier vierge sur la table de chevet, pour écrire s'il en a envie. L'envie est là, mais pour le moment ça sort pas.

19h, fin des visites, il faut partir. J'ai toujours du mal à quitter la chambre. Je m'attarde, yeux dans les yeux, main dans la main. Ces dernières minutes sont toujours les plus intenses, quand on n'est vraiment que tous les deux. J'aime pas le laisser là, tout seul, alors je traîne. Mais il faut partir, quitter la chambre, l'hôpital. Répondre au téléphone qui sonne, la famille qui prend des nouvelles. Aller retrouver mon frère, mon mari, ma fille, ma belle-mère. Reprendre le cours normal. Se raccrocher au quotidien. Parler, du présent, de l'avenir. Et puis, rentrer chez moi, en voiture. Une heure de trajet en silence. Une heure pour pleurer, toute seule. Mettre la musique à fond et pleurer, crier. Arriver à la maison, me garer, couper le contact, sécher les dernières larmes, et rentrer.  Me poser un peu, puis prendre une longue douche et attendre d'être littéralement épuisée pour aller me coucher. Dormir, en attendant demain, une autre journée, mais toujours le même hôpital.

La vie continue.

jeudi 3 mai 2012

J'ai eu 35 ans

J'ai eu 35 ans. Pour beaucoup, c'était un jour comme un autre. Pour moi aussi.
La veille, j'étais allée à Morteville. Un petit passage en douce, sans me faire remarquer, histoire de partager un café avec une collègue et un gâteau avec deux dames qui, je l'avoue, me manquent un peu. Pas très professionnel tout ça, la distance avec les usagers, toussa toussa... Oui ben zut! Personne ne m'a vue, personne ne dira rien, et les petits moments partagés autour des meilleurs macarons de Morteville valaient bien la peine de prendre quelques risques. Et puis, franchement, de quels risques parle-ton au juste? Celui que Madame Grand-Chef me croise en ville? Non, c'était dimanche et elle ne traîne pas à Morteville le week-end. Celui que les gentilles dames parlent un peu trop et racontent que je suis passée? Non, elles savent que je ne devrais pas, donc elles ne diront rien... Elles ne diront pas non plus que je leur ai fait la bise en arrivant, que j'ai amené des gâteaux, que j'ai pris le café avec elles, que j'ai passé plus d'une heure chez chacune, assise, à papoter! Le risque de me faire contrôler par un médecin conseil? Un dimanche? Au prix de la visite? Pfff...
Bref, aucun risque, et même s'il y en avait eu un, je l'aurais pris quand même, car je sais que je n'ai rien à perdre.
Mais revenons à mes 35 ans (j'aime être égocentrique, vous avez remarqué?). Une journée comme les autres. Des petits messages sympathiques, plein de nouveaux livres, un petit repas en famille. Une journée toute simple, comme je les aime. Et pendant ce temps...

Pendant ce temps, Nicolas Sarkozy et François Hollande se préparaient au grand débat qui aura lieu dans deux jours.
Pendant ce temps, quelques abrutis néo-nazis pleuraient sur le suicide du Führer, mort le 30 avril 1945.
Pendant ce temps, Amélie était à l'école.
Pendant ce temps, Baby Boy faisait des cabrioles.
Pendant ce temps, on manifestait en Syrie.
Pendant ce temps, le nouveau World Trade Center culminait à nouveau à New York.
Pendant ce temps, Madame Grand-Chef se disait que tiens, c'est la fin du contrat de Babeth aujourd'hui, inutile de la prévenir, elle finira bien par s'en apercevoir.
Pendant ce temps, mon père était hospitalisé en urgence. Trop maigre, trop faible.

Pour la politique, pour Hitler, pour les enfants, pour la Syrie, pour New York, je savais.
Pour le reste, je ne savais pas.
Pour mon avenir professionnel, pour trois ans de ma vie passés au service, parfois au chevet, des personnes âgées, je ne savais pas.
Pour la faiblesse de mon père, pour la détresse de son épouse, pour ma peur de perdre le seul parent qu'il me reste, je ne savais pas.

C'est pas logique. Pas correct non plus.
Prévenir une employée qu'elle est virée, pas la peine.
Prévenir quelqu'un que son père est hospitalisé, pas la peine.

J'ai eu 35 ans, et plein de choses sont arrivées, mais je ne savais pas. Puis j'ai eu 35 ans et un jour, et j'ai su. Je préférais quand j'avais 34 ans.

dimanche 19 février 2012

A vif

Je voulais pas y aller. Je sais pas, je le sentais pas, je me disais qu'une autre serait mieux sur ce coup. Le service m'envoyait chez une femme, pas très âgée, malade. Cancer. Je devais y aller une fois par semaine faire "l'entretien du logement" (formule polie pour le ménage, appelons un chat un chat et un crabe un crabe).
Je voulais pas y aller parce que j'avais peur de moi, de ma réaction, de mon ressenti. Ma mère est morte d'un cancer il y a plus de dix ans mais je n'en ai toujours pas fait le deuil. La sacro-sainte culpabilisation est toujours là, le remords aussi. J'essaie de ne pas y penser, ou plutôt de penser à autre chose. La maladie, la mort, c'est derrière moi, maintenant il y a Amélie, ma jolie petite fille, et le souvenir de ma mère réside dans le second prénom de ma fille. Quelques photos, quelques objets, et beaucoup de choses dans les cartons, au grenier, inaccessibles.
Bref, les souvenirs enfouis, c'est pratique, tant que rien ne vient  les réveiller. Mais voilà, il y avait cette femme, qui souffrait du même cancer que ma mère, chez qui on m'envoyait. Bien sûr j'y suis allée. Pas trop le choix, on prend sur soi, et puis je me voyais mal aller expliquer à Madame Grand-Chef que j'avais peur pour ma sensibilité d'orpheline, ça n'aurait pas fait très sérieux, ni professionnel.
Petite maison dans une résidence privée de Morteville, un gros chat devant la maison et de petites haies proprettes clôturant les jardins. Je sonne. Madame Cancer ouvre. Premier réflexe, je regarde ses cheveux... c'est con hein! Ouf, ils sont encore là, c'est donc le début de la maladie. J'avais peur de me trouver face à une personne en fin de vie mais non, cette dame a plutôt l'air en forme. Elle est souriante, elle a encore ses cheveux, ça devrait aller. Je fais donc le ménage normalement, comme chez n'importe quelle autre personne.
La semaine suivante, ding dong, me revoilà. Les cheveux sont encore là, le sourire aussi, tout va bien. En façade, Madame Cancer est comme les autres, si ce n'est qu'elle est plus jeune. Mais quelques petits détails disséminés dans la maison me rappellent sa maladie. De trop nombreux cheveux dans la salle de bain, des bas de contention, des livres sur la bonne hygiène anti-cancer... Des petites choses.
Et puis, de semaine en semaine, les cheveux tombent, le sourire s'efface, les cernes se creusent. Madame Cancer parle. Un peu, puis un peu plus. Elle parle de sa fatigue, des nausées, des traitements. Elle parle de choses dont je ne parlais pas avec ma mère, parce que je ne savais pas. Je ne vivais déjà plus avec ma mère quand elle est tombée malade. Nous étions loin l'une de l'autre et j'allais la voir un week-end sur deux. J'ai vu l'évolution de sa maladie mais je n'ai pas vécu le quotidien avec elle. Je ne l'ai pas vue fatiguée, nauséeuse, déprimée. Je ne l'ai pas vue perdre ses cheveux, je l'ai juste découverte un samedi avec une perruque. Je ne l'ai pas vue partir en urgence à l'hôpital. Je ne l'ai pas vue pleurer. Je ne l'ai pas vue souffrir.
Avec Madame Cancer, j'ai vu. J'ai ramassé ses cheveux. J'ai écouté ses angoisses. J'ai vu ses larmes. J'ai découvert la maladie, des années après. J'en ai découvert la cruauté, et j'ai pensé à ma mère. Ma mère qui avait voulu me protéger, m'épargner tout ça. Qui pour m'éviter de souffrir avait préféré garder sa souffrance pour elle. Qui a dû se sentir terriblement seule pendant neuf mois.
Et puis un jour, plus de Madame Cancer sur mon planning. Hospitalisation, décès, c'est allé très vite. Il y avait eu une rémission pourtant, un espoir, mais les dernières analyses n'étaient pas bonnes. Finalement, la rémission, c'est le petit côté sadique de la maladie.
Madame Cancer est partie, comme ça, et le planning a tourné. D'autres gens, d'autres maisons. D'autres maladies.
Et une blessure à vif ouverte, qui va devoir cicatriser.

Aujourd'hui j'ai appris que mon père avait un cancer. Une tumeur mal placée. Une putain de saloperie de tumeur de merde.
J'ai peur.

dimanche 15 janvier 2012

Ecrire

Je ne sais plus comment j'étais tombée dessus. Au détour d'une lecture, un clic machinal, et une belle surprise. Le blog d'un flic ordinaire. Je l'ai lu d'une traite, et ça m'a pris du temps! J'en avais les yeux qui pleuraient, mais je ne pouvais pas m'arrêter de lire. C'était vivant, humain, et tellement bien écrit. Ma lecture finie, j'en voulais encore, alors j'ai cliqué sur le premier lien de la blogroll, et je suis tombée sur un véto.
Deuxième révélation. J'ai tout lu, je me suis explosé les yeux une fois de plus, mais je ne l'ai pas regretté. Spontanément, je pensais au véto qui s'est toujours occupé des chats et chiens de la famille. Le même depuis 20 ans. Et là, j'entrais (un peu) dans sa tête. Je n'imaginais pas tout le côté social qu'il y avait à soigner des animaux. Les relations avec les humains, les urgences de nuit, les visites en campagne... Une découverte. Et puis, forcément, quand j'ai eu fini de lire le blog, grosse frustration. Mince, plus rien à lire? Alors j'ai encore cliqué sur le premier lien de la blogroll (la magie de cet outil, c'est incroyable!) et je me suis retrouvée chez la dresseuse d'ours.
Troisième révélation. Je ne vous refais pas le topo, c'est devenu une routine. Lecture, explosion de pupilles, frustration d'avoir fini et clic...
J'étais entrée dans l'univers des blogs bien écrits, et j'étais devenue accro. Des médecins, des infirmiers, des vétérinaires, des sages-femmes, des assistantes sociales, des policiers, des avocats... Un sujet, un blog (voire un sujet, cent blogs). Un blog, un univers. Un être humain, caché derrière un écran, qui écrit, raconte, partage. Un professionnel, caché derrière un pseudo, caché pour mieux se montrer, faire connaître son travail.
Alors forcément, j'ai eu envie d'aller plus loin, et ma curiosité m'a poussée à tapoter sur google : "blog+auxiliaire de vie". Clic. Attente. Euh... ben... c'est un peu vide quand même. Y'a des liens, c'est déjà ça, mais ça pointe sur des blogs vides, ou sur des moteurs de recherche, ou sur des 404. Je trouve un blog intéressant, qui raconte le parcours d'une VAE, mais le dernier billet date un peu.
Rien de neuf chez les auxiliaires de vie? Pas d'émotions à partager, d'histoires à raconter? Pas de questions sur le métier? Pourtant il y en aurait des choses à dire! On rencontre tellement de personnes différentes, on fait tellement de choses! Bon, certes, je dis pas que c'est toujours palpitant comme boulot, mais quand même, y'a des belles rencontres, des histoires de vie, des moments difficiles aussi... Bref, on n'est pas juste des ptites bonnes femmes sous-diplômées avec un balai à la main, une cohorte de smicardes silencieuses. Non. On fait ce métier par choix ou par dépit, mais on le fait. On le choisit ou on le subit, mais finalement, on l'aime ou on le quitte (oui je sais c'était facile).
Et donc, personne pour raconter ça? Pour écrire, partager? Bon ben... moi je veux bien en parler de mon boulot! Et puis parler des gens que je rencontre, des horaires, de la diversité des tâches, et puis de moi dans tout ça (un peu). Mais si j'en parle, ça sera pas toujours sympa, parce que faut pas rêver, toutes les personnes âgées ne sont pas d'adorables vieilles dames tricotant paisiblement au coin du feu. 
Alors je me suis lancée, sous pseudo. Timidement d'abord, sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger. Une petite souris, "excusez-moi, je ne fais que passer, c'est juste pour dire que youhou, on est là, nous les avs, les ptites bonnes femmes discrètes qui passons tous les jours".
J'ai raconté les rencontres, les émotions, j'ai parlé de certaines personnes qui me touchaient plus que d'autres, en bien ou en mal. J'ai dit mon incompréhension face à un système d'aide dont je ne comprends pas toujours l'utilité. J'ai parlé de tristesse, de joie, de fatigue parfois. Et puis de moi. De ma fille, du bébé à venir (au fait, il va bien, on continue une surveillance accrue au cas ou mais a priori ça va). Je suis restée évasive sur mon employeur et sur ma région, par prudence, parce que je pourrais vraiment me faire virer si jamais Madame Grand-Chef tombait sur ce blog. J'ai moi aussi fait une blogroll avec les gens que j'aimais lire, j'ai créé un compte twitter pour prendre des nouvelles des uns et des autres quand aucun nouveau billet n'était publié, j'ai du coup découvert d'autres gens, d'autres blogs...
Bref, je me suis lancée dans une belle aventure. J'ai fini par en parler à mon mari, à quelques amis, et à certaines de mes collègues qui avaient démissionné. J'ai eu des retours positifs, d'autres négatifs, et ça m'a fait réfléchir. Est-ce que je fais bien mon métier? Quelle est l'image que j'en donne? Ne ferais-je pas mieux de faire autre chose? Est-ce que ça en vaut la peine?
Et puis, de belles surprises. Je suis apparue dans la liste de liens de gens que j'aimais bien, et ça m'a touchée, vraiment. J'ai reçu des mots encourageants, des mots de réconfort, à des moments où j'étais fatiguée, et ça m'a remonté le moral.
Je réalise que, médecin, vétérinaire ou auxiliaire de vie, l'important n'est pas forcément la valeur sociale de notre métier. C'est le sens que l'on y met. L'amour de ce qu'on fait. Pourquoi on le fait, pour qui. Pour nous, pour les autres, pour se dire qu'on essaie de faire bien, avec du coeur et des tripes. Même si c'est dur, même si c'est pas toujours gratifiant. Et ça, finalement, ça me va.
Et pour tout ça, je continue. Je me lève tous les matins pour aller voir ces gens âgés, être avec eux, aider comme je peux. Et, quand quelque chose me touche particulièrement, j'écris. Quand j'en aurai assez des plannings qui changent tout le temps, du salaire de misère et du peu de considération de Madame Grand-Chef pour ses "agents" interchangeables, j'irai voir ailleurs si l'herbe est plus verte. Je postulerai plus près de chez moi, j'irai voir si je ne pourrais pas reprendre mon boulot d'éduc auprès de personnes handicapées, et je continuerai d'écrire, parce qu'autre chose me touchera, me fera réagir.
En attendant, je vous souhaite une bonne année, de beaux billets à écrire et à lire, des émotions tout plein. Pour moi, elle s'annonce plutôt bien, plus que quelques mois avant l'arrivée de la surprise, j'ai hâte!