jeudi 29 décembre 2011

Des mamans

Les premiers enfants de Joséphine étaient jumeaux. Une fille et un garçon. Le choix du roi, dès la première naissance, c'était presque trop beau pour être vrai. Trop beau, en effet. Le petit garçon souffrait d'une grave malformation à la naissance. Des semaines durant, Joséphine est restée à son chevet.  Mais la présence aimante d'une mère ne suffit pas toujours à sauver un enfant malade. Le petit garçon est mort. Joséphine est rentrée à la maison. Quelques mois plus tard, la petite fille est tombée malade. Une bronchite. Une simple bronchite. Elle n'y a pas survécu. La vie a continué, Joséphine a eu d'autres enfants.
Germaine avait deux enfants. Deux petites filles. Souvent, le matin, Germaine partait au village à vélo acheter du pain. Les fillettes jouaient avec les enfants des voisins, à cette époque on ne risquait rien. Autres temps autres moeurs. Ce matin-là, alors qu'elle rentrait du village, Germaine avait trouvé la plus petite assise sur le perron de la maison. Elle avait de la fièvre, elle était fatiguée et surtout, elle avait mal à la tête. Le midi, la petite refusa de manger et partit se coucher. A son réveil, elle était toujours aussi chaude, sa tête était toujours aussi douloureuse. Germaine appela le médecin, lequel envoya la petite en urgence à l'hôpital. Méningite. Elle ne passa pas la nuit.
La première enfant de Simone était une fille. Les premières années, tout se passa bien. Une petite fille souriante, qui réjouissait ses parents. Et puis, l'école. La petite ne suivait pas, n'arrivait pas à apprendre. Ses camarades se moquaient d'elle, la traitaient de débile. Elle était handicapée. Retard mental. Elle fut envoyée en internat, loin de chez elle. Une école adaptée, avec des enfants un peu comme elle, puis un travail adapté. Aujourd'hui, la mère et la fille vivent ensemble, et la confusion de la mère fait que c'est sa fille qui gère le quotidien. Inversion des rôles.
Quand Alphonsine accoucha, ce fut à l'hôpital. Un beau petit garçon. Au bout de quelques jours, la mère et l'enfant se portant bien, ils purent rentrer à la maison. Quand elle vit son médecin, la semaine suivante, celui-ci fut surpris... et gêné. Il ne savait pas comment faire avec cet enfant et cette maman si heureuse. Alors il mit les pieds dans le plat. Il annonça à Alphonsine que l'enfant serait un fardeau pour elle, qu'elle devrait s'en occuper toute sa vie. Le petit était trisomique, personne n'avait osé le lui dire.
Hélène n'a eu qu'un fils. Celui-ci a toujours été très proche de son père, il lui racontait tout. Le père est mort, le fils est parti vivre loin de sa mère. Il ne s'est pas marié et n'a pas eu d'enfant. Hélène est seule maintenant, son fils n'appelle jamais et son seul contact avec la famille est une petite nièce qui donne de ses nouvelles une fois par an. Triste fin de vie.

Toutes ces mères sont très âgées maintenant. Elles n'en sont pas moins des mères. Elles ont aimé un homme, enfanté dans la douleur, bercé et consolé leurs petits. Elles ont soigné leurs enfants, ont veillé sur eux. Des nuits sans sommeil, des câlins, des berceuses. Des baisers, des sourires, des larmes.
Leurs enfants ne sont plus là, elles sont seules à présent. Seules et réduites à l'état de petites choses fragiles, comme l'étaient leurs enfants. Handicapées, malades. Nous venons faire leur toilette, leur faire à manger, les coucher, comme elles ont fait avec leurs enfants. Ce qu'elles ne peuvent plus faire, nous le faisons. Alors elles nous regardent faire et nous disent qu'elles aussi, quand elles étaient jeunes, elles savaient. Et juste après, elles nous disent qu'il ne faut pas vieillir, qu'il faut profiter de nos enfants tant qu'ils sont là, parce qu'après...

Alors le soir, quand je rentre, je serre fort Amélie dans mes bras. On s'installe sur le canapé, elle me fait un gros câlin et parfois, elle me pose des questions sur le bébé. Je reste vague, je ne veux pas espérer pour rien, j'attends. J'ai peur, je trouve le temps long, mais nous, au moins, nous aurons la chance d'avoir un diagnostic prénatal. Le médecin nous dira la vérité et nous aurons peut-être un choix à faire, mais justement, nous aurons le choix.

Heureuse époque qui nous permet de devenir parents dans de bonnes conditions et qui nous laisse du temps pour les voir grandir. Heureuses mères que nous sommes.

jeudi 22 décembre 2011

Noël

C'est Noël dans deux jours. Morteville est illuminée, le sapin est décoré, les cadeaux sont achetés. Réveillon, famille et bonne humeur sont au programme. Mais pas pour tout le monde.
La vieille fille passera sans doute la soirée aux urgences, comme l'an dernier. Elle se sent tellement seule qu'elle s'en rend malade et, ma foi, une soirée en compagnie du personnel hospitalier, c'est toujours mieux qu'une soirée toute seule.
Monsieur Ronchonchon passera une soirée ordinaire au foyer logement. Le repas de Noël a eu lieu la semaine dernière alors ce week-end, tout sera parfaitement normal. Quelques visites en plus, quelques chocolats, un peu de musique au salon, et la vie continue comme avant. Noël ou pas, qu'est-ce que ça change finalement?
Madame S. sera seule devant sa télé. Veuve depuis des années, ne connaissant personne à Morteville puisqu'arrivée pour la retraite, elle sait qu'une fois de plus son fils ne viendra pas. Trop de travail. Il appellera en début de soirée, il raccrochera très vite, elle retournera devant sa télé et engueulera copieusement l'auxiliaire qui aura l'audace de se pointer ce soir-là (comme si on avait le choix).
Monsieur M. sera lui-aussi devant sa télé, il n'en bouge de toute façon jamais. On viendra lui couper sa viande et faire sa vaisselle, rien d'autre. Mais on viendra quand même. Midi et soir. Malgré la présence de son fils. Il parlera politique, gueulera contre les étrangers (tous des voleurs), regrettera le bon vieux temps de Kadhafi  (un grand homme), fustigera les fonctionnaires (des feignasses).  Une fois toute sa haine éructée, il se resservira un verre de vin et se replongera dans le programme télé.
Madame R. sera en compagnie de son fils. Le repas sera prêt à notre arrivée, le couvert dressé. Il n'y aura rien à faire... sauf que, puisque vous êtes là et que vous n'avez rien à faire, auriez-vous l'obligeance de faire les carreaux je vous prie? Et l'auxiliaire le fera, parce qu'il ne faut pas contrarier les "clients", même si ce sont des cons finis (allez-y, lâchez-vous, j'assume).
Monsieur et Madame R. seront en famille. Ils mangeront des huîtres, du foie gras, de la dinde et une bûche. Ils ont prévenu le service qu'exceptionnellement, ce jour-là, ils n'auront pas besoin d'auxiliaire. Ils ont prévenu suffisamment à l'avance, pensaient-ils, pour ne pas gêner le fonctionnement. Mais non, dix jours avant, cela ne suffit pas, bien que le règlement intérieur stipule qu'il faille prévenir de toute absence huit jours à l'avance. Ils paieront donc le passage de l'auxiliaire qui ne viendra pas. Money is money. Comme ils ont peur de gêner, ils ne protesteront pas.

Bref, un chouette week-end en perspective.

Cette année, ce n'est pas mon tour de travailler, je serai donc en famille. Je ne serai pas seule, la télé ne sera pas allumée, il y aura des rires à table.
Des rires et des larmes.
Des larmes d'inquiétude, des larmes de d'épuisement. Un boulot fatigant, une grossesse difficile, des doutes sur l'enfant à naître. Malade, pas malade, handicapé, pas handicapé?
Malgré les larmes, continuer à travailler, faire comme si de rien n'était, voir son ventre s'arrondir et se dire que non, pas moi, pas lui, tout va bien se passer, ce n'est rien. Continuer. Pleurer, mais continuer. Recevoir les félicitations de ceux qui ont remarqué quelque chose, sourire, remercier.
Pleurer, travailler. Travailler encore. Ne pas y penser. Ne pas s'arrêter.

Joyeux Noël, profitez de la vie, elle est belle.