jeudi 29 décembre 2011

Des mamans

Les premiers enfants de Marie-Louise étaient jumeaux. Une fille et un garçon. Le choix du roi, dès la première naissance, c'était presque trop beau pour être vrai. Trop beau, en effet. Le petit garçon souffrait d'une grave malformation à la naissance. Des semaines durant, Marie-Louise est restée à son chevet.  Mais la présence aimante d'une mère ne suffit pas toujours à sauver un enfant malade. Le petit garçon est mort. Marie-Louise est rentrée à la maison. Quelques mois plus tard, la petite fille est tombée malade. Une bronchite. Une simple bronchite. Elle n'y a pas survécu. La vie a continué, Marie-Louise a eu d'autres enfants.
Yolande avait deux enfants. Deux petites filles. Souvent, le matin, Yolande partait au village à vélo acheter du pain. Les fillettes jouaient avec les enfants des voisins, à cette époque on ne risquait rien. Autres temps autres moeurs. Ce matin-là, alors qu'elle rentrait du village, Yolande avait trouvé la plus petite assise sur le perron de la maison. Elle avait de la fièvre, elle était fatiguée et surtout, elle avait mal à la tête. Le midi, la petite refusa de manger et partit se coucher. A son réveil, elle était toujours aussi chaude, sa tête était toujours aussi douloureuse. Yolande appela le médecin, lequel envoya la petite en urgence à l'hôpital. Méningite. Elle ne passa pas la nuit.
La première enfant de Laurentine était une fille. Les premières années, tout se passa bien. Une petite fille souriante, qui réjouissait ses parents. Et puis, l'école. La petite ne suivait pas, n'arrivait pas à apprendre. Ses camarades se moquaient d'elle, la traitaient de débile. Elle était handicapée. Retard mental. Elle fut envoyée en internat, loin de chez elle. Une école adaptée, avec des enfants un peu comme elle, puis un travail adapté. Aujourd'hui, la mère et la fille vivent ensemble, et la confusion de la mère fait que c'est sa fille qui gère le quotidien. Inversion des rôles.
Quand Alphonsine accoucha, ce fut à l'hôpital. Un beau petit garçon. Au bout de quelques jours, la mère et l'enfant se portant bien, ils purent rentrer à la maison. Quand elle vit son médecin, la semaine suivante, celui-ci fut surpris... et gêné. Il ne savait pas comment faire avec cet enfant et cette maman si heureuse. Alors il mit les pieds dans le plat. Il annonça à Alphonsine que l'enfant serait un fardeau pour elle, qu'elle devrait s'en occuper toute sa vie. Le petit était trisomique, personne n'avait osé le lui dire.
Ginette n'a eu qu'un fils. Celui-ci a toujours été très proche de son père, il lui racontait tout. Le père est mort, le fils est parti vivre loin de sa mère. Il ne s'est pas marié et n'a pas eu d'enfant. Ginette est seule maintenant, son fils n'appelle jamais et son seul contact avec la famille est une petite nièce qui donne de ses nouvelles une fois par an. Triste fin de vie.

Toutes ces mères sont très âgées maintenant. Elles n'en sont pas moins des mères. Elles ont aimé un homme, enfanté dans la douleur, bercé et consolé leurs petits. Elles ont soigné leurs enfants, ont veillé sur eux. Des nuits sans sommeil, des câlins, des berceuses. Des baisers, des sourires, des larmes.
Leurs enfants ne sont plus là, elles sont seules à présent. Seules et réduites à l'état de petites choses fragiles, comme l'étaient leurs enfants. Handicapées, malades. Nous venons faire leur toilette, leur faire à manger, les coucher, comme elles ont fait avec leurs enfants. Ce qu'elles ne peuvent plus faire, nous le faisons. Alors elles nous regardent faire et nous disent qu'elles aussi, quand elles étaient jeunes, elles savaient. Et juste après, elles nous disent qu'il ne faut pas vieillir, qu'il faut profiter de nos enfants tant qu'ils sont là, parce qu'après...

Alors le soir, quand je rentre, je serre fort Amélie dans mes bras. On s'installe sur le canapé, elle me fait un gros câlin et parfois, elle me pose des questions sur le bébé. Je reste vague, je ne veux pas espérer pour rien, j'attends. J'ai peur, je trouve le temps long, mais nous, au moins, nous aurons la chance d'avoir un diagnostic prénatal. Le médecin nous dira la vérité et nous aurons peut-être un choix à faire, mais justement, nous aurons le choix.

Heureuse époque qui nous permet de devenir parents dans de bonnes conditions et qui nous laisse du temps pour les voir grandir. Heureuses mères que nous sommes.