lundi 21 novembre 2011

Cher commentateur anonyme

Anonyme. J'ai hésité à publier votre commentaire sur le dernier billet, car je ne savais pas sur quel ton je devais le prendre. Fallait-il en rire ou en pleurer? Était-ce vraiment votre pensée ou celle d'une caricature de Chef de service?
Finalement, je l'ai publié, car il est sujet à débattre, et je trouve ça intéressant. Après avoir demandé conseil à quelques lecteurs, je me suis abstenue d'y répondre, mais j'ai laissé d'autres le faire à ma place. Pas très courageux de ma part, c'est vrai, mais je n'avais pas assez de recul pour le faire sereinement.
Maintenant je vais tâcher d'y répondre avec sérieux... et réalisme.
Toutefois, avant de commencer, une petite requête. Si vous repassez par ici et qu'il vous prend l'envie de répondre à nouveau, pourriez-vous laisser un nom ou pseudo? Il y a plusieurs
commentateurs anonymes ici, ça devient difficile de s'y retrouver.

Votre commentaire (je rajoute des numéros pour la lisibilité de l'échange)

Une vision réaliste de votre écrit..
1) cela n’est pas recevable, la jeune auxiliaire enceinte doit prendre sur elle et avoir la décence de ne pas se montrer fatiguée devant une centenaire..scandaleux..
2) C’est de très mauvais gout, révélateur d’un certain état d’esprit, mal rédigé aussi..
3) Ce n’est ni professionnel ni intelligent, on ne laisse pas une centenaire faire son lit, alors que vous êtes payé pour le faire !
4) Comment cela, vous osez critiquer une autre bénéficiaire ?!
5) Il y a toujours quelque chose à faire, on ne vous paie pas pour prendre le café !
6) C’est une faute professionnelle de ne pas avoir sa feuille d’heure le jour de l’intervention.
7) Vous ne savez pas lui donner sa douche?! vous ne devez certainement pas être diplômée ADV ; c’est sur, c’est plus dur que prendre le café !

Conclusion : ces aveux sont révélateurs, vous seriez dans mon entreprise, vous auriez déjà reçu un avertissement ! 

Ma réponse

1) Je ne parle pas de ma grossesse ni de ce qui va avec aux bénéficiaires. D'une part, ça ne les regarde pas, d'autre part ça ne se voit pas, donc inutile d'en faire état. Là, c'était une note d'humour pour l'écrit, mais nulle part il n'est écrit que j'ai parlé de ma fatigue (ni des nausées, ni du reste).
2) Je vous renvoie au 1. Pour ce qui est de l'écriture, je vais prendre un exemple tout simple : quand j'ai envie de lire un livre sans trop avoir d'idée précise, je vais dans une librairie, je regarde et, quand je pense avoir trouvé quelque chose qui me plaira je lis la quatrième de couverture ainsi que la première page pour me faire une idée du style de l'auteur. Si ça ne me plaît pas, je repose le livre et j'en cherche un autre. Si j'ai envie de lire un livre précis, c'est la même chose. Cependant, jamais il ne me viendrait à l'idée d'écrire à un auteur pour lui dire que "c'est mal rédigé". Quelqu'un vous a-t-il mis un couteau sous la gorge pour vous forcer à lire ce blog? Avez-vous payé quoi que ce soit et vous êtes vous senti spolié en tombant sur la prose d'une médiocre auxiliaire de vie? Vous attendiez-vous à lire une chronique sociale à la Balzac? Il y a une petite croix en haut à droite de l'onglet, cliquez dessus, c'est tout simple.
3) Je ne suis pas payée pour faire le lit des gens. Vous êtes ici sur le blog d'une auxiliaire de vie, pas d'une femme de chambre. Au cas où, je vais juste vous expliquer la différence vite fait : la femme de chambre, ou la femme de ménage, est payée pour faire ce que les gens ne veulent pas faire. L'auxiliaire de vie, ou l'aide à domicile, est payée pour faire ce que les gens ne peuvent pas faire. Ce n'est pas le même métier, il n'a pas la même fonction. L'auxiliaire de vie a une mission première : le maintien à domicile. Pour cela, elle aide, assiste, mais ne fait pas à la place de (en théorie, parce qu'en pratique, c'est autre chose). Donc si une dame, toute centenaire qu'elle soit, peut faire son lit, eh bien c'est parfait. Si elle en est capable, sous quel prétexte le ferais-je à sa place? Si elle a besoin d'aide, je l'aide. Si elle n'en a pas besoin, je fais autre chose.
4) J'ose critiquer une bénéficiaire! Oui, et alors? Ai-je cité son nom? Ai-je dit où elle habitait? Ai-je donné un quelconque détail vous permettant d'identifier formellement cette personne? Je ne crois pas. Donc oui, j'ose critiquer une bénéficiaire. D'un autre côté, sur internet et ailleurs, il ne me semble pas que ça soit si rare. Seriez-vous un tantinet utopiste? Pensez-vous réellement que tous les bénéficiaires sont de charmants petits vieux fragiles, délicats, et gentils tout plein? Ben non, désolée. Certains sont crades, méprisants et méprisables. Certains nous insultent, d'autres sont des feignasses. Certains sont sympathiques, d'autres pas. On voit de tout, comme dans tous les métiers. Je ne suis pas une charmante auxiliaire angélique et candide. J'aime mon métier, je n'aime pas forcément toutes les personnes âgées.
5) Il y a toujours quelque chose à faire, c'est vrai. Balai, serpillière, carreaux, relèvent de l'entretien du logement. Promenades, compagnie, discussion, relèvent du maintien du lien social. Oh, mais justement, n'est-ce pas l'une des fonctions de l'auxiliaire de vie? A moins qu'on ne ramène une fois de plus l'auxiliaire de vie à la femme de ménage... mais dans ce cas, parlons aussi salaire, car la femme de ménage est mieux payée que moi, elle! Un détail sur ce point, vous remarquerez que le café est partagé en fin d'intervention, après l'entretien du logement donc. Oui parce que quand même, avant d'être une feignasse je bosse quand même un minimum, histoire de justifier mon salaire.
6) Les fameuses feuilles d'heures, tout un poème! Chez nous, il y a environ 150 bénéficiaires. Nous ne nous promenons pas avec 150 feuilles par mois, donc nous n'avons généralement en notre possession que celles qui concernent notre planning. Seulement voilà, le planning change, souvent. Il y a des collègues malades, d'autres en congés, des personnes hospitalisées... Bref, au cours de la semaine, notre planning peut changer jusqu'à une dizaine de fois. On nous rajoute des heures, des gens, des lieux, on nous en enlève d'autres. Au fur et à mesure, la secrétaire doit prévenir les agents (nous) et les usagers, imprimer les feuilles de présence, réimprimer les plannings, etc. Forcément, il y a des ratés, surtout quand on remplace une collègue au pied levé. Si vous êtes Chef de service, j'imagine que vous êtes au courant de ces aléas. Si vous ne l'êtes pas, parlez-en à votre secrétaire (en lui offrant un café de préférence), elle se fera une joie de vous expliquer.
7) Je vous invite à relire le billet précédent. La salle de bain n'est pas aux normes, la dame ne peut y prendre sa douche. Elle doit donc utiliser la salle de bain collective du foyer logement, à laquelle seules les aides-soignantes du foyer ont accès. Oh, je vous entends penser : "Vous pourriez quand même lui donner sa douche chez elle, puisque vous êtes là pour l'aider!". Eh bien non. Il y a une marche, pas de tapis antidérapant, pas de poignée, pas de siège. Toutes les conditions sont donc réunies pour se casser le col du fémur, et je ne crois pas être payée pour casser le col du fémur des vieilles dames (ou alors il faut que je m'associe avec un kiné, y'a de l'idée). Et sinon, oui, vous avez raison, je ne suis pas une "vraie" auxiliaire de vie car je ne suis pas diplômée, mais ou donc avez-vous lu que je me vantais d'être une spécialiste en la matière? Je ne savais pas qu'avoir le DEAVS m'autorisait à casser les cols du fémur, bougez pas, je passe mon diplôme et je reviens! Oh, suis-je bête? Pour passer ce titre, il faut avoir un an devant soi... ah ben c'est con, j'ai pas! La VAE? Mon employeur élude la question, trop cher, pas dans les budgets. La mise en disponibilité? Et je vis de quoi pendant un an? Et puis bon, sincèrement, si je me penche sur le programme... ménage, cuisine, accompagnement, connaissance de la personne fragile... je crois qu'entre ma formation d'éducatrice, mon expérience et les diverses formations professionnelles que je suis dans régulièrement, je devrais pouvoir m'en sortir non?

En conclusion, vous me dites que dans votre entreprise j'aurais déjà reçu un avertissement. Je conteste. Soit vous ne m'auriez jamais embauchée, soit vous m'auriez déjà virée!

vendredi 11 novembre 2011

Une jolie rencontre

Elle a cent ans. C'est la première fois que je vais chez elle, je remplace une collègue. Les consignes sont vagues : courses, entretien du logement, aide à la toilette si besoin, ça semble si peu pour une centenaire. Bizarre. C'est la pensionnaire la plus âgée du foyer logement, mais certainement pas la moins autonome. D'ailleurs, ce jour-là, elle a l'air presque plus en forme que moi! Bon, elle a une excuse, elle est pas enceinte, elle (facile je sais)! Bref.
Ce jour-là elle n'a pas besoin de grand-chose. Juste refaire le lit et passer un petit coup de balai, me demande-t-elle avec un charmant sourire. Elle a des fossettes et des yeux pétillants, j'aime. Son visage est doux et avenant, il respire la gentillesse. Je n'ai qu'une heure à passer ici, dommage. Elle m'aide à changer les draps, et j'ose avouer que je n'éprouve aucune gêne à la voir participer avec moi. Elle est active, elle fait le plus de choses possible "pour ne pas se laisser aller". J'aime bien cet état d'esprit, ça me change de Madame LDV et de son immobilisme. On papote en faisant le lit, elle a l'esprit vif et la conversation aiguisée. Et avec ça, même pas sourde, incroyable!
Après le lit, le balai dans tous les coins, un peu d'entretien du logement, mais il faut dire qu'il n'y pas grand-chose à faire ici, tout est propre! J'ai fini avant l'heure, j'ai beau zieuter partout, vraiment non, je ne vois pas ce que je pourrais bien avoir à nettoyer ici. La chambre est petite, très bien entretenue, la dame n'a besoin ni de courses ni d'aide à la toilette... Bien bien bien. "Vous prendrez bien un petit café" me propose l'adorable dame. Et bien... puisque tout est fait... ma foi... Petit café, petits gâteaux, petite papote. Elle parle. Elle parle de son père qui a fait la première guerre, de son mari qui a fait la seconde. Elle parle de ce pont bombardé quand elle avait sept ans, en pleine fuite avec sa mère. Elles venaient de traverser le pont, les avions allemands sont arrivés, ont bombardé, tous ceux qui étaient derrière elles sont morts. Quatre-vingt treize ans après, elle se réveille encore en hurlant la nuit. Et puis elle parle de la deuxième guerre, du rationnement, des juifs déportés, de son mari, de sa fille, de son fils décédé. Hitler, la guerre, la peur, la faim... Elle a du mal à comprendre tous ces jeunes qui disent manquer de tout, alors qu'à son époque... Mais elle ne critique pas, non, elle a toujours une note de bienveillance dans la voix.
Finalement, il est l'heure de partir. Je n'ai pas ma feuille de présence, je repasserai pour la signature, "on prendra un autre café" me dit-elle en souriant.
Une dernière chose, sur le pas de la porte. Elle aime bien le foyer-logement. Elle se plaît ici, c'est calme, sa fille n'habite pas loin. Mais quand même, juste une petite chose, dommage que la salle de bain ne soit pas aux normes. Elle n'a pas le droit d'y prendre sa douche et dépend donc de l'équipe soignante. Et bon, quand même, seulement deux douches en trois ans, c'est un peu dur.