mardi 11 octobre 2011

Médusée

Je suis à temps partiel. Dans l'équipe, nous le sommes presque toutes. Cela varie de 20 à 32 heures.
Forcément, un temps partiel au SMIC, c'est un peu juste pour vivre, alors, comme plusieurs d'entre nous, je travaille à côté. Certaines ont choisi les chèques-emploi service, d'autres la garde d'enfants, d'autres encore le travail au noir.
Pour ma part, j'ai pris un deuxième temps partiel, dans une autre boîte. Quatre heures par semaine, quatre petites heures, c'est mieux que rien. De temps en temps, je fais quelques interventions pour cette boîte, du dépannage, de l'occasionnel. Forcément, l'organisation n'est pas simple, je finis un boulot et j'en commence un autre, je ne peux pas prendre de vrais congés car ça coince toujours quelque part, et quand je suis de week-end... eh bien je dis adieu à mon petit jour de congé hebdomadaire.
Forcément, j'ai l'impression que ça ne finit jamais, que la journée s'étire à l'infini, et la semaine, et le mois. Ainsi passent les jours. Partir tôt, rentrer tard, conduire, travailler, conduire, travailler, conduire, croiser ma fille en coup de vent... pour, finalement, ne même pas arriver à un SMIC. Je me dis qu'il y a pire, plus dur, plus fatigant, finalement des tas de gens vivent ainsi, et des tas de gens vivent moins bien. J'ai la chance d'avoir un mari présent, une adorable enfant, un toit, un travail. Bon, ça va.
Ou du moins ça allait. Parce qu'il y a quand même un petit truc qui me chiffonne. Oh, un détail, pas grand-chose. Temps partiel. Temps partiel imposé pour tout le monde, et tout le monde en CDD. C'est ainsi depuis des années, on n'y peut rien, et "celles qui ne sont pas contentes ne verront pas leur contrat renouvelé" a froidement annoncé Madame Grand-Chef lors de la dernière réunion.
Un temps de travail fixe, dans ce boulot, c'est dur à gérer. Hospitalisations, décès, départs en maison de retraite. Arrêts-maladie, congés, récupérations. Il faut jongler. Alors on jongle. 30 heures une semaine, 40 heures l'autre, puis 24 heures, 32 heures, 52 heures... On s'adapte. On prend notre planning, tout en sachant qu'il n'est jamais fixe, qu'il peut changer d'un jour à l'autre, parfois même d'une heure à l'autre. On sait que notre jour de soirée peut changer sans qu'on en soit avisée, que le week-end d'avant notre notre week-end travail on est d'astreinte (gratuite, l'astreinte, faut pas pousser non plus), que nos congés et récupérations peuvent être supprimés au dernier moment pour "raison de service", que notre portable peut sonner n'importe quand. On sait aussi qu'il ne faut guère espérer plus ni mieux, les temps sont durs et les vieux meurent (non, sans blague?), nous devons toutes faire des efforts pour être efficaces et efficientes à moindre prix, et avec le sourire s'il vous plaît. On sait surtout que nous n'avons plus à faire à des usagers mais à des clients, et comme le dit si bien le proverbe, le client est roi. On sait enfin qu'il y a plus de trois millions de chômeurs, que l'herbe n'est pas toujours plus verte ailleurs, que finalement nous ne sommes pas si mal loties par rapport à d'autres services. On le sait, et on fait avec.
Sauf que là, j'en reviens au point qui me chiffonne. Temps partiel, CDD. Pour certaines, depuis des années. CDD renouvelé chaque année, temps de travail qui n'augmente pas, au contraire.
Alors comment expliquer cette annonce découverte il y a peu pour notre service?


OFFRE D'EMPLOI AIDE A DOMICILE - CDI

Service d’aide à domicile propose un poste d’aide à domicile, contrat de travail à l’année, 35 h/hebdo.
Vous travaillerez auprès de personnes âgées et /ou handicapées : aide à la toilette, préparation des repas, entretien du logement, repassage, courses…
Formation : niveau 5 DEAVS ou diplôme secteur sanitaire et social.
Permis B
Véhicule indispensable
SMIC horaire + indemnités kilométriques

Qu'est-ce que je fais? Je postule? Je crie? J'éclate de rire? Je transmets gentiment aux collègues, des fois que l'une d'entre elles rêverait d'un salaire un peu digne? J'attends de voir quelle sera la perle rare recrutée? Ou je fais juste une note de blog, histoire de partager ce moment drôlissime avec vous?

mercredi 5 octobre 2011

La dame du lac

Quelque part dans la campagne, il y a un petit lac. Au bord de ce petit lac, il y a une petite maison. Dans cette petite maison, il y a une petite dame. C'est la première fois que je vais chez elle, et pourtant j'attends ce moment depuis plus de deux ans. C'est une vieille histoire. Une histoire d'il y a trente ans.
Quand il était petit, tout petit, mon mari passait ses vacances au camping près de ce petit lac. Ses parents avait acheté une caravane, ils avaient mis de jolis rideaux à la fenêtre arrière et une nappe à carreaux sur la table. Chaque été, ils traversaient la moitié de la France pour venir dans ce camping, au bord de ce petit lac. Le camping était tenu par la petite dame de la petite maison. Petit, mon mari était un vrai cascadeur. La petite dame avait de sacrées frayeurs en le voyant dévaler vers le lac à vélo! L'endroit était paradisiaque. La campagne, l'eau, une jolie petite ville pas très loin où belle-maman pouvait aller faire son marché à pied. Les vacances, l'été, le calme, la gentillesse de la petite dame... Mes beaux-parents sont tombés amoureux de cet endroit. Alors, dès qu'ils l'ont pu, ils ont quitté leur région pour venir s'installer ici, pas trop loin du petit lac. Mon mari a grandi ici, il y a toute sa vie. Mes beaux-parents, eux, ont laissé un bout de leur vie ailleurs, et ont fait un autre bout ici.
J'ai rencontré mon mari il y a un peu plus de sept ans. Un coup de foudre, par hasard, on ne s'y attendait pas. Le sort a voulu que je passe des vacances loin de ma grande ville rose et qu'il se trouve sur mon chemin. S'il avait encore habité là où il était né, je ne l'aurais peut-être pas rencontré. On ne sait pas. Mais voilà, il était là, moi aussi et il y a eu ce coup de foudre. Je suis rentrée dans ma grande ville, seule, j'ai préparé toutes mes affaires, il est venu me chercher quelques semaines plus tard en voiture, et nous sommes repartis ensemble, chez lui. La même année, nous nous nous sommes rencontrés, nous avons emménagé ensemble, nous nous sommes mariés, nous avons eu un enfant. Bon, à la fin de l'année, on était crevés hein! Et tout ça, finalement, c'est un peu grâce à la petite dame du lac.
Car si la petite dame, dans sa petite maison, au bord du petit lac, n'avait pas été aussi gentille, mes beaux-parents seraient-ils tombés amoureux de son camping? Seraient-ils revenus chaque été? Auraient-ils quitté leur région pour une autre?
Cette semaine, quand j'ai vu le nom de la dame sur mon planning, je me suis réjouie. Je savais qu'on allait chez elle, mais je n'avais pas encore eu la chance d'y intervenir. Deux ans que j'attendais.
Quand je me suis trouvée face à elle, je lui ai parlé de mon mari, de ce petit bonhomme aux boucles blondes qui faisait tant de bêtises. Elle ne se souvenait pas de lui, normal, elle en a tant vu passer des petits garnements bouclés! Elle en était un peu désolée, mais je lui ai dit que ce n'était pas grave, qu'elle avait le bonjour du petit bonhomme devenu grand. Et puis je lui ai dit merci. Merci Madame du lac, parce que vous êtes gentille, parce que vous donnez envie aux gens de revenir, parce que, finalement, c'est un peu grâce à vous si je suis là, avec mon mari qui n'a plus ses boucles, avec notre petite fille qui n'en a pas non plus mais qui est quand même sacrément jolie.
Deux ans que j'attendais ce moment, mais je ne regrette pas l'attente, car son rire à ce moment-là était tout simplement merveilleux.

samedi 1 octobre 2011

Langue de vipère

Je reprends le travail lundi. Trois semaines de coupure m'ont fait du bien. Certes, ce n'était pas de vrais congés puisque, cumulant plusieurs emplois (comme beaucoup d'auxis) j'ai continué à travailler une heure six jours sur sept (oui je sais, petite joueuse!) mais c'était quand même une vraie coupure par rapport à mon employeur principal.
Hier, je suis allée chercher mon planning, le retour au bureau m'a laissé une sale petite sensation de "jeveuxpasyretourner". La secrétaire faisait la gueule, y'avait plein de nouveaux noms sur les casiers de l'équipe et le planning est nul à chier. Rien ne change. Cerise sur le gâteau, j'adore me taper 1h30 de voiture pour aller chercher un planning qui aurait dû arriver par la Poste. Heureusement que j'y suis allée d'ailleurs, parce qu'aujourd'hui, toujours rien reçu, le facteur a encore dû laisser mon courrier chez nos voisins homonymes. J'aurais fait comment lundi? Je serais allée bosser à la première heure et frapper chez les gens au hasard?
- Bonjour, c'est moi que vous attendez? Non? Ben pas grave, je continue ma tournée surprise!
Bref, je reprends lundi, et j'ai pas envie. Mon planning me stresse déjà. Y'a des nouveaux que je ne connais pas, y'a des anciens qui ont disparu (non, ils ne sont pas morts, ils ont juste disparu de mon planning), et surtout, surtout, il y a Madame LDV. LDV comme Langue De Vipère.
Madame LDV est une fausse gentille. Souriante, avenante, mais jamais contente. Les horaires ne lui vont pas, le travail non plus, les personnes qu'on lui envoie encore moins. Bref, Madame LDV est une victime éternelle, c'est pas de bol mais c'est comme ça.  Madame LDV n'ayant  pas le courage de ses opinions, elle raconte tout ça à sa voisine, laquelle s'empresse de venir nous trouver pour nous le redire. Sa voisine étant une ancienne auxiliaire, elle se sent sans doute investie d'une mission : protéger les faibles (les pauvres personnes âgées abandonnées à leur triste sort), critiquer le nouveau fonctionnement (c'était mieux avant), occire les nouvelles (toutes des feignasses et des incapables). Bref, c'est pas gagné.
Madame LDV ne m'aime pas, et je le lui rends bien. Nous sommes polies l'une envers l'autre, bonjour/merci/au revoir, j'arrive et je repars à l'heure, je fais mon travail... mais ça marche pas, on s'aime pas. Ses exigences à propos des horaires m'énervent, son immobilisme me hérisse et, plus que tout, son amour immodéré pour Louise, la collègue partie à la retraite que je remplace chez elle, m'insupporte. Louise était merveilleuse, Louise s'occupait de tout, Louise venait depuis des années... Oui, je sais, Louise était parfaite, tellement parfaite que Madame LDV n'a jamais été foutue de retenir son prénom (non, elle n'a pas l'excuse de l'Alzheimer ni de la sénilité, c'est juste qu'elle ne retient que les prénoms des gens qu'elle n'aime pas, comme le mien par exemple).
Alors j'essaye. Faire le ménage comme Louise, faire les courses comme Louise, m'occuper des choses comme Louise. Mais je ne suis pas Louise. Pas la même façon d'être ni de faire. Et là, avec Madame LDV, ça ne va pas. J'ai essayé l'empathie, la gentillesse, puis la nonchalance, le silence, et là j'ai peur de devenir un tantinet désagréable. Et si je deviens un tantinet désagréable, ça sera une faute professionnelle, parce que je dois respecter les usagers.
Même quand ceux-ci ne nous respectent pas. Même quand on a déjà signalé plusieurs fois qu'il y a une sérieuse incompatibilité d'humeur entre l'auxiliaire et le bénéficiaire. Même quand le simple fait de devoir aller trois fois par semaine chez une personne vous pourrit tout votre emploi du temps. Même quand vous rendez compte que vous avez d'inexplicables chutes de tension juste avant d'aller chez cette personne. Même quand vous avez "besoin" de fumer deux cigarettes d'affilée pour vous donner du courage. Même quand il vous faut une énorme dose de self-control pour rester calme, surtout rester calme. Même quand vous pleurez en sortant de chez elle. Même quand vous avez envie de lui hurler dessus. Même quand vous hurlez finalement de rage dans votre voiture.

Lundi c'est la reprise, et je retourne chez Madame LDV. Elle sera polie, moi aussi. Elle restera assise à regarder la télévision, je ferai mon travail en silence. Surtout ne pas parler, ne pas répondre si elle tente d'engager la conversation, garder toujours à l'esprit que c'est une langue de vipère et que la moindre chose que tu lui diras sera amplifiée, déformée et répétée. Surtout rester calme. Surtout être polie. Surtout être respectueuse.

Lundi c'est la reprise, et je veux pas y aller.