mardi 27 septembre 2011

Amélie

Amélie vient de naître. Elle est toute fine, toute jolie, toute délicate. Sa mère est heureuse, son père aussi, normal. Tout va bien.

Amélie a un an. Elle ne marche toujours pas, mais pas d'inquiétude, ça viendra. Elle sourit, joue, babille. Tout va bien.

Amélie a dix-huit mois. Elle commence tout juste à marcher. Il était temps. Elle sourit un peu moins, elle semble sérieuse. Une future intello?

Amélie a deux ans. Elle s'accroche à sa mère. Elle ne veut pas jouer avec les enfants de son âge, d'ailleurs elle semble les ignorer. Elle ne parle toujours pas, ça inquiète sa mère. Son père pense qu'elle a besoin de socialisation. Amélie est donc inscrite à la crèche.

Amélie a deux ans et demie. Toujours aucun mot. Il y a bien quelques sons, mais rien de précis. Elle communique peu avec ses parents, c'est presque comme si elle y était indifférente. A la crèche, ça se passe mal, elle reste dans son coin et ne va pas vers les autres. Sa mère s'inquiète de plus en plus. ORL, orthophoniste, pédopsychiatre... C'est la période des premiers bilans. A la pédopsychiatre, la mère dit d'Amélie qu'elle est "dans sa bulle". Le trouble autistique est évoqué, un peu. Trouble du comportement, trouble envahissant du développement... Amélie sera donc en observation à l'hôpital de jour avec d'autres enfants handicapés. Le premier contact est dur. C'est le début de la prise en charge d'Amélie, et le début officiel de la dépression de sa mère.

Amélie a trois ans. Elle navigue entre l'hôpital de jour et la maison. L'école veut bien la prendre un peu, mais pas trop. Il faut dire que c'est difficile avec Amélie. Elle ne parle pas, elle crie. Elle ne joue pas, elle s'accroche aux adultes comme à des bouées de sauvetage. Tests, examens, rencontres avec la psychologue, la psychomotricienne, l'orthophoniste. Pendant ce temps, la mère d'Amélie maigrit, s'efface, elle est devenue anorexique.

Amélie a quatre ans. Le test autisme révèle un résultat de deux points sur quatre. Pas assez pour l'autisme, trop pour la normalité. Il faut chercher ailleurs. Retour à la case départ. La dysphasie peut-être? A l'école, ça va mieux, Amélie a une auxiliaire de vie. Hôpital de jour, école, orthophonie, poney... l'emploi du temps d'Amélie est chargé. Ses parents font ce qu'ils peuvent pour l'ouvrir au monde. Pas toujours facile. Sa mère mange à nouveau. Elle a beaucoup maigri, beaucoup pleuré, mais quelques rencontres bienfaisantes l'ont aidée à y voir plus clair. Pour Amélie, il faut se battre. Pour se battre, il faut être forte. Pour être forte, il faut manger. Se forcer.

Amélie a cinq ans. Elle commence enfin à parler. Mais personne ne la comprend. Crises, pleurs, tristesse, la vie est dure pour Amélie. Heureusement, la nouvelle orthophoniste est extraordinairement gentille. Diagnostic dysphasie négatif, la connasse du centre du langage explique aux parents médusés que parfois, chez certains enfants, ce genre de comportement est tout simplement dû à une psychose infantile, laquelle peut se transformer à l'âge adulte en schizophrénie. La mère d'Amélie sort de la pièce pour pleurer. Elle ne remercie pas la connasse en partant.
La même année, Amélie voit aussi un généticien, mais non, tout semble normal. Décidément, c'est un mystère.
A l'école ça va beaucoup mieux. Malgré les difficultés de langage, la maîtresse se rend compte qu'Amélie comprend bien les choses. Elle a un raisonnement un peu différent mais l'important est qu'elle parvienne à ses fins non?

Amélie a six ans. Pas autiste, pas dysphasique. Le pédospsychiatre la trouve agitée, il évoque l'hyperactivité et parle de médicaments. Non. Les parents refusent. Elle est en CP. Elle parle presque bien, sait lire et écrire, adore l'école. L'orthophoniste conseille aux parents un test de QI, pour faire le point avec quelqu'un de neutre, qui ne la connaîtrait pas. Rencontre avec une psychologue très gentille, étonnée par l'attitude "étrange" d'Amélie. Discussion avec les parents, test de QI. Finalement, Amélie est juste une enfant précoce.

Pas dysphasique, pas autiste, pas hyperactive, pas trisomique. Juste précoce.
Quatre ans de prise en charge, des psychomachins, des orthotrucs, des réflexions à la con, beaucoup de pleurs, d'espoirs, de tristesse, de colère... pour ça.

Cette année, Amélie aura sept ans. L'école, ça va. Pas d'orthophonie, pas d'hôpital de jour. Une nouvelle école aussi. La directrice est au courant de son passé, pas de son QI. Cette année, Amélie fait une pause. Elle va faire une année "normale", comme les autres enfants. L'an prochain, ses parents lui feront peut-être reprendre l'orthophonie, parce qu'il y a encore quelques sons difficiles à prononcer. Peut-être aussi retournera-t-elle voir la psychologue, pour discuter un peu.

Amélie, c'est ma fille, "mon petit coeur d'amour", ma petite fille étrange et surprenante. Elle va bien. Tout va bien.

mardi 13 septembre 2011

Petite maltraitance ordinaire. III

Parce que je suis en vacances, parce que je l'avais promis à Céline, et aussi parce que ça fait un moment que je pense à cette histoire, ce billet ne parlera pas de cuisine, ni de ménage, ni de courses, ni d'aide, mais de... sexe. Le sexe chez les personnes âgées? Non, pas aujourd'hui, un autre jour peut-être. Aujourd'hui, une petite histoire de personnes handicapées, parce qu'avant d'être une super conchita j'ai eu un autre métier, un métier pour lequel j'étais diplômée et passionnée, celui de moniteur éducateur (ouais bon y'a longtemps hein!)
Bref, je m'égare, revenons à nos moutons.
Je situe :
L'action se passe dans un foyer d'accueil pour personnes souffrant de troubles mentaux, troubles allant de la trisomie à la schizophrénie, le tout assaisonné d'autisme et de psychose. Bref, un joyeux mélange de gens qui n'ont rien à faire ensemble mais qui de toute façon n'ont pas le choix.
Moi, je suis toute jeune et toute fraîche, la petite stagiaire naïve en deuxième année qui fait ses premiers pas dans son "stage à responsabilité". En théorie, je dois passer six mois dans ce foyer et mettre en place une action éducative, en l'occurrence un atelier photo. Concrètement, je n'ai pas la moindre idée de la façon dont je vais m'y prendre, je suis excitée et tétanisée.
Premier jour, première rencontre avec les résidents. Il y a dans ce foyer une jeune femme, Leila, qui est à peu près de mon âge. Elle parle vite, mais son discours, à première vue, est sensé, et c'est une sensation étrange pour moi de me dire que cette jeune femme pourrait être à ma place, et moi à la sienne. Ne pas s'identifier, ne pas s'identifier, ne pas s'identifier, je le sais hein! N'empêche, la petite stagiaire n'en mène pas large face à cette jeune femme qui parle vite, lui fait visiter le foyer, lui présente tout le monde. Merde, je visite mon lieu de stage avec une résidente, crédibilité zéro pour la suite.
Bref, revenons à Leila. Leila a un ami, Christophe. Ils sont en couple depuis trois ans. Ici, pour être en couple, c'est compliqué. Les chambres ne sont pas mixtes, c'est les filles d'un côté et les garçons de l'autre. On est donc en couple dans la journée mais la nuit, c'est chacun chez soi, à moins d'être très discret. Et encore, dans la journée, c'est difficile, à cause de l'emploi du temps. Chacun des résidents participe à des activités occupationnelles et obligatoires, le genre d'activités que tous les résidents font dans tous les foyers, avec force projets pédagogiques à la clé : jardinage, bricolage, musique, randonnée... Bon, finalement, la journée, c'est compliqué aussi.
Il reste les repas. Oui mais non : tout le monde ne mange pas dans la même salle, ici c'est par petits groupes, groupes formés par les éducateurs en fonction de tout un tas de critères, et Leila et Christophe ne font pas partie du même groupe. Finalement, pour être en couple, il leur reste quoi? Et bien, les temps libres, entre l'activité et le repas, le soir, pendant les sorties. Pas grand-chose en fait. Et dans ce pas grand-chose, encore leur faut-il trouver un peu d'intimité, ce qui n'est pas chose aisée quand on vit en collectivité.
Mais ils y arrivent, tant bien que mal, et ce depuis trois ans.
Ils y arrivent, jusqu'à ce qu'un événement vienne tout changer. Le foyer est parti en randonnée (j'ai failli écrire en sortie scolaire!), quelque part au bord d'un lac des Pyrénées. Il fait beau, tout le monde pique-nique, s'amuse, tout va bien. Leila a une envie pressante. Forcément, en pleine montagne, les toilettes, ben y'en a pas. Qu'à cela ne tienne, Leila baisse son pantalon et sa culotte, et soulage sa vessie... en public. Elle n'a aucune pudeur Leila, elle est comme ça. Elle n'a pas appris ce que c'était, tout simplement. Elle se balade nue dans les couloirs, elle ne tire pas le rideau de la douche, elle laisse la porte ouverte aux toilettes. Le psy du service dit que ça fait partie de sa pathologie. Les résidents s'en fichent, l'équipe éducative beaucoup moins. Ce jour-là, Leila est allée trop loin. Là, quand même, ça ne se fait pas, surtout qu'ils ne sont pas seuls autour de ce lac. Action, réaction. La sanction tombe immédiatement : Leila sera privée de Christophe pendant un mois. Leila, 25 ans, jeune adulte handicapée mais néanmoins majeure, sera privée de son mec. Voilà. L'équipe éducative en a décidé ainsi. Inversement, Christophe sera privé de Leila, ça va de soi. Christophe, 28 ans, adulte handicapé majeur. Leila proteste, Christophe aussi, mais la sanction, non, la punition, est tombée.
On a puni la sale gosse de son affront. On a puni un couple. On leur a interdit de se voir, alors même qu'ils vivent en collectivité. On s'est immiscé dans leur vie privée et dans leur intimité, sans leur laisser le choix. Ils ont protesté, supplié, mais l'équipe éducative a été ferme. Puisque Leila ne sait pas se tenir en public, elle sera privée de sexe, ça lui apprendra à cette petite vaurienne.
Moi, la petite stagiaire, j'arrive en plein dans la punition. Cela fait deux semaines qu'ils sont privés l'un de l'autre. Les éducateurs y veillent, interdisant l'accès aux chambres. Parfois, ils arrivent à se retrouver seuls, dans la salle de repos, ou dehors. Il faut alors intervenir au plus vite pour  les séparer, car les retrouvailles sont très... eh bien ce sont des retrouvailles, pas la peine de faire un dessin!
Leila est malheureuse, Christophe aussi. Surtout Christophe en fait, car ça lui manque cruellement. Le soir, dans sa chambre, il visionne des cassettes porno, le son est trop fort, tout le monde en profite. Il ne parle que de ça, a les mains baladeuses, essaie de tripoter les autres filles, au grand désespoir de Leila. Officiellement, lui n'est pas puni, c'est Leila la fautive, et c'est lui qui trinque (Leila aussi, mais bon, c'est pas son problème).
Alors ce qui devait arriver finit par arriver, Christophe devient de plus en plus insistant auprès d'une jeune fille et finit par l'agresser sexuellement. Stupeur au foyer, crisé au sein de l'équipe éducative, merde merde merde, que va-t-on faire? La victime est prise en charge par le psychologue, l'agresseur aussi, l'affaire est plus ou moins étouffée, et ça s'arrête là. Ah non, pardon, pas tout à fait. Parce que, quand même, c'est grave ce que Christophe a fait, il faut le punir. Un petit tour à la gendarmerie? Non voyons, il est handicapé! Privation de sortie? Non, ça va bloquer tout le groupe. Ah, super idée de l'équipe, attention : c'est par le sexe que Christophe a fauté, c'est par le sexe qu'il sera puni... Christophe sera privé de Leila un mois de plus.
Et c'est reparti pour un tour!

jeudi 8 septembre 2011

Petite maltraitance ordinaire. II

C'est la mode de la maltraitance, restons dans le sujet, il y a de quoi dire. Et même, mieux encore, restons chez Monsieur A. Monsieur A, souffrant de la maladie d'Alzheimer, chez qui je vais rarement hélas. "Hélas", parce que je l'aime bien, et que j'aimerais y aller plus souvent. Chez lui, être auxiliaire de vie pourrait prendre tout son sens. Mais non. Monsieur A est bien entouré : sa femme et son fils vivent avec lui, les auxiliaires viennent trois fois par jour, les infirmières tous les matins, le kiné deux fois par semaine, le médecin une fois par mois. Monsieur A a donc tout ce qu'il faut pour être bien traité. Mais non.
Officiellement, Monsieur A a une bronchite, c'est ça qui le rend malade, le fatigue, lui fait perdre la mémoire, l'énerve. La version que tout le monde lui donne, c'est celle-là, la bronchite. Interdiction de lui dire quoi que ce soit d'autre. Mais Monsieur A a beau avoir la maladie d'Alzheimer, il n'est pas con pour autant. Il le sait bien, lui, que ce n'est pas ça. Alors il demande, sans arrêt. "Qu'est-ce que j'ai?" Et nous tous, auxis, infirmières, famille, nous lui répondons que rien, ce n'est rien, juste la fatigue.
Le matin, Monsieur A se lève tôt. L'auxi l'aide à se lever, à s'habiller, puis l'emmène prendre son petit-déjeuner. Et juste après, sa femme nous demande de le recoucher en attendant l'infirmière, qui arrive à 10h, parfois 11h. Tous les matins. Depuis des années. Sans qu'on lui demande son avis, Monsieur A se recouche sagement, et attend. A 11h il est de nouveau levé, et il attend le repas. Repas qu'il ne choisit pas, puisque Monsieur A, à cause de sa bronchite qui ne guérit pas, est bien sûr incapable d'émettre un avis sur ce qu'il veut manger. Ce sera donc légumes cuits à l'eau, tous les jours, et poisson court-bouillon ou viande hachée menu, puis compote et yaourt. Bon appétit Monsieur A.
Après le repas, Monsieur A se repose... en attendant le goûter. Et ainsi de suite jusqu'au coucher. Tous les jours. Depuis des années. Les mêmes journées.
Forcément, Monsieur A n'a pas sommeil quand vient la nuit. Alors il crie, il s'agite, il veut se lever. Sa femme ne dort plus, elle est épuisée. Alors elle dort au salon, Monsieur A dort dans le lit médicalisé, et le fils dort dans le lit conjugal.
Ah, si un psy passait par là!
Il y a des tas de photos chez Monsieur A. Il a beaucoup voyagé, a fait plein de choses. Les photos sont dans des albums, les albums sont cachés, il ne faut surtout pas qu'il les voie. Pourquoi? Mais parce que ça le fait pleurer voyons! Il regarde, il pleure, c'est insupportable un monsieur comme ça qui se met à pleurer! Alors on fait croire à Monsieur A que les photos sont perdues, qu'elles sont au garage, qu'il est trop fatigué pour ça.
Monsieur A ne choisit pas son rythme, ne choisit pas ses repas, n'a plus accès à ses souvenirs. Monsieur A doit rester sage, immobile, silencieux.
C'est ça, la vie de Monsieur A, la vie qu'on lui propose, qu'on lui impose.
Tout ça à cause d'une bronchite.