mercredi 3 août 2011

Ce que je sais d'eux

Je sais que Madame R a eu des jumeaux. Le petit garçon est mort à un mois, d'une malformation, la petite fille à six mois, d'une bronchite. C'était sa première maternité. Je sais aussi qu'avant de rencontrer son mari elle a eu un amour de jeunesse, un premier amour, détruit par la guerre.
Je sais que Madame H passait ses vacances à Courchevel, nous y avions d'ailleurs un ami commun.
Je sais que Madame V est née et a longtemps vécu en Angleterre, elle en a d'ailleurs conservé les habitudes alimentaires.
Je sais que le père de Madame D état un pionnier de l'aviation.
Je sais que tous les enfants de Madame E sont morts.
Je sais comment Monsieur K a perdu la vue.
Je sais que Madame V adore les gésiers.
Je sais que la fille de Madame E a eu un cancer de l'estomac.
Je sais que Madame P a failli mourir électrocutée en repassant une jupe pas encore sèche.
Je sais que Madame G a vu son mari mourir sous ses yeux.
Je sais que Madame B a perdu sa fille d'une méningite foudroyante.
Je sais que le mari de Madame M s'est pendu dans leur maison.
Je sais que Madame B soupçonne Madame B d'avoir couché avec son mari.
Je sais que Madame C cache ses bijoux dans son frigo.

Je sais tout ça, parce qu'ils me le racontent. Ils me le racontent parce qu'ils me voient presque tous les jours. J'entre chez eux, je fais leurs courses, je nettoie leur maison, je prépare leurs vêtements, je trie parfois leurs papiers, je les écoute. Bref, je partage leur intimité et leur fin de vie

Mais quand ils meurent, la famille "remercie chaleureusement le docteur Truchin pour son dévouement et les infirmières pour leur présence".

La "femme de ménage" qui passait presque tous les jours, à quoi bon? Tout en bas de l'échelle des valeurs, même pour ça.
Une question de priorités peut-être?