vendredi 25 février 2011

Le centenaire... Suite et fin

Il s'est éteint ce matin. Fatigué, usé, il ne pouvait plus s'alimenter depuis plusieurs jours. Nous nous sommes dit "au-revoir" mercredi, yeux dans les yeux avec un grand sourire, comme à chaque fois, sans savoir que c'était la dernière. Peut-être le savait-il un peu, peut-être aussi que je m'en doutais, mais nous faisions comme si.
Pour une fois je ne suis pas (trop) triste, c'est presque un soulagement.


Le centenaire

C'était un arbre centenaire
Qui ne comptait plus les années :
Il disait : " A quoi bon s'en faire,
Je suis mûr pour la cheminée !
 
...Des feuilles, j'en ai bien trop lu,
Que pourrais-je savoir de plus,
Si je passe un printemps encore
Auprès des autres sycomores ? "
 
Alors il a laissé le froid
Engourdir lentement ses veines
Et mettre à vif toutes ses peines
Et clouer ses branches en croix ;
 
Heureux d'aimer, mais las de vivre,
Pour la toute dernière fois
Il a fleuri dans le grand bois
Des milliers de perles de givre.

Louis DELORME

samedi 19 février 2011

Le centenaire

Depuis quelques mois je prépare des repas chez un centenaire. Enfin, préparer, c'est un bien grand mot. Il bénéficie du portage de repas à domicile, donc je suis plutôt là pour mettre le couvert, réchauffer, mouliner, servir, aider à prendre le repas, faire la vaisselle, et passer un petit coup de balai.  Ma présence n'est pas indispensable, d'ailleurs je ne viens que trois fois par semaine. Le reste du temps, sa femme et ses enfants gèrent très bien le moment du repas (par compte, ils ne tiennent pas le cahier de liaison sur les repas, et ça c'est bien dommage car il nous sert beaucoup). Et puis, deux fois par jour, il y a l'infirmière et l'avs (une autre) pour le lever, la toilette et le coucher. Donc, je reprends, ces jours-là je suis là "en plus", une petite pause pour la famille en quelque sorte, et j'avoue que, bien que mon travail soit strictement le même que chez d'autres bénéficiaires (préparation et aide à la prise des repas), cette situation est assez agréable puisqu'elle me permet d'être toujours bien accueillie :-) (eh oui, on a les joies qu'on peut!)
Bref, je m'égare. En ce moment Monsieur J ne va pas bien, il s'affaiblit, perd l'appétit, son regard semble éteint. Il chuchote plus qu'il ne parle, et entre sa paralysie faciale et la surdité de sa femme, pas facile de se comprendre. Je surveille attentivement son appétit, remplis consciencieusement le cahier de liaison, parle aux infirmières dès que je le peux... mais cela n'empêche pas Monsieur J de vieillir.
A chaque fois que je pars, il me dit "merci" et "au-revoir" avec toute l'intensité dont sont encore capables ses yeux, comme si c'était la dernière fois qu'il me me le disait. Et à chaque fois, on se serre longuement la main et je lui réponds "à demain" ou "à bientôt" avec mon plus grand sourire.
Un jour, notre au-revoir sera le dernier, alors autant que l'on se quitte sur un chaleureux sourire.

mardi 8 février 2011

La vieille fille

Il y a un très chouette billet à lire ici : http://idedanslaville.canalblog.com/archives/2011/02/08/19941979.html
Cet article me fait penser à une situation qui me gêne depuis quelque temps. Depuis le temps que je cogite dessus, ce soir je prends le temps d'en parler.
C'est une vielle dame d'environ 85 ans. Vieille, malvoyante (mais pas aveugle), mal fichue (mais qui peut encore se déplacer), déprimée (voire dépressive).  Elle ne s'est jamais mariée, n'a pas eu d'enfant. Ses frères et soeurs sont tous morts, elle est la dernière de sa génération. Elle est donc la dernière mémoire de la famille... mais elle n'a personne à qui transmettre ses souvenirs, ses photos... et son (petit) héritage. Heureusement, elle a une nièce adorable, qui lui rend très souvent visite, l'aide à remplir/classer ses papiers, fait les courses, bricole, jardine... Elle a aussi les auxiliaires, trois fois par semaine.
Et surtout, surtout, il y a la nouvelle infirmière de secteur! Là, je vous le donne en mille, c'est pas ma copine! La nouvelle infirmière est très souriante et très motivée, elle veut aider tout le monde. Elle multiplie donc les visites à domicile pour rencontrer les gens, leur parler, leur proposer des services. Bon, en soi, c'est super, ça fait du bien de voir quelqu'un qui va à la rencontre des gens et ne reste pas planqué derrière son bureau. Oui mais... (ben oui, y'a un "mais", sinon c'est pas drôle).
Oui mais elle propose trop! Elle met la déprime/dépression sur le compte de la solitude (ce qui a sans doute une grande part de vrai) et, pour résoudre le problème, propose une aide au petit-déjeuner et au repas du soir. Alors forcément, deux demi-heures de compagnie en plus par jour, ça ne peut que tenter la vieille dame esseulée mais... elle n'en a pas besoin! Certes elle est âgée, malvoyante, mal fichue et déprimée, mais elle peut encore se préparer à manger toute seule. Oui il lui faut de la compagnie, mais on peut être là pour autre chose que pour faire les choses à sa place.
Mais bon, l'infirmière propose, la vieille dame dispose, et voilà que nous intervenons maintenant dix-sept fois par semaine! Quatorze interventions repas et trois interventions ménage/courses. Et là, forcément, au-revoir autonomie, bonjour Princesse!
Notre gentille personne âgée se fait dorloter, choyer, servir. Elle ne fait plus rien, ni repas ni vaisselle ni lit ni entretien du linge... puisque nous sommes là pour ça. On essaie de lui expliquer que nous sommes là pour l'aider mais pas pour l'assister... mais c'est un bien faible argument face au confort inopiné. Alors elle coule, tout doucement, elle en fait de moins en moins, nous de plus en plus... 
Merci gentille infirmière d'être aussi motivée mais, euh, tu voudrais pas être un peu plus réservée parfois?
Je me demande combien de temps on met à se noyer.

mardi 1 février 2011

Top chrono!

Elle est très âgée. Elle souffre de la maladie d'Alzheimer. Elle se déplace, difficilement, avec un déambulateur.  Elle vit en foyer-logement et elle s'y ennuie.
Les auxiliaires viennent chez elle tous les matins pendant une heure, sauf le week-end. Le week-end, c'est une demi-heure. Pas plus, surtout pas plus, sa fille (médecin) refuse de payer la moindre minute supplémentaire. Nous sommes prévenues.
Le matin nous devons :
1) Frapper doucement à sa porte, entrer doucement, ouvrir doucement les volets (il est tôt, elle dort, normal).
2) La réveiller doucement, l'aider à se redresser dans son lit, l'aider à se lever. Eventuellement, la rassurer et lui dire que non, il n'y a pas un homme qui la regarde fixement dans le fauteuil.
3) L'accompagner aux toilettes, l'aider à ôter sa chemise de nuit, l'aider à faire sa toilette (en fait non, on ne l'aide pas pour la toilette, on fait sa toilette, elle ne peut plus la faire). Entretemps, se faire plus ou moins insulter selon l'humeur mais bon, on a l'habitude, pas grave.
4) L'aider à s'habiller, mettre les bas de contension, ranger les affaires de toilette, la ver (à la main) le petit linge, l'accompagner au salon pour le petit-déjeuner, l'installer à table.
5) Préparer le petit-déjeuner, donner les médicaments.
6) Laver la vaisselle, l'aider à s'installer dans le fauteuil, remplir le cahier de liaison, dire au-revoir, partir.

Forcément, on s'organise, on utilise les temps morts, on rentabilise à fond, on court, on speede...  ben oui, en une demi-heure, on peut pas prendre le temps de parler, s'attarder... Du coup, dans la course, on en oublie d'être aimable, on oublie que les insultes, la lenteur, la mauvaise humeur ne sont pas dirigées spécialement contre nous, les auxis, que c'est comme ça la maladie, la vieillesse, l'ennui... On quitte la dame énervées, elle nous regarde partir énervée elle-aussi, et rebelote le week-end d'après.

Et vous voulez rire? Une fille médecin, une autre fille infirmière, mais elles ne "comprennent pas" pourquoi nous demandons une heure le week-end.