mardi 25 janvier 2011

Autres temps autres moeurs

Il y a quelques jours, après une longue journée de travail, je dégustais un gâteau en compagnie d'une vieille dame et de son petit-fils. Celle-ci, à propos des dernières actualités, se désolait des moeurs dissolues de notre époque. Viols, enlèvements, meurtres, braquages, ah que le monde est violent de nos jours!!! De son temps, il n' y avait pas tout ça, oh que non!
"De ton temps c'était la guerre mamie" lui a alors répondu son ingénu petit-fils. Ben oui, forcément...

mercredi 12 janvier 2011

Appelez-moi "Moulinex"

Tout compte fait, je ne suis ni auxiliaire de vie, ni aide-ménagère, ni assistante de vie, ni femme de ménage, ni rien. Je suis un robot-ménager. Arriver, dire "Bonjour Madame", faire le ménage, faire signer la feuille de présence, partir. Voilà maintenant ce que notre service attend de nous. Du professionnalisme, disent-ils. Des professionnelles bradées, corvéables à merci, précarisées, et malgré ça souriantes, avenantes et prévenantes autant qu'elles le peuvent. On garde le sourire, on oublie le reste.
Nouvelles consignes, nouveau règlement à venir, mise au point avec les "agents" du service. Quelques questions précises, ciblées, le regard inquisiteur d'une chef de service, et une phrase qui marque :"Donnez-moi des noms". Voilà, on en est là, qui dénoncera qui pour garder sa place, faire des heures, se faire bien voir de la hiérarchie? Le jeu des chaises musicales, c'est rigolo à dix ans, beaucoup moins à mon âge.
"Je sais que", "on m'a dit que", "il parait que vous"... Qui a dit quoi sur qui? Dans quel but? Que sait-on exactement? Repartir au boulot et se méfier de tout le monde, des collègues, des familles, des intervenants extérieurs, des bénéficiaires eux-mêmes. Ne plus toucher les gens, c'est interdit, trop familier, pas pro. Passer présenter ses condoléances à une famille endeuillée? Oula, trop dangereux, quelqu'un pourrait croire qu'on essaie de venir piquer quelque chose! Prendre des nouvelles d'une personne malade? Dans quel but? S'attirer sa sympathie pour détourner son héritage? Finalement, les auxiliaires seraient-elles de diaboliques personnes, prêtes à tout pour s'accaparer les biens des gens dont elles s'occupent? Triste monde que celui qui n' a plus confiance en personne.
Et moi, puis-je vraiment travailler ainsi? Sans âme, sans humanité, sans empathie? Partir tôt, rentrer tard, passer sa journée à nettoyer des sols, faire des toilettes, cuisiner, faire des courses, écouter, rassurer, écouter encore, prendre sur soi, tout ça pour un salaire qui me fait pleurer tous les mois? S'il n'y a plus les sourires, la complicité, la confiance, quel intérêt?

lundi 3 janvier 2011

Madame P

Madame P est l'une de mes plus belles rencontres. "Caractère de cochon" selon certaines, "caractère bien trempé" selon moi. Courageuse. Volontaire. Passionnante. Elle a voyagé, beaucoup, est partie travailler en Indochine en pleine guerre, seule, a appris à piloter à une époque où les femmes étaient plutôt à la maison que sur les terrains d'aviation. Une aventurière cette Madame P. Amputée d'une jambe, Madame P s'est retrouvée en fauteuil, totalement dépendante de tout le monde. Elle, si libre, si vivante, la voilà affaiblie, étrangère à sa propre maison. Et voici les auxiliaires de vie, tous les jours deux fois par jour. Ouvrir les volets, préparer les repas, faire le ménage... et parler, rire, se raconter, s'attacher. Pas facile de s'entendre avec tout le monde, Madame P a ses préférences, nous aussi. J'ai de la chance, le courant est tout de suite passé entre nous, et mes petites demi-heures se transforment en heures sans qu'on s'en rende compte. Elle me parle d'elle, de ses voyages, de son mari. Elle me montre des objets et me raconte leur histoire, le cahier d'écriture de sa mère, une photo, une statue, de la vaisselle. Elle me parle de tout, de rien, et nous aimons nous attarder ensemble autour d'une part de gâteau.
Je lui parle de la maison que j'achète, un coup de coeur, et elle me présente des amis qui seront mes futurs voisins. Elle le fait naturellement, comme ça, parce que ça lui semble parfaitement normal de faire se rencontrer les gens qu'elle aime bien.
Et puis, changement de planning, ma demi-heure hebdomadaire chez Madame P est attribuée à une autre. Je vais la voir de temps en temps, on prend un thé ensemble, on continue nos petites discussions comme avant. Jusqu'au mois dernier. Hospitalisation d'urgence, Noël à l'hôpital, Madame P a été enterrée ce matin. J'ai beau savoir que les gens dont je m'occupe partiront tôt ou tard, putain ça fait quand même vachement mal parfois.