dimanche 25 mai 2014

Une question d'éthique #1

Dans notre métier, comme dans des tas d'autres, nous sommes confrontés à des choix. Certains sont simples :
- soupe ou omelette?
- change anatomique ou change complet?
- balai ou aspirateur?
- eau de javel ou vinaigre blanc?
Et il y en a d'autres, plus complexes, qui font appel aux lois, à l'éthique, au cadre. C'est de l'un de ces choix dont je voudrais vous parler.

Madame Tangue vit seule avec son chien. À première vue, c'est une dame tout à fait charmante, qui aime la compagnie et la conversation. Pour une raison que nous ne connaissons pas, elle est sous tutelle. Ses enfants vivent loin et viennent la voir pendant les vacances. Les auxiliaires interviennent chez elle tous les jours pour l'entretien de la maison, les courses et des promenades. Même le week-end. Oui, le week-end, nous intervenons pour faire des promenades. Madame Grandchef a sans doute estimé que c'était une nécessité vitale. Passons. Sur notre planning, les consignes sont les suivantes : "entretien du logement, courses, promenade. Attention, ne pas acheter d'alcool." OK, c'est noté.

La première fois que je vais chez Madame Tangue, celle-ci me demande d'aller faire des courses. Elle me tend une liste et, en la lisant, je me rends compte qu'elle y a marqué "deux bouteilles de vin".
Option un : lui expliquer que je ne peux pas prendre de vin. C'est délicat, je ne la connais pas, c'est vexant, elle risque de mal le prendre.
Option deux : aller faire les courses et "oublier" le vin.
Je suis lâche, je choisis l'option deux.
Je pars donc faire les courses et prends tout ce qu'il y a sur la liste, sauf le vin. Au retour, aucun commentaire de sa part. Ouf. En bonne auxiliaire fayote et consciencieuse (et surtout, en bonne auxiliaire qui rêve d'un CDI), je signale "l'incident" à Madame Grandchef, histoire de me couvrir au cas où.

La deuxième fois que je vais chez Madame Tangue, il faut aussi faire des courses. La liste est sensiblement la même que la dernière fois, et le vin y figure encore. Avant que je parte, Madame Tangue me fait remarquer que je ne l'avais pas pris la dernière fois. Oups.
Option un : lui dire que j'ai oublié. Sauf que je ne vais pas pouvoir oublier deux fois.
Option deux : lui dire que les auxiliaires n'ont pas le droit d'acheter de l'alcool, ce qui dans le cas présent est un demi-mensonge.
Option trois : lui dire la vérité, à savoir que nous avons interdiction de lui acheter de l'alcool.
Je suis lâche mais calculatrice, je choisis l'option deux. Stupeur de Madame Tangue. Les autres auxiliaires le font, elles! Et merde. Coincée.
Coincées, nous le sommes toutes deux. Elle veut quelque chose, je n'ai pas le droit de l'acheter. Madame Tangue, qui a oublié d'être bête, argumente : si je n'achète pas ce qu'elle me demande, une autre le fera. Et si personne ne le fait, elle changera de prestataire, tout simplement. C'est imparable. J'écoute sa version et lui propose la mienne : si je n'achète pas le vin, j'obéis à ma supérieure et aux consignes données par son tuteur. Si j'achète le vin, je désobéis et cours le risque d'une sanction. Nous sommes dans une impasse. Finalement, Madame Tangue barre les bouteilles de la liste et je pars faire les courses. En bonne auxiliaire pas si fayote que ça quand même, je ne signale pas l'incident à Madame Grandchef, j'ai pas trop envie d'une guerre des tranchées entre collègues, et encore moins d'une remontrance collective.

La troisième fois que je vais chez Madame Tangue, celle-ci est habillée pour sortir, liste de courses en main. Bon, je sens que ça va être compliqué. Direction le grand magasin, celui où l'on trouve de tout : viande, légumes, fromage, gâteaux... et vin. Madame Tangue glisse deux bouteilles dans le caddie, comme ça, l'air de rien.
Option un : retirer le vin du caddie et lui redire que je n'ai pas le droit d'acheter de l'alcool. Hum, pas très envie d'une altercation en plein magasin, ça serait limite.
Option deux : retirer les bouteilles à son insu, discrètement. Pas très courageux, et risque d'altercation à la caisse.
Option trois : lui redire que je n'ai pas le droit et aviser selon sa réaction.
Option quatre : faire comme si je n'avais rien vu.
Je suis lâche mais pas tant que ça, je choisis l'option trois. Réponse de Madame Tangue :
"Vous n'avez pas le droit d'acheter de l'alcool, mais moi j'ai le droit, aucune loi ne me l'interdit." Logique. Et imparable. Je m'incline. En bonne auxiliaire concernée par les problèmes d'addiction, j'informe Madame Grandchef de l'incident. Haussement de sourcils et réponse de l'intéressée :
"De toute façon, si elle veut vraiment du vin, elle arrivera toujours à s'en procurer. Et si nous refusons de l'acheter, elle s'adressera à un autre prestataire et on aura perdu une cliente."
Logique, et imparable.Madame Tangue garde son vin, nous gardons une cliente.

In vine veritas.

vendredi 9 mai 2014

Burn out

Témoignage de Carole, auxiliaire de vie (avec son aimable autorisation)

Bonjour à toutes et à tous, je voudrais vous faire part de ma situation car je pense que ça peut aussi vous arriver et je ne la souhaite à personne...
Je vais essayer de faire court mais n'hésitez pas à me poser des questions si besoin...
Voilà, je suis auxiliaire de vie depuis 13 ans, j'ai commencé à la fin de ma scolarisation. C'est un beau métier, je me suis donnée à fond de chez à fond pendant toutes ces années, entre-temps j'ai eu deux enfants, donc beaucoup de boulot. Je prenais sur moi sur mes longues journées car il faut énormément de patience avec les personnes et sans me vanter j'assurais grave, que ce soit auprès du bureau pour être autant présente que possible qu'auprès des personnes aidées. Quand je rentrais chez moi j'étais lessivée et il fallait assumer la fin de journée auprès de ma famille mais j'étais tendue.
Jusqu'au 1er décembre où j ai commencé à faire des crises de tétanie... mon corps m'a dit stop... Je suis en plein BURN OUT...
Étant en arrêt j'ai donc pris du recul et je fais souvent des cauchemars sur mes bénéficiaires (je les agresse, les mords à la gorge (mdr) etc...). Je ressens tout le stress que j'avais quand j'étais auprès d'eux multiplié par deux... Quand je croise n'importe quelle personne dans la rue je  me crispe. Je ne me sens plus capable d'assurer mon poste. Je pense m'être trop investie dans mon boulot sans prendre assez de recul et arrive à saturation. Je suis encore sous anxiolytiques et antidépresseurs.
Il faut apprendre à se préserver et ne pas dire OUI à tout . SVP faites attention à vous. Je pense que le métier est a revoir, quand il y a des renouvellements d'heures, les assistantes sociales feraient mieux de demander votre avis avant d'aller chez les personnes, c'est facile, elles disent qu'elles ne peuvent plus rien faire, en rajoutent et vous, vous trinquez derrière à vous taper du ménage à gogo!!! Vous n'êtes pas des BONNICHES vous êtes la pour faire du maintien à domicile... Il faut faire bouger tout ça !!!! Désolée pour la longueur du texte!!!!

mercredi 7 mai 2014

Monsieur Bitàlair (5)


Résumé de l'épisode précédent
Babeth, l'auxiliaire à couettes, doit faire "l'entretien du logement et l'aide à la toilette" chez Monsieur Bitàlair. La maison est plutôt délabrée, le bénéficiaire aussi, Babeth est sur le point de renoncer...
À la fin de l'épisode précédent, Monsieur Bitàlair est tranquillement assis dans sa cuisine, crachant presque voluptueusement sa fumée de clope à la figure de cette bonne à rien envoyée par la mairie (moi), tandis que cette dernière refoule silencieusement sa colère (pardon, sa haine) derrière un masque qu'elle veut impavide (et ouais, t'as vu ça un peu comme ça en jette quand une auxiliaire de vie te raconte la scène!).



Je suis donc là, face à ce type qui ne bouge pas. Lui assis, moi debout. Lui, avec ce calme arrogant de celui qui a tout son temps et moi, avec cette colère sourde de celle qui n'en peut plus. Lui, vieux, malade. Moi, moins vieille, enceinte. Oui, enceinte. Parce que c'est tellement plus drôle d'envoyer les femmes enceintes chez les fumeurs alcooliques violents. Parce que Madame Grandchef, c'est pas trop son problème tout ça. Parce qu'on fait pas le ménage avec notre utérus après tout !
La journée a été longue et j'ai hâte de rentrer chez moi. J'accélère le mouvement. Il ne veut pas bouger ? Pas grave. C'est moi qui vais bouger. Je m'approche. Il lève les yeux. Je me rapproche. Il me regarde. Je suis près de lui. Il ouvre la bouche. Je suis tout près. Il gueule.
« - Qu'est-ce tu veux encore ? Dégage !
- Je vais vous aider à enlever vos vêtements Monsieur Bitàlair. Je commence par le haut »
Sans lui demander son avis, je passe derrière lui et commence à retirer son t-shirt. Il résiste un peu, j'insiste un peu. Finalement, il capitule. Si on m'avait dit qu'un jour j'obligerais un homme à se déshabiller !
Je continue. Pantalon, slip, chaussettes. Je vous épargne la description des vêtements imprégnés d'urine et de selles, je mettrai les nausées sur le compte de la grossesse !
Monsieur Bitàlair est nu, face à moi (je sens comme une tension sexuelle dans cette phrase, non?)
Cet homme qui nous insulte, qui nous méprise, qui a fait fuir les infirmières libérales et pleurer certaines de mes collègues, se tient là, face à moi, dans son simple appareil et, à ce moment précis, n'a plus rien de redoutable. Ce n'est qu'un amas de chair et de peau et, au creux de cette chair, quelques organes, en plus ou moins bon état. Ce n'est qu'un homme.
La tâche me semble soudain d'une simplicité foudroyante. Je dois laver cet homme et cette maison, rien de plus. Je dois finir mon heure, remplir le cahier de liaison et faire signer ma feuille de présence. Quand j'aurai fini, je rentrerai chez moi, je retrouverai ma maison propre et ma famille normale. Lui restera ici, au milieu de sa crasse et de sa haine. Demain, tout recommencera. Une auxiliaire viendra frapper à sa porte, il l'insultera, elle fera quand même son boulot. Qu'importent ses insultes, sa crasse et son mépris. Qu'importent notre fatigue, notre colère et notre peur. On a un boulot, on le fait, et si ça ne nous plaît pas, libre à nous de postuler ailleurs.
Aujourd'hui, c'est moi, Babeth, 34 ans (à l'époque) enceinte.
Hier c'était Amandine, 19 ans et jolie comme un coeur.
Avant-hier c'était Martine, 50 ans et pas très envie de jouer.
Et demain? Peut-être Julie, 25 ans, enceinte elle-aussi?
Peut-être Sonia, 42 ans, débutante?
En tout cas, certainement pas Madame Grandchef! Pas elle, non, avec son joli petit tailleur et ses talons aiguilles. Pas elle, avec son brushing impeccable et sa voiture de fonction. Pas elle, avec son regard froid et sa voix trop posée. Et d'ailleurs, que ferait-elle, elle, la grande dame, face à ce corps nu? Comment s'y prendrait-elle pour le faire aller de la cuisine à la douche? Comment supporterait-elle la fumée et l'odeur? Comment garderait-elle son calme dans cette situation?
Il faudra que je lui demande un jour. Mais pas maintenant. D'abord, il faut que je lave Monsieur Bitàlair.


À suivre...

Monsieur Bitàlair (4) (version corrigée)

Avant de continuer les aventures de ce charmant monsieur, voici la version corrigée de l'épisode 4, dont la fin diffère "un peu" de ce billet.


Monsieur Bitàlair (4)



Résumé de l'épisode précédent
Babeth, l'auxiliaire à couettes, doit faire "l'entretien du logement et l'aide à la toilette" chez Monsieur Bitàlair qui, comme son nom l'indique... Bref.
Problème numéro un : l'état du logement.
Problème numéro deux : l'état du bénéficiaire
Problème numéro trois : les deux ensemble.
Bref, c'est pas gagné.
À la fin de l'épisode précédent, Monsieur Bitàlair a accepté de sortir de son lit. Babeth doit maintenant profiter de l'occasion pour lui proposer une aide à la toilette (autrement dit, une douche et un change complet).



Monsieur Bitàlair se tient maintenant devant moi. Debout, il est moins impressionnant. Faut dire qu'il est vieux... et tout tordu... et pas très stable sur ses jambes. Mais il est toujours aussi en colère. Les insultes pleuvent. Inutile de répondre, ça ne ferait qu'envenimer la situation. Pourtant ça me démange. J'ai tout à la fois envie de soupirer, l'insulter, rigoler, partir en claquant la porte, gueuler un bon coup, manger un sandwich (oui, j'ai faim).
Mais je ne fais rien. Je le regarde et j'attends. Et je le lui dis.
- Je suis payée pour venir vous faire une aide à la toilette, Monsieur Bitàlair. J'ai tout mon temps, vous êtes le dernier sur mon planning, alors je vais attendre que vous ayez fini de m'insulter mais je ne partirai pas d'ici sans avoir fait mon travail.
Purée, parfois, je m'épate moi-même! Oui parce qu'en vrai j'ai plutôt envie de lui dire "casse-toi pov'con!" mais ça ne serait pas très professionnel, et puis il est chez lui, c'est plutôt à moi de partir.
Silence. Monsieur Bitàlair est venu à bout de son stock d'injures. Il avance vers moi, je m'écarte pour le laisser passer tout en lui demandant où se trouve la salle de bain. Pas de réponse. Forcément, après les injures, le mépris. Bien bien bien, je vais chercher toute seule alors. Pendant que Monsieur Bitàlair se grille une clope dans la cuisine (la douce odeur de tabac/pisse/crasse, un délice qui me fait immédiatement passer ma petite fringale), je trouve la salle de bain. Je prépare des vêtements propres (enfin, je prépare ce que je trouve), règle l'eau de la douche... et j'attends. Monsieur Bitàlair ne bouge pas. Bon, si le bénéficiaire ne vient pas à toi, tu iras vers le bénéficiaire (proverbe inventé à l'instant).
- Monsieur Bitàlair, vos affaires sont prêtes, on peut y aller?
- Non! Casse-toi salope!
- Monsieur Bitàlair, vous me l'avez déjà demandé tout à l'heure, et je vous ai déjà répondu que je n'en ferais rien. Je vous attends.
Mon calme m'étonne. C'est le calme avant la tempête.
Parce qu'en vrai, je le regarde, et il me donne envie de vomir.
En vrai, il est sale, il est moche, il pue, d'ailleurs tout est sale et moche et pue chez lui, une heure ne suffira jamais, il faudrait des jours pour venir à bout de la crasse ambiante.
En vrai, je suis épuisée, la journée a été longue, la semaine aussi, j'ai hâte de rentrer chez moi, au calme, et surtout, au propre.
En vrai, je suis démoralisée, parce que la situation me semble totalement irréelle. Je me tiens debout dans la cuisine d'un type que je ne connais pas et qui me crache sa putain de fumée au visage en m'insultant. Et le pire, c'est que je ne trouve rien d'autre à faire que de rester plantée là à attendre qu'il daigne bouger son séant de cette maudite chaise !
En vrai, j'ai juste envie de l'insulter, de lui hurler dessus, de lui éructer la haine et le dégoût qu'il m'inspire, puis d'appeler Madame Grandchef et de lui dire ce que je pense de sa façon de traiter son équipe. Parce que le pire dans l'histoire, ce n'est pas l'attitude de Monsieur Bitàlair. Il est odieux, irrévérencieux, dégoûtant, agressif et j'en passe, mais à la limite, on pourrait (presque) s'y habituer.
Le pire dans l'histoire, c'est que Madame Grandchef sait tout cela. Elle le sait depuis longtemps, et elle ne fait rien.
Elle sait que nous sommes insultées à chaque intervention chez lui.
Elle sait que Monsieur Bitàlair nous menace.
Elle sait aussi qu'il peut se montrer violent.
Elle sait surtout que les infirmières, pour toutes ces raisons, n'y mettent plus les pieds.
Elle sait tout cela, et elle nous laisse nous débrouiller avec. Elle nous laisse seules face à Monsieur Bitàlair. Elle nous laisse seules face à son mépris, à sa crasse, à sa maison puante, à sa violence.
Elle nous laisse seules et nous acceptons cela. Nous acceptons d'être insultées et méprisées. Nous acceptons de patauger dans l'urine et de travailler dans une atmosphère enfumée. Nous acceptons ce que les infirmières ont fini par refuser. Nous acceptons tout ça pour un salaire de misère. Nous acceptons et nous faisons notre boulot (presque) comme si de rien n'était.



Finalement, qui est le pire ?
Monsieur Bitàlair qui nous insulte ?
Madame Grandchef qui ferme les yeux ?
Ou nous qui nous résignons ?



À suivre.















samedi 3 mai 2014

Incompétente! (2)

J'ai été envoyée chez des personnes malades, alcooliques, démentes.
J'ai été envoyée chez des personnes diabétiques, cardiaques, cancéreuses.
J'ai été envoyée chez des personnes amputées, handicapées, endeuillées.
J'ai été envoyée chez toutes sortes de personnes, avec toutes sortes d'histoires, sans presque rien savoir d'elles.
Que savais-je des pathologies de la vieillesse, de l'alcoolisme, de la démence?
Que connaissais-je du diabète, des cardiopathies, des cancers?
Qu'avais-je appris sur les personnes amputées, le handicap, le deuil?
Rien. Je ne savais rien, ou presque. Je ne connaissais que ce que j'avais vécu, de près ou de loin, à travers l'histoire de mes parents, ou la mienne, ou ma maigre expérience professionnelle.
Je suis allée chez toutes ces personnes, j'ai travaillé chez elles. J'ai fait à manger à des diabétiques, je suis allée marcher avec des cardiaques, j'ai parlé avec des déments.
Madame Grandchef leur a dit que toutes les auxiliaires étaient diplômées et expérimentées... sans leur préciser de quel diplôme et quelle expérience elle parlait. Toutes ces personnes m'ont plus ou moins fait confiance, elles m'ont confié leurs menus, leur intérieur, leur personne. J'ai fait des repas, des courses, des promenades, du ménage, des toilettes, chez des personnes dont l'histoire de vie se résumait parfois à deux lignes sur une fiche de liaison. Secret médical oblige, je ne savais (presque) rien d'elles. Le strict nécessaire : nom, prénom, adresse, mission. À la limite, la pathologie principale (Alzheimer, diabète...) et le nom du médecin traitant, et encore, pas toujours. Je glanais quelques infos à droite à gauche, auprès des collègues, de la famille, des infirmières libérales, mais ça restait de l'anecdotique, de l'ordre de la débrouille. Et puis, faut avouer que le projet de vie, la globalité de la personne aidée, tout ça, c'est pas franchement ouvert aux auxis hein! Une nana qui prépare la soupe et refait le lit a-t-elle vraiment besoin de savoir autant de choses?
Eh bien figurez-vous que oui! J'aurais aimé savoir ce qu'il fallait faire à manger pour Fernand, diabétique insulinodépendant. J'aurais aimé savoir communiquer avec Marie-Hélène, qui souffrait de la maladie d'Alzheimer depuis une dizaine d'années. J'aurais aimé aider Raymond, amputé d'une jambe, à se remonter dans son lit. J'aurais aimé connaître la bonne attitude à avoir avec Jean, endeuillé depuis peu, quand il me parlait de son épouse. J'aurais aimé pouvoir déceler les signes de souffrance chez Suzanne, qui souffrait d'une insuffisance cardiaque. Mais je ne savais pas, et j'ai sans doute fait et dit un paquet de conneries!
Vieillir chez soi, c'est bien. Vieillir chez soi avec un médecin traitant qui vous connaît bien et des infirmières qui prennent soin de vous, c'est encore mieux. Vieillir chez soi avec une auxiliaire de vie qui ne va pas vous envoyer au cimetière plus tôt que prévu parce qu'elle n'est ni formée ni informée... c'est la moindre des choses non?

mardi 29 avril 2014

Deuil (2)

Un an.
L'an dernier, à la même date, nous étions en Alsace. Une jolie virée en famille, avec de belles rencontres. Une petite pause, entre nous, loin de tout, pour se remettre d'une année difficile. Une petite pause qui a tourné court, un lundi matin, après un coup de téléphone affolé de belle-maman. Un retour en catastrophe, en pleurs et en silence. Le retour à la vie normale, la vie pourrie, celle qui nous rend orphelins. Retour au deuil et à la tristesse. Qu'est-ce qu'on croyait? Qu'on pourrait y échapper en partant loin?
Un an plus tard. Il s'est passé tellement de choses depuis. Il y a eu d'autres deuils. Saleté de vieillesse, saleté de cancer! Il y a eu des épreuves. Des brouilles familiales et des silences aussi assourdissants que des cris. Il y a eu de la solitude, des doutes et des pleurs.
Mais il y a eu de la joie aussi, des amis, des bonnes nouvelles. De nouvelles rencontres, de nouveaux projets.
Il y a la vie qui continue. Il y a ceux que l'on laisse derrière nous et que l'on n'oublie pas. Il y a leurs sourires et nos souvenirs. Il y a ce bonheur qu'on espère, un jour, pour nous, pour nos enfants. Il y a ces quelques mots, ici et .
Mes parents me manquent. Mon beau-père me manque. Ils me manquent tous les jours.
Un an, deux ans, quinze ans... qu'importe... C'est comme s'ils étaient morts hier. Je regarde les enfants qu'ils ne verront pas grandir, je pense aux projets qu'ils n'auront jamais connus... On avance, sans eux, mais avec ce qu'ils nous ont transmis, leurs valeurs, leur bienveillance... leur amour, tout simplement. On avance en pensant à eux, un peu comme s'ils étaient encore à nos côtés, une présence discrète et silencieuse. Avec leurs sourires et nos souvenirs, leur passé et notre avenir.

vendredi 11 avril 2014

Des gens

Il y a quelques semaines j'écrivais ça, et ça.
C'était dur. Je craquais complètement et j'étais à deux doigts de tout envoyer valser. L'école, les cours, les stages, les gosses, les factures, la famille... Un ras-le-bol de tout et de tout le monde. Un gros coup de mou et un moral au fond des sabots.
Et puis, en réponse, il y a eu ce blog. Stupeur et émerveillement.

Y a des gens, quand même, ils sont vraiment super chouettes.
Des gens que je connais un peu, ou à peine, voire pas du tout, et qui m'aident, comme ça, spontanément.
Des gens qui m'écrivent des choses d'une gentillesse inouïe, qui m'encouragent , qui me tendent la main.
Des gens qui me poussent à continuer.
Des gens qui me font réfléchir.
Des gens qui font preuve de bienveillance envers une stagiaire aide-soignante.
Des gens qui font confiance à une inconnue qui blogue.
Des gens que je rencontre parfois, quand ils passent en Bretagne.
Des gens que je découvre, au hasard d'un mail, d'un tweet, d'un blog.

Qui a dit qu'internet allait tuer la communication?

Le moral, ça va mieux. Le dernier stage, en EHPAD, a été un pur bonheur. Je sais qu'il existe des aides-soignants et des résidents heureux. L'Humanitude existe, elle habite à côté de chez moi. Moral regonflé à bloc. Et cerveau en ébullition. Car plus j'avance, plus je regarde en avant... et en arrière. Je me souviens de mes années, pas si lointaines, d'auxiliaire de vie à Morteville. Je pense à Madame Grandchef et à mes collègues. Je revois la maison de Madame LDV et le sourire de Madame M.
Le travail. La grossesse. La fin du travail. Mon père. Georges. La mort de mon père. Mon beau-père. La formation.
Que de chemin parcouru! Des histoires, des émotions, des rencontres. Des gens.

Je continue. J'avance droit vers mon diplôme, droit vers ce que je veux faire. Aide-soignante. Aide-soignante bientraitante et militante. Aide-soignante reconnaissante aussi. Parce que sans vous je n'y arriverais peut-être pas. Parce que j'aurais peut-être tout arrêté après le fucking stage. Ou avant. Parce que vos petits gestes et vos petits mots nourrissent les coeurs et les ventres (oui, je peux être poétique ET prosaïque dans la même phrase).

Parce que merci, tout simplement.