dimanche 30 août 2015

Une question d'éthique #2 (2)

Lire le début ici.

La mission du jour consiste donc à retrouver les bouts de pain, gâteau, fromage... éparpillés un peu partout dans le logement de Madame Titi, pendant que celle-ci se promène avec sa fille. Puis je dois faire l'entretien du logement. Après de longues négociations, Madame Titi Junior a réussi à convaincre sa mère de quitter les lieux. Il me reste donc une demi-heure avant leur retour. Une demi-heure pour la chasse au trésor et le ménage. Ça me semble légèrement compromis.
Pas de temps à perdre, menons les deux batailles de front ! Tout en dépoussiérant, balayant et nettoyant, je cherche et trouve tout un tas de bouts de machins périmés, rassis ou pourris.
Cachés dans le micro-ondes, entre deux bouteilles de produits ménagers, derrière la télévision, sous l'oreiller, dans la douche, des tas de vieux croûtons, gâteaux et fruits, finissent inéluctablement dans la poubelle. Et au fur et à mesure que je trouve et jette ces provisions cachées soigneusement, j'ai la très désagréable impression de trahir Madame Titi, et d'aller au devant de grandes difficultés pour construire ce que l'on appelle poliment et, dans ce cas, hypocritement, "la relation d'aide". Voilà en effet une femme à qui l'on impose une aide-ménagère sans qu'elle ait rien demandé, pour son bien lui dit-on, et qui va retrouver son chez-soi fouillé et débarrassé de tous les petits trésors culinaires amassés secrètement pendant des semaines. Les croûtons de pain glissés discrètement dans la poche pendant le repas, les fruits mis de côté "pour plus tard", les gâteaux pas trop loin du lit pour les fringales nocturnes... Toute une organisation autour de la nourriture, une multitude de stratégies pour amasser, cacher, sauver, ce qui pourrait servir un jour. Et moi, la nouvelle, celle qu'on n'a pas conviée, voilà que je balaye tout ça d'un revers de main.
J'arrive, je jette, je repars. Au suivant !
Madame Titi Junior m'a dit de ne rien dire. Je dois faire tout ça discrètement et prendre un air détaché quand sa mère rentrera de sa promenade. Je dois avoir l'air de celle qui vient de faire un classique entretien du logement, tout ce qu'il y a de plus banal. Je dois mentir. Et, sur la base de ce mensonge, je dois aussi amadouer Madame Titi pour qu'elle me laisse revenir la prochaine fois. Elle devra m'ouvrir sa porte, m'autoriser à entrer et me faire suffisamment confiance pour partir en me laissant seule chez elle. Seule avec le balai, le chiffon à poussière... et le sac poubelle. C'est pas gagné cette histoire!

À suivre.



samedi 29 août 2015

Une question d'éthique #2 (1)

J'avais fait un billet il y a quelque temps sur une question d'éthique vécue au boulot (à lire ici). En fait, des questions de ce genre, j'en ai tout plein en stock. Des questions sur ce que je dois faire, ce que je peux faire, ce que je veux faire... Mais aussi sur ce que Madame Grandchef attend de moi, sur ce que les bénéficiaires attendent de moi, sur ce que les familles attendent de moi...
Parce que, quand on est aide à domicile (ou auxiliaire de vie, ou assistante de vie aux familles, ou ce que vous voulez, là n'est pas le sujet), on croit d'abord naïvement que la relation va se jouer à deux : le professionnel d'un côté (vous, moi, Sidonie), le bénéficiaire de l'autre (l'usager, le client, Monsieur Marcel). Erreur. Fatale erreur. La relation va se jouer à trois, quatre, cinq, voire plus. Et ces trois, quatre, cinq ou plus vont interagir, donner des consignes contradictoires, avoir des attentes différentes. Et vous devrez faire avec. Un petit aperçu avant de commencer :

1) La personne aidée. Je la place évidemment en premier car c'est elle la plus importante. Elle a besoin d'aide, temporairement ou durablement, et vous êtes là pour répondre à ce besoin. Vous êtes là pour elle, pour son bien-être.
2) Votre patron(ne). Parfois, c'est la personne aidée. Souvent, c'est un service d'aide à domicile. Association, entreprise, CCAS... Associatif ou privé, à but lucratif ou non, on trouve de tout dans les services d'aide à la personne.
3) La famille. Les conjoints, les enfants... et parfois même les voisins... Je les appelle les aidants, ça a l'avantage d'être parlant et clair pour tout le monde.
4) Les professionnels de santé : infirmiers libéraux, médecins, kinés... Tous ces professionnels que vous croisez parfois à domicile... ou pas.
5) Vous. Vous êtes en dernier dans la liste, car vous n'êtes pas irremplaçable. Vous êtes là aujourd'hui, mais demain ce sera peut-être quelqu'un d'autre. Vous êtes peut-être diplômé(e), vous avez peut-être de l'expérience. Ou pas. En tout cas vous avez vos valeurs et votre façon de travailler, c'est ça qui vous différencie entre collègues.

Dans le cas dont je veux vous parler, il y a avait bien ces cinq personnages.

1) Madame Titi était la personne aidée. Une octogénaire au caractère bien trempé qui vivait en foyer logement.
2) Madame Grandchef, que je ne présente plus, était ma patronne.
3) Madame Titi Junior, en toute logique, était la fille de Madame Titi.
4) Madame Chefbis était la directrice du foyer logement.
5) Et moi, pauvre de moi, j'étais l'aide à domicile qui allais en chier, mais je ne le savais pas encore.

La mission semblait simple. Je devais intervenir trois fois par semaine chez Madame Titi et faire le ménage "à fond". Une heure pour la salle de bain et les toilettes, une heure pour la chambre/pièce principale et une heure pour la cuisine. À chaque intervention, un ménage à fond et un "simple" entretien pour le reste.Trois heures de ménage par semaine, pour une octogénaire pimpante vivant en foyer logement, ça dépassait largement l'APA octroyée. Mais bon, la fille payait de bon coeur, elle voulait que tout soit parfait pour sa mère, ça convenait à tout le monde.

Premier jour : Madame Titi et Madame Titi Junior m'attendent sagement dans la chambre. Je suis accompagnée de Madame Grandchef pour les présentations. On fait connaissance, on fait le point sur les consignes, et c'est parti. A priori, ça n'a pas l'air compliqué. Sauf qu'en fait, non. Une fois Madame Grandchef partie, Madame Titi Junior me prend à part et me demande de jeter discrètement la nourriture que cache sa mère. Visiblement, la vieille dame stocke des bouts de pain, des vieux gâteaux et autres bouts de fromage récupérés à droite à gauche et les disperse un peu partout dans sa chambre. Je dois donc les retrouver et m'en débarrasser sans éveiller les soupçons de Madame Titi. Pour cala, Madame Titi Junior propose d'emmener sa mère faire un tour à chaque fois que j'arriverai, histoire de faire diversion. La consigne initiale de Madame Grandchef, qui est de "faire avec la personne", se transforme, avec Madame Titi Junior, en "faire dans le dos de la personne". L'entretien du logement devient chasse au trésor, la relation d'aide se transforme en trahison.
Premier dilemme.

À suivre.

samedi 15 août 2015

La mésentente

En bleu, c'est Sidonie, auxiliaire de vie diplômée.
En  noir, c'est Madame Couché, épouse de Monsieur Couché.
Sidonie est une soignante, Madame Couché est une aidante. Toutes deux prennent soin de Monsieur Couché.  

Et voilà, je me suis encore fait avoir! J'aurais dû être ferme, j'aurais dû expliquer (une fois de plus) que je suis auxiliaire de vie, pas aide-ménagère, pas bonniche, pas bonne à rien. J'aurais dû lui dire à cette bonne femme, que je suis pas là pour ça. Mais j'ai pas osé. J'avais pas envie. Pas envie de m'énerver dès le matin. Pas envie de parler, pas envie d'expliquer, pas envie d'argumenter. Alors j'ai fait ce qu'elle m'a dit. J'ai obéi, sans discuter, comme si de rien n'était. Comme si c'était normal. 
J'étais censée être là pour Monsieur Couché, pour l'aider à se lever, à se laver, à s'habiller. J'étais censée faire ça, oui, ainsi que le petit-déjeuner. J'avais une heure pour faire tout ça, c'était largement assez. Pour une fois, le plan d'aide permettait vraiment d'intervenir dans de bonnes conditions, et pas au pas de courses comme chez tant d'autres. Mais quand je suis arrivée, à huit heures tapantes comme tous les matins, Monsieur Couché n'était plus couché. Il était levé, lavé et habillé. Il avait même pris son petit-déjeuner! Et moi, j'étais là, complètement inutile, face à ce monsieur qui n'avait déjà plus besoin de moi, à me demander ce que j'allais bien pouvoir faire avec lui. Alors, en bonne professionnelle que j'espère être, je lui ai proposé autre chose. Après tout, si Monsieur Couché se débrouille tout seul pour "les activités de la vie quotidienne", je peux aussi proposer mon aide pour "le maintien de la vie sociale". J'étais sur le point de lui suggérer de lui lire son journal (il ne peut plus, le pauvre, avec sa DMLA galopante) quand sa femme a surgi de nulle part pour me demander de faire la vaisselle, les lits (oui, LES lits, donc celui de Monsieur et celui de Madame) et un peu de ménage. 
Mais... Mais... Mais?! Mais je suis pas là pour ça! Je suis là pour Monsieur Couché, pour l'aider lui, pas pour la maison, pas pour elle! Je suis auxiliaire de vie, pas aide-ménagère! J'ai fait une formation, j'ai passé un diplôme, c'est pas pour me retrouver à faire du ménage à huit heures du matin alors qu'il y a déjà une aide-ménagère qui vient pour ça deux heures par semaine!
Ça, c'est ce que j'ai pensé très fort... Mais comme tous les matins, je n'ai pas osé le dire. Et comme tous les matins, j'ai fait ce que Madame me demandait de faire. J'ai fait la vaisselle du petit-déjeuner, j'ai fait les lits, j'ai passé un coup de balai et étendu le linge. J'ai fait tout ça en silence, pendant que Madame restait enfermée dans sa chambre. J'ai fait tout ça en retenant mes larmes, parce que je me sentais nulle, et inutile. J'ai fait tout ça en maudissant Madame Couché de me voler mon travail, en maudissant ma responsable de secteur de ne jamais mettre les choses au point avec les bénéficiaires et leurs familles, et en me maudissant d'accepter d'être ainsi rabaissée. J'ai maudit tout le monde, fait signer ma feuille de présence, et suis partie chez Madame Debout, qui allait sans doute me demander de faire la poussière, une fois de plus, alors que je l'ai déjà faite hier...

Ça y est, elle a réussi à me mettre de mauvaise humeur pour la journée! Tous les matins c'est la même chose, et ça fait des mois que ça dure! Elle se pointe à huit heures, la bouche en coeur, avec sa jeunesse effrontée et ses petits bras musclés, et elle se met en tête de s'occuper de mon mari. Sauf que mon mari, merci mais ça va, je m'en occupe. Parce qu'à huit heures, ça fait déjà longtemps qu'il est prêt mon bonhomme! Tu parles, à six heures il est réveillé et il hurle pour que je vienne le lever, alors je vais quand même pas attendre deux heures que Mademoiselle Sidonie se ramène! Je leur ai dit, pourtant, au bureau, que huit heures c'était trop tard, mais ils m'ont dit que personne n'intervenait avant cette heure, et que si je n'étais pas contente je pouvais toujours m'adresser à une infirmière libérale... Sauf que chez nous, les IDEL, elles viennent plus pour les aides à la toilette, alors je fais comment moi? Eh ben je vous le donne en mille : je fais, et puis voilà, c'est pas plus compliqué que ça. Je lève mon mari, parce que tout seul il ne peut plus, et puis je lui fais sa toilette, et puis je l'aide à s'habiller... Et quand tout est fait, il n'est pas sept heures, alors on va pas attendre une heure en se regardant dans le blanc des yeux. Alors forcément, je prépare le petit-déjeuner, et on le prend tous les deux, comme avant. Avant la maladie. Avant la dépendance. Avant la visite du médecin conseil. Avant les plans d'aide qui t'octroient généreusement quelques heures par semaine tout en te faisant bien comprendre que quand même, heureusement qu'on est là hein! Avant la responsable de secteur avec son sourire mielleux et son regard condescendant. Avant Sidonie.
Le café du matin, c'est notre seul moment calme de la journée. Parce qu'après, il y a Sidonie. Et encore après, c'est la course, toujours. Parce que mon bonhomme, c'est toute la journée qu'il a besoin d'aide. Pas juste le matin entre huit heures et neuf heures. Parce que la maladie d'Alzheimer, c'est toute la journée et toute la nuit, tous les jours, tout le temps. Quand il se lève, il est malade. Quand il mange, il est malade. Quand il parle, il est malade. Quand il marche, il est malade. Et quand il dort... il est malade aussi. Et moi je suis malade de sa maladie. Je suis malade de l'aider, de l'entendre crier, de faire à sa place. Je suis malade de notre intimité perdue. Je suis malade de son lit médicalisé qui prend toute la place, et malade de devoir dormir dans une autre pièce, parce qu'il n'y a plus de place pour moi dans la chambre conjugale. Malade de son déambulateur, de sa chaise percée et de la douche adaptée qui a remplacé la baignoire. Malade d'être sa garde-malade avant d'être son épouse. Malade de la famille qui ne vient plus nous voir parce que "c'est compliqué", malade des voisins qui nous évitent parce que "le monsieur est bizarre", malade de Sidonie qui rentre dans notre maison, qui farfouille dans notre cuisine et qui s'adresse à lui comme à un enfant. Qui s'adresse à lui hein, pas à moi. Parce que moi, je n'ai besoin de rien, c'est évident. Moi je suis l'épouse revêche, celle qui vole le travail des gentilles auxiliaires qui ne demandent qu'à aider. Moi je suis la méchante qui demande à la gentille de faire le ménage alors qu'elle est diplômée et pas payée pour ça. Moi je suis celle qui abuse des aides sociales, qui vole l'argent du contribuable pour se faire payer des heures de ménage sur le dos de la dépendance.
Mais je voudrais bien qu'elle comprenne, la gentille Sidonie, que pendant qu'elle fait ce qu'elle appelle les basses besognes, je peux avoir une heure pour moi, une petite heure, une toute petite heure. Une toute petite heure pour me laver et m'habiller. Une toute petite heure pour passer un coup de fil à notre fille à l'autre bout de la France. Une toute petite heure pour courir acheter le pain et son journal. Une toute petite heure pour me reposer quand la nuit a été éprouvante, quand je me suis levée toutes les deux heures pour recoucher mon bonhomme qui déambulait, ou pour nettoyer les toilettes après son passage. Je voudrais bien qu'elle comprenne tout ça Sidonie, qu'elle sache que faire du ménage c'est tout aussi important que le reste, parce que ça allège un peu le quotidien.

Parce que pendant une heure, une petite heure, une toute petite heure, je ne suis plus une aidante. Je suis une épouse pour mon mari, une mère pour notre fille... et une femme.

dimanche 21 juin 2015

Ceux qui s'oublient

Il déambule dans les couloirs de la maison de retraite en gémissant.  Il ne sait pas où il est, il a oublié qui il était. Parfois, il croise quelqu'un en tenue blanche et il l'attrape par la manche.
- S'il vous plaît! Aidez-moi!
Les soignants évitent ce vieillard sénile. Ils font de grands détours pour ne pas avoir à le croiser. Parce qu'il pleure tout le temps. Parce qu'il les agrippe et ne les lâche plus. Parce qu'ils ne savent plus comment lui répondre.

Il est recroquevillé dans son lit. Il ne parle plus, ne voit plus, n'entend plus. Il n'est plus qu'un corps qu'on lave et qu'on nourrit, un corps à qui on ne prend même plus la peine de parler. Un corps qu'on maintient en vie, sans douceur, sans un mot.

Il bougonne dans son coin. L'auxiliaire de vie est nulle. L'infirmière est toujours en retard. Le boucher n'est pas aimable. Le boulanger vend du pain rassis. Son chien est stupide.
Rien ni personne ne le fait sourire. Sa vie n'est que bougonneries.

À la ferme il faut travailler dur, on ne se repose jamais. Ils sont douze enfants, il est le quatrième de la fratrie. Ils aident tous leurs parents, c'est normal, il y a tellement de travail! Les vaches, la volaille, le blé, le maïs... Jamais de repos.
Ses parents sont morts depuis longtemps, la ferme a été vendue... mais pour lui, le passé est au présent, et le présent n'existe plus.

C'est un homme sale dans une maison sale. Il parle salement, mange salement, s'habille salement... Bref, il vit salement. Il est sale et il est seul.
Sale parce qu'il est seul ou seul parce qu'il est sale?


Ce sont des hommes. Plus ou moins vieux. Plus ou moins malheureux.
Ce sont des pères. Plus ou moins aimés. Plus ou moins oubliés.

Ils ont été jeunes. Ils ont peut-être été beaux. Ils ont fait briller les yeux d'une femme. Ils ont murmuré des mots tendres, ont embrassé une bouche offerte, ont caressé un corps aimé. Ils ont tenu un enfant dans leurs bras, l'ont bercé et consolé. Ils ont aimé, pleuré, crié. Ils se sont parfois trompés. Ils ont fait comme ils pouvaient.

Aujourd'hui, leurs femmes sont mortes et leurs enfants sont partis. Ou le contraire. Ils ont oublié. Oubliés la voix de leur femme et le sourire de leur fils. Oubliés les jolies boucles de leur fille et les pique-nique au bord de l'eau. Oubliées la vie des enfants et la mort de l'épouse. Ou le contraire.

Aujourd'hui c'est aussi la fête de ces pères qui oublient et qu'on oublie. Bonne fête à ceux que la maladie n'a pas oubliés.

 



vendredi 5 juin 2015

Le contrat

Article 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.

Tu te rappelles mon amour? Ces voeux, nous les avons faits ensemble devant le maire. Toi, moi, par un beau samedi du mois de juin, il y a cinquante-quatre ans. Toi dans ton beau costume, moi dans ma robe blanche. Nos parents, fiers, souriants, et cette belle photo de nous en noir et blanc qui trône sur la cheminée depuis tant années. Fidélité, secours, assistance. Des engagements que nous avons tenus. Jour après jour, malgré la trop charmante voisine qui te tournait autour, malgré la perte de ton emploi, malgré l'accident qui a coûté la vie à notre fille.

Article 213 : Le mari est le chef de la famille. Il exerce cette fonction dans l'intérêt commun du ménage et des enfants.
La femme concourt avec le mari à assurer la direction morale et matérielle de la famille, à pourvoir à son entretien, à élever les enfants et à préparer leur établissement.

Tu as travaillé dur. J'ai élevé nos enfants et tenu la maison. Quand tu rentrais le soir, la soupe était prête et la maison propre. Un parfait petit mari travailleur, une parfaite petite maîtresse de maison. Une parfaite petite famille dans une parfaite petite maison.

La femme remplace le mari dans sa fonction de chef s'il est hors d'état de manifester sa volonté en raison de son incapacité, de son absence, de son éloignement ou de toute autre cause.

Parfois, tu partais loin. Je m'occupais de tout. Tu pouvais avoir l'esprit tranquille, tu savais que tout irait bien en ton absence. Je pouvais avoir l'esprit tranquille, je savais que nous serions heureux de nous retrouver.

Article 214 : Si le contrat de mariage ne règle pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils contribuent à celles-ci en proportion de leurs facultés respectives.
L'obligation d'assumer ces charges pèse, à titre principal, sur le mari. Il est obligé de fournir à la femme tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie selon ses facultés et son état.

Nous n'avons presque manqué de rien. Nous avons pu acheter notre maison et payer les études des enfants. Tout était bien. Bien sûr il y a eu des périodes difficiles, parfois, mais ça n'était rien à côté des privations subies pendant la guerre. Nous avions tellement manqué de tout quand nous étions enfants! Alors, pouvoir manger à chaque repas et dormir au chaud, quel luxe en vérité!

La femme s'acquitte de sa contribution aux charges du mariage par ses apports en dot ou en communauté et par les prélèvements qu'elle fait sur les ressources personnelles dont l'administration lui est réservée.
Si l'un des deux époux ne remplit pas ses obligations, il peut y être contraint par l'autre époux dans les formes prévues à l'article 864 du code de procédure civile.

Nul besoin de contrainte dans notre couple. L'argent n'a jamais été sujet de discorde entre nous. Nous étions économes sans être radins, nous avions ce qu'il fallait sans crouler sous l'opulence. Je n'ai jamais vérifié tes fiches de paye, tu n'as jamais vérifié mes dépenses pour le ménage. La confiance était totale et réciproque.


Article 215 : Le choix de la résidence de la famille appartient au mari ; la femme est obligée d'habiter avec lui, et il est tenu de la recevoir.
Lorsque la résidence fixée par le mari présente pour la famille des dangers d'ordre physique ou d'ordre moral, la femme peut, par exception, être autorisée à avoir, pour elle et ses enfants, une autre résidence fixée par le juge.

C'est sur ces dernières phrases que nos chemins se séparent. Tu comprends mon amour, je ne peux plus vivre avec toi. Parce que justement, je ne vis plus. Parce que je passe mes jours et mes nuits à m'inquiéter pour toi. Parce que nous sommes devenus des étrangers l'un pour l'autre. Je ne suis plus ton épouse. Je suis parfois ta soeur, souvent ta mère, et la plupart du temps une parfaite inconnue. Tu n'es plus mon époux. Tu es celui qui hurle la nuit, celui qui m'insulte, celui qui m'ignore. Je voudrais t'aimer, mais je n'y arrive plus. Parce que tu me fais peur, parce que m'épuises, parce que tu finiras par me tuer.
Je ne me débarrasse pas de toi mon amour. Je le fais pour toi, pour moi, pour nous. Je le fais parce que nous avons été un couple heureux, et que je veux garder ce souvenir de nous. Parce que tu étais mon mari, mon amant, mon tout. Parce que notre amour n'a pas su résister à la maladie. Parce que je suis trop vieille pour mourir d'amour.
Tes valises sont prêtes. Toi, tu tournes en rond dans le salon, comme tous les jours. Je t'ai parlé de cet endroit où tu allais, je t'ai dit que je ne t'abandonnais pas mais que je te confiais à d'autres qui sauront mieux s'occuper de toi. Je ne t'ai pas menti. Alors pourquoi ai-je ce sentiment amer d'une ultime trahison? Pourquoi cette culpabilité lancinante? Pourquoi cette envie de mourir quand je t'offre une nouvelle vie?
Pourquoi ce chagrin d'amour alors que nous nous sommes tant aimés?

Article final : Jusqu'à ce qu'Aloïs vous sépare.*

* merci à @kataidante pour la touche finale

mardi 12 mai 2015

Monsieur Bitàlair, suite et fin (enfin!)


La début, c'est .
La petite mise au point, c'est ici.
Et la fin, c'est maintenant.

C'est la demi-heure suivante que tout se joue. Jusqu'ici, je n'avais d'yeux que pour la crasse et la violence de la situation. Mais un « détail » a changé la donne.
Monsieur Bitàlair est assis sur une chaise de la cuisine. Une serviette sur les épaules, une autre sous les pieds. Machinalement, il s'allume une cigarette. Machinalement, je m'écarte. Il ne grogne plus, ne m'insulte plus. Je profite du répit. Je dirais même que je le savoure. Je laisse Monsieur Bitàlair finir sa cigarette et m'accroupis pour lui essuyer les pieds. Jusqu'ici, je n'avais pas prêté attention à cette partie de son anatomie, trop occupée à prier pour qu'il ne se casse pas lamentablement la figure dans la douche. Maintenant, je vois. Et je regarde. Et je suis stupéfaite. Ses pieds sont tordus. Ses orteils sont tordus. Ses ongles ne sont plus des ongles mais des griffes. Je reprends une paire de gants et vais remplir une bassine d'eau chaude. Ça n'est pas du goût de Monsieur Bitàlair qui se remet à grogner.
- Qu'est-ce que tu fais encore ? Fous-moi la paix !
- Je voudrais laver vos pieds. Je n'en ai pas pour longtemps, promis.
Ouh la menteuse ! D'après ce que je vois, je pourrais me faire un repas complet entrée/plat/dessert rien qu'avec ce qui stagne entre ses orteils.
-Aïe ! Fais attention bordel ! J'ai mal !
Monsieur Bitàlair souffre. Monsieur Bitàlair exprime qu'il souffre. Et moi, pauvre cruche aveuglée par l'incongruité de cette situation, je découvre que Monsieur Bitàlair est un homme, et qu'il a mal.
À ce moment précis, j'ai honte de moi. Honte parce que je n'ai pas vu ce « détail » avant. Honte parce que je n'ai vu que le reste. Honte parce que je n'ai pas été professionnelle.
Il est temps de remédier à ça. Doucement, très doucement, j'essaie de laver les pieds de Monsieur Bitàlair. Sans vraiment y parvenir. Parce qu'il a mal, parce qu'il est excédé, parce qu'il y a trop à faire et que je me sens démunie. Il faudrait lui couper les ongles. Mais vu l'état de ces derniers, et sans rien savoir d'un éventuel problème de santé, je ne m'y risquerais pas.
Coup de bol, c'est exactement le moment que choisit Junior, le fils de Monsieur Bitàlair, pour faire une apparition aussi fortuite que surprenante. Mais où était-il donc caché celui-là ?
Pendant que j'aide Monsieur Bitàlair à s'habiller, je fais donc la connaissance du fiston. Junior, célibataire, chômeur, la trentaine bien tassée, vit également ici. Il est ce qu'on appelle un aidant. En l'occurrence, un aidant épuisé et dépassé tant la situation de son père est catastrophique. Madame Bitàlair est morte il y a longtemps, laissant les deux hommes en tête-à-tête dans cette maison isolée du bourg. Monsieur Bitàlair buvait, il a bu encore plus. Très vite, il n'a plus pu conduire. Junior, au chômage, n'a jamais passé le permis. Il s'est donc retrouvé coincé loin de tout, seul avec son père que la folie gagnait. Il est gentil Junior, il fait ce qu'il peut, mais la gentillesse ne suffit pas. Il a essayé de s'occuper de son père et de la maison comme il a pu. Puis il a baissé les bras. Parce que c'était trop. Parce que personne ne l'aidait. Parce qu'il ne savait plus comment faire. Parce qu'il ne parvenait plus à voir plus loin que demain. Alors il a appelé le docteur, qui a appelé les infirmières, qui ont appelé le CCAS. Et aujourd'hui, nous sommes les dernières à venir ici. Nous sommes la dernière solution. Parce que plus personne ne veut venir. Parce que Monsieur Bitàlair a fait fuir tous les autres. Parce qu'après nous, le déluge.
Pendant que Junior raconte, j'écoute. Je regarde cette maison, je regarde ce père et son fils, et je me demande comment ces deux hommes font pour tenir encore debout.
Et plus je les regarde, plus j'ai honte de moi. Parce que je n'ai vu que le moment présent.
Monsieur Bitàlair a été jeune. Et peut-être beau, qui sait ? Il a aimé une femme, l'a épousée, lui a fait un enfant. Il a tenu un bébé dans ses bras. Puis l'a vu grandir. Il s'est mis à boire. Quand ? Pourquoi ? Je n'en sais rien. Sa femme est morte. Quand ? Comment ? Je n'en sais rien non plus.
Et aujourd'hui, il est là, devant moi. Sale, fou, et douloureux. Mais que pouvons-nous faire, nous, contre cette saleté, cette folie et cette douleur ? Que peuvent faire ces femmes en tablier, épuisées et craintives, dans cette maison ? Laver la maison. Laver Monsieur Bitàlair. Et recommencer le lendemain. Tous les jours. Inlassablement. S'épuiser à la tâche, comme Junior. Parce que c'est insensé. Parce que ça ne sert à rien. Parce qu'envoyer une femme enceinte même pas diplômée chez ce monsieur relève d'une sérieuse incompétence professionnelle. Parce que Madame Grandchef, malgré nos rapports circonstanciés sur la situation, se moque pas mal de ses employées. Parce que Monsieur Bitàlair est un client. Il paye. Et le CCAS a besoin de clients, parce que son budget est déficitaire. Mais qui a dit qu'il fallait faire du profit sur le dos des personnes dépendantes ? A-t-on jamais vu un service social gagner de l'argent ?

Monsieur Bitàlair est maintenant habillé. Il me reste un peu de temps pour le ménage, mais ce sera succinct, je ne crois pas aux miracles. Pendant que je tente vaillamment de laver le sol, je suggère à Junior d'appeler un pédicure au plus vite pour son père. Je ne peux pas faire mieux. Pas aujourd'hui en tout cas.

Fin de la mission, fin de la journée. Je quitte enfin la maison de Monsieur Bitàlair. Assise dans ma voiture, je ne démarre pas tout de suite. J'ai envie de pleurer. Parce que je suis fatiguée. Parce que je me sens humiliée. Parce que je vais devoir jeter mes chaussures aussi. Parce qu'à ce moment précis, je ne crois plus en rien. Je croyais faire un travail utile et je me suis trompée. Ce que je fais ne sert à rien ni à personne. Ce que je fais sert tout juste à gonfler les statistiques de l'emploi et des bénéficiaires pris en charge par le CCAS. Ce que je fais ne sert qu'à faire mousser Madame Grandchef auprès des élus. 
Finalement, je ne sais pas laquelle des deux je déteste le plus : ma patronne méprisante ou ma personne méprisée.

lundi 11 mai 2015

Monsieur Bitàlair. Petite mise au point avant de finir.


Avant de continuer, une rapide mise au point s'impose : les faits que je relate ici se sont déroulés en début d'année 2012. À l'époque, j'étais enceinte et je venais d'apprendre que, pour cette raison, mon contrat ne serait reconduit qu'après mon congé maternité, ce qui, avouons-le, était clairement du foutage de gueule. De plus, ma demande de formation avait été, pour la troisième fois, rejetée. Autant vous dire que je n'étais donc pas au top de l'investissement professionnel.
Madame Grandchef, mon adorable patronne, avait plein de qualités (enfin, je crois... mais je n'en suis pas sûre), mais elle avait un énorme défaut : elle ne semblait pas avoir lu le code du travail. Elle, ça ne la gênait pas, mais nous, les pauvres filles qui trimions à la tâche dans des conditions de merde pour un salaire de merde, ça nous gênait un peu, parfois.
Les conditions de travail de la femme enceinte, elle s'en foutait.
Le droit de retrait, elle s'en foutait.
La sécurité de ses employées, elle s'en foutait.
Nous étions envoyées chez des personnes dépendantes, parfois malades, parfois violentes.
Nous faisions des transferts sans matériel.
Nous faisions des actes que nous n'étions pas toujours autorisées à faire.
Nous avions des horaires de merde et pas toujours légaux.
Mais nous n'avions pas le droit de nous plaindre, parce qu'il y avait plein de monde qui attendait notre place, nous répétait-elle. Alors nous subissions.
Donc oui, ce texte est irrévérencieux. Oui, il donne une image lamentable de l'aide à domicile. Oui, ma façon de parler de cet homme malade n'est absolument pas professionnelle. Oui, c'est insultant. Oui, je devrais être capable d'établir une communication adaptée.
Sauf qu'à l'époque, je n'étais pas capable de mieux. Et j'écris comme je l'ai ressenti... Il y a trois ans. Et vous l'aurez compris, mon ressenti n'était pas très positif à l'époque.
Mise au point finie, je passe à la suite;-)