mardi 17 mai 2016

L'urgence pas urgente

Ils arrivent vers 21h, main dans la main. Elle, jeune fille souriante malgré la douleur. Lui, jeune homme courtois lui tenant tendrement les épaules. C'est mignon un couple amoureux. Pendant qu'elle s'enregistre à l'accueil, il ne la quitte pas, la couvant de son regard protecteur. Puis ils vont s'asseoir en salle d'attente. Il lui parle doucement en lui tenant la main. Elle l'écoute d'une oreille distraite. Elle a mal. Vraiment mal. Elle regarde son index bleui et enflé et se dit que ça ne va pas être très commode pour le travail. Tant pis, elle fera avec. Perdue dans ses pensées, elle ne remarque pas que son copain s'impatiente. Il cherche à accrocher le regard des soignants, soupire, regarde l'heure à de nombreuses reprises. C'est quand même incroyable qu'on attende autant! Elle lui sourit calmement, il n'y a rien d'urgent, rien de grave, ça n'est qu'un doigt cassé après tout.
Elle a sommeil, elle voudrait s'allonger quelque part, mais les chaises de la salle d'attente n'invitent pas au repos. Son copain s'agite, il n'aime pas la voir souffrir. Il apostrophe un soignant, pourquoi est-ce si long? L'infirmier, agacé par le ton véhément du jeune homme, réplique qu'il y a des urgences plus urgentes. La jeune fille baisse les yeux, elle a un peu honte, elle préfère se taire.
Les heures passent. Elle essaie de s'endormir sur l'épaule de son copain, mais la douleur l'en empêche. Vers une heure du matin, elle passe à la radio. Son copain voudrait l'accompagner mais l'interne refuse, lui assurant que ce sera rapide.
Elle est seule maintenant. Dans la salle d'attente de radiologie, un interne explique à un jeune homme en pleurs qu'il faut opérer sa cheville et qu'il va devoir rester à l'hôpital. La jeune fille l'envie, rester à l'hôpital ça veut dire avoir un lit... et pouvoir y dormir.
La radio se fait rapidement. Le radiologue est fatigué, la jeune fille aussi. C'est cassé, mais sans gravité, une attelle et des antalgiques feront l'affaire. La jeune fille peut rentrer, il est bientôt deux heures du matin et la nuit sera courte. Le jeune homme, lui, est rassuré de retrouver sa chère et tendre. Un bisou dans le cou, une main sur les épaules, et les voilà repartis comme ils étaient venus, amoureusement.

Franchement, ça n'avait rien d'urgent, la jeune fille aurait pu attendre le lendemain et aller passer une radio en ville. Vu le monde qu'il y avait, ça aurait libéré la place. Et puis cet air déçu qu'elle a pris quand les soignants lui ont expliqué que les lits étaient pour les vraies urgences... non mais franchement, c'est pas un hôtel ici! Quant à lui, l'amoureux énamouré, cette façon qu'il avait de regarder tout le monde de travers! Et cet air suspicieux quand on lui a refusé l'accompagnement à la radio... Hé ho, il peut la lâcher cinq minutes sa copine hein, elle va pas s'envoler!

Quelques heures plus tôt, les amoureux se sont disputés. Une fois de plus, une fois de trop. Il l'a frappée. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a eu peur, a voulu s'enfuir. Il l'a retenue, elle s'est débattue. Instant de lutte. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a réussi à atteindre la porte et à l'ouvrir, elle a essayé de sortir, mais il a été plus rapide et a claqué la porte sur ses doigts. La douleur a été fulgurante. Elle a crié. Il s'est arrêté, s'est inquiété. D'habitude elle ne crie pas. Il a eu peur. Il a été plus loin que d'habitude, et maintenant elle pleure. Elle dit qu'elle veut le quitter, qu'elle ne l'aime plus, qu'elle a peur de lui. Mais lui, il l'aime, et il ne voulait pas lui faire mal. Il pleure lui aussi, il est paniqué. Il veut l'emmener à l'hôpital. Elle refuse, tout ce qu'elle veut c'est sortir d'ici et qu'il la laisse tranquille. Il insiste, elle ne peut pas partir comme ça, c'est peut-être cassé, c'est peut-être grave. Et puis, pour être honnête, il a peur de ce qu'elle pourrait faire, peur des conséquences... pour lui. Elle est fatiguée, elle a mal, elle a peur. Il ne la laissera pas partir de toute façon. Alors elle accepte. Parce qu'à l'hôpital il y aura du monde. Parce qu'elle ne sera plus seule avec lui. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra se confier à quelqu'un. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra être protégée. Parce qu'avec un peu de chance quelqu'un verra la femme battue derrière l'amoureuse transie.

Motif de consultation : une broutille pas très urgente.
Patiente : une jeune fille amoureuse qui aurait largement pu attendre le lendemain, exigeante de surcroît.
Accompagnant : un jeune homme amoureux et impatient.
Soignants : fatigués et blasés.

Au suivant!

D'autres billets sur les urgences ici :
http://www.patienteimpatiente.fr/2016/02/bref-jai-ete-aux-urgences.html

http://chroniqueshortensiennes.blogspot.fr/2016/05/urgences.html

jeudi 12 mai 2016

Et si?


"On n'a pas le temps de parler aux résidents/patients, c'est de la folie!"
"Douze toilettes en trois heures, c'est n'importe quoi!"
"On court tout le temps!"
"On fait tout trop vite!"
"On n'est plus des soignants mais des robots!"
"On maltraite les patients/résidents, on n'a pas le temps de bien faire les choses!"
"Ils se rendent pas compte dans les bureaux, ça se voit qu'ils ne font pas notre travail!"
"Il faudrait plus de soignants, on le dit tous les jours mais personne ne nous écoute!"

Et si on faisait une pause? Si on refusait le rythme imposé? Si on prenait notre temps?

Et si, au lieu de faire le VMF (Visages Mains Fesses) - habillage rapide - hop hop hop on se dépêche avec Madame Pie, on faisait les choses normalement, sans la brusquer? Et si on allait à son rythme au lieu de lui enjoindre d'aller au nôtre? Et si on prenait le temps de lui parler? Et si on s'autorisait à l'attendre quand elle chemine d'un pas lent vers la salle de bain?

Et si, au lieu de nous dépêcher pour finir dans les temps, on ne finissait pas? Si on ne "faisait" que dix patients/résidents au lieu de douze? Si, au moment crucial où nous devrions avoir fini les toilettes et enchaîner sur les repas, nous nous pointions la bouche en coeur dans le bureau de la direction pour dire qu'on n'y arrive pas?

Et si nous donnions à manger aux résidents/patients les plus dépendants lentement au lieu de les gaver comme des canards en période de fêtes? Si nous prenions le temps d'être vraiment avec eux au lieu de courir pour servir tout le monde dans les temps? Si nous leur accordions le temps qu'ils méritent (et qu'ils payent)?

Et si nous faisions la grève du zèle? Si nous faisions notre travail en comptant les heures au lieu de compter les tâches? Si, au lieu de se cacher dans les vestiaires pour critiquer les "administratifs", nous allions crier haut et fort notre ras-le-bol dans le bureau de ces derniers?

Et si, au lieu de dire qu'il faut prendre soin de soi pour prendre soin des autres, on pensait différemment? Et s'il fallait prendre soin des autres pour prendre soin de soi?





vendredi 1 avril 2016

Courir en rose... ou pas.

Isabelle est motivée. Ce matin elle a couru une heure, et c'était bien. Elle sent qu'elle s'améliore, elle court plus vite, plus longtemps, et elle trouve ça plaisant. Alors c'est décidé, elle se lance. Elle va tenter une course, une vraie, avec dossard et foule et classement. Justement, ça tombe bien, une "course rose" est organisée le mois prochain dans sa région, pourquoi ne pas s'y inscrire? Un petit 10 kilomètres, c'est faisable, et puis c'est pour la bonne cause. Un clic, deux clics, trois clics, et la voilà presque inscrite. Encore un dernier clic et elle pourra prendre le départ, en rose, pour une course rose, au milieu de femmes en rose, au profit de la campagne "Octobre rose". Tout ce rose, ça lui donnerait presque la nausée... Le rose c'est gai, girly, mignon, féminin... Bref, tout le contraire du cancer du sein, et du cancer en général.

Isabelle pense à son amie Marie. L'annonce de son cancer. Le choc. La colère. Les traitements, longs, douloureux. Les examens. L'attente. Le verdict. L'opération. La douleur. La reconstruction. La douleur encore. Les larmes. L'accalmie. La récidive. Les traitements, encore. La douleur, toujours. La peur. Et maintenant? Maintenant, Marie attend. Les prochains examens, le prochain verdict. Marie attend et elle a peur. Non, le cancer n'est pas rose.
Isabelle pense aussi à sa tante Françoise, qu'elle n'a que brièvement connue. Elle revoit ses yeux fatigués, son foulard bariolé et ses robes amples qu'elle portait pour cacher les cheveux et les seins qu'elle n'avait plus. Elle revoit les sursauts de sa mère dès que le téléphone sonnait un peu tard. Elle revoit la tristesse de son petit cousin. Elle revoit cette journée d'été, une belle journée ensoleillée, une journée bien trop belle pour un enterrement. Non, le cancer n'est pas rose.
Elle revoit sa cousine Sophie, la fille de Françoise. Sophie et son humour à deux balles qui fait quand même rire tout le monde, Sophie et ses histoires de boulot qui font pleurer tous ceux qui n'ont pas ri à ses blagues, Sophie et son abruti de caniche qui la suit partout. Sophie et sa double mastectomie préventive. Non, le cancer n'est définitivement pas rose.

Maintenant, Isabelle hésite. Le rose, finalement, ça n'est pas si mignon que ça. Un clic, deux clics, trois clics, et la voilà partie à la recherche d'infos sur la campagne d'Octobre rose. Elle tombe sur des blogs de femmes malades, sur des articles de presse, sur des forums de soutien. Elle tombe également sur des campagnes passablement ridicules, des messages pailletés qui lui filent la nausée et de jolis commentaires dégoulinants de rose et de bons sentiments. Elle tombe sur plein de choses plus ou moins utiles, elle lit, clique sur un lien, lit autre chose, clique encore... Au hasard de ses clics, elle tombe sur ça, et ça. Elle commence à voir rose (vous le sentez venir le jeu de mots pourri?). Et puis elle tombe sur ça. Là, elle voit rouge! Une malade attaquée par une asso pour les malades, c'est un peu fort de café quand même!
Isabelle soupire et ferme tous les onglets ouverts, sauf un. Elle se retrouve sur le site de la course rose à laquelle elle veut s'inscrire. Elle hésite un peu, le doigt en l'air, il ne reste qu'un clic pour finaliser l'inscription. Cliquera? Cliquera pas?
Elle regarde par la fenêtre. Dehors, elle voit la forêt toute proche. Les grands arbres et leurs bruissements de feuilles, les brindilles qui craquent sous ses baskets, l'odeur du sous-bois... Le calme et le silence, la douche et le thé brûlant quand elle rentre... C'est tout ça qu'elle aime quand elle court. Quel besoin a-t-elle d'aller se déguiser en bonbon rose et d'aller se mêler à des centaines d'autres bonbons roses pour courir sans plaisir dans la ville et le bruit? Besoin de faire un geste? De se donner bonne conscience? De soutenir une cause sans même savoir où ira véritablement son don?
Finalement, Isabelle clique sur la petite croix en haut à droite de l'écran et éteint son ordinateur.

Tiens, et si elle appelait sa cousine Sophie pour lui proposer un resto?

Edit de 16h : l'association Courir pour elles vient de publier un communiqué de presse, à lire ici, et son bilan financier 2014-2015, à consulter ici.
Une petite chose pour finir. Dans le communiqué de presse stipulant que la plainte contre Manuela Wyler sera retirée après accord du Conseil d'Administration, il est utilisé sept fois le mot "diffamer" (ou des variantes telles que diffamation, diffamatoire...). Pour info, la définition de diffamer, d'après le Larousse, est la suivante : chercher à perdre quelqu'un de réputation en lui imputant un fait qui porte atteinte à son honneur, à sa considération. Donc réclamer des comptes, c'est diffamant. OK. Je note.

PS : d'autres blogueurs en ont parlé, ici et ici, ici et ici. C'est vachement bien écrit, et même parfois c'est drôle. Moi je sais pas faire drôle, j'y arrive sur plein de trucs mais pas avec ce sujet, c'est con. De même que je sais pas dire aux gens qu'ils sont fantastiques, je suis un peu trop timide/pudique/maladroite pour tout ça... alors bon... voilà... Parmi les blogs cités dans ce billet, y a trois nanas que j'ai eu la chance de rencontrer... et vraiment, elles sont chouettes. Alors franchement, le cancer... Fuck.

samedi 19 mars 2016

Réunion de pigeons


L'histoire se passe il y a quelques années. À l'époque, je travaille à temps très très partiel, nous habitons un quartier un peu pourri, et Amélie vient de commencer sa prise en charge au CPEA... Bref, notre vie n'est pas très gaie. C'est le début du mois, le virement ASSEDIC a du retard et, inquiète, je les appelle. Je tombe sur une charmante dame, D.B., qui m'écoute très gentiment lui expliquer notre situation (catastrophique). Au bout de quelques minutes, elle me dit qu'elle aurait peut-être quelque chose à me proposer et qu'elle me rappellera très vite. Je suis plutôt perplexe. L'ASSEDIC et l'ANPE sont à l'époque deux organismes bien distincts et je me demande pourquoi cette gentille dame se propose de m'aider. Au téléphone, Madame D.B. ne me dit grand chose, alors je prends mon mal en patience, et j'attends qu'elle me rappelle. Le soir, quand mon mari rentre du travail, je lui parle de cette dame, et de sa proposition d'aide. Je suis confiante, mon mari l'est moins. L'avenir me dira qu'il a raison.
Quelques jours plus tard, Madame D.B. me rappelle et me propose un rendez-vous le 10 janvier pour "quelque chose de nouveau". Oui mais le "quelque chose", c'est quoi ? Est-ce que ça a quelque chose à voir avec l'éducation spécialisée ? Madame D.B. Sait que je suis monitrice éducatrice en recherche de poste, aurait-elle des contacts dans ce domaine ? Mais la « gentille » conseillère reste mystérieuse. Elle ne veut pas en dire plus au téléphone, et me dit juste dit que c'est "très intéressant". Je demande alors naïvement si ça a quelque chose à voir avec le social, et mon interlocutrice me répond que d'une certaine façon, oui, puisqu'il y a beaucoup d'argent à gagner... Hem! De moins en moins naïve, je demande si c'est de la vente à domicile ou quelque chose dans le genre, ce à quoi Madame D.B. répond que c'est "du marketing internet". Voilà. Madame D.B. ne veut pas en dire plus, elle me laisse juste son numéro de portable ainsi que le lieu et la date du rendez-vous.
Du coup, je me pose des questions : est-ce que c'est de la vente pyramidale? Est-ce que c'est Herbalife? Est-ce qu'il faut vendre des manuels "comment gagner des millions sur internet" à des pauvres naïfs? Est-ce que c'est du téléphone rose (ben quoi? j'ai une voix très sexy il parait)? Est-ce que c'est juste une banale secte qui récupère les pauvres chômeurs désespérés? Est-ce que Mme D.B. est la fille du dernier président du Nigéria dont l'héritage a été spolié? Est-ce une extra-terrestre qui enlève les Bretons afin de leur extorquer la recette du kouign amann? Est-ce une dangereuse psychopathe?
Bref, je me pose plein de questions... et je rappelle au passage aux lecteurs attentifs que Mme D.B., travaillant pou l'ASSEDIC, est en contact permanent avec des chômeurs et a accès à plein d'informations sur eux (nom, prénom, date de naissance, numéro de sécu, adresse, téléphone...). The question is : est-ce vraiment déontologique?
Alors, votre avis???
 

Le 10 janvier arrive et j'ai eu largement le temps de réfléchir à l'affaire « marketing internet ». Je suis de moins en moins motivée pour aller faire ma curieuse au péril de mon état mental précaire... mais je me dis que je n'ai rien à perdre alors, autant aller voir...
Je pars presque à l'heure de chez moi, mais forcément, je me perds en route (acte manqué?), et j'arrrive donc franchement en retard. Petit lotissement tout neuf, petites maisons toutes bien alignées, petites allées, petits rond-points... et me voilà au 2 rue H.T. Je me gare, je respire, je sors de la voiture, je jette discrètement un petit coup d'oeil par la fenêtre... et je vois un petit groupe sagement assis devant un lecteur DVD... mouais, ça sent le bourrage de crâne ce truc. Je sonne, "excusez-moi pour le retard, patati patata, j'ai écrasé un sanglier... bla bla... j'ai porté secours à un hérisson en détresse... patata... j'ai percuté une trottinette conduite par une rasta en string... patata..." bref je me confonds en excuses (mais pas trop quand même), je rentre, je m'assieds... et j'admire! Au programme ce soir : la vie merveilleuse des conseillers A***, leurs salaires mirobolants, leur séminaire au Mexique, leur bonheur, leur joie de vivre, leur beauté... rhoooooo, c'est magnifique, j'en chialerais presque! Fin du DVD... gros silence. Et là, la quasi-chômeuse innocente et naïve que je suis demande :
- Faut vendre quoi?
- Justement, j'ai des catalogues, répond la merveilleuse conseillère A*** (qui est aussi interlocutrice ASSEDIC, pour ceux qui auraient perdu le fil). Je feuillette, les pigeons accompagnateurs aussi... mouais, bof, rien de fabuleux : fringues, produits ménagers, bijoux, produits de beauté... de la marque A*** bien sûr! Le principe est simple: le vendeur touche 5% de ses ventes (mais vu le prix des produits, il a intérêt à être bon vendeur!) et un pourcentage des ventes de ses filleuls... hum hum, mais ça ressemble à de la vente pyramidale ça!
Bref, je ne suis pas convaincue... surtout que Madame D.B. insiste lourdement pour nous refourguer son "complément d'information" avec DVD explicatif et produits test pour la modique somme de... 99 euros! Aaaaaargh, il est là le piège!!! Je reviens à la charge et demande, toujours avec ma douce voix innocente, s'il faut acheter du stock.

- Mais pas du tout, me répond la gentille-conseillère-de-mes-deux, il y a les catalogues... mais il faut les acheter (hi hi, elle est rigolote!). Bon, je suis pas complètement stupide, si je veux qu'un client-pigeon m'achète un truc, il faudra bien que je le lui montre en vrai... donc que je l'aie avec moi... donc il faut que je l'achète AVANT! Bref, je ne suis pas intéressée, et je décline poliment mais sèchement l'offre pas très alléchante de Madame D.B. Au passage, je lui fais quand même remarquer que cette façon de « recruter » n'est pas très déontologique, et que je ne serais jamais venue si elle m'avait annoncé clairement la couleur. Madame D.B. hausse les épaules et, d'un ton condescendant, rétorque qu'elle m'offre une chance de gagner de l'argent et que je devrais l'en remercier au lieu de le lui reprocher. Salope ! Je quitte ce traquenard de façon fort peu cavalière, en me retenant de claquer la porte.
En sortant de là, je suis franchement énervée, d'autant plus que quelques uns des potentiels pigeons convoqués à cette masquarade ont signé un chèque pour acquérir le fameux DVD. Ma seule envie, c'est de contacter l'ASSEDIC pour leur raconter cette histoire, mais Madame D.B. m'a fait entendre que j'avais tout intérêt à garder ça pour moi... Malhonnêteté et chantage...

Plusieurs années plus tard, j'en ai quand même parlé à un conseiller Pôle Emploi. Il a froncé les sourcils et noté le nom, mais je ne pense pas qu'il y ait eu de suite... Combien de chômeurs sont encore contactés par Madame D.B aujourd'hui? Mystère... et crotte de pigeon!


lundi 15 février 2016

Une rencontre #2

Le début est à lire ici.
Jour J. Heure H. Nous avons rendez-vous à 17h.


Il est l'heure dans quelques minutes et je retrouve Charlie (@CharlieIsDark) devant le Ministère de la Santé. Je crois qu'on est aussi stressées l'une que l'autre! Entrée, passage sous le portique de sécurité, présentation des pièces d'identité... ça devient sérieux là. Plusieurs personnes attendent avec nous, je reconnais Solange (@Soskuld) mais je n'ose demander aux autres qui ils sont. Nous n'attendons pas longtemps. Après quelques minutes, on nous conduit dans un salon, dont la grande table ovale est chargée de viennoiseries. Bon, au moins on ne mourra pas de faim, et soit dit en passant, la vue sur Paris est splendide. Madame Rossignol arrive, suivie par quatre conseillères, et nous nous installons autour de la table.
On se présente. Je note consciencieusement les noms et les blogs associés, il y en a deux que je ne connais pas, ça m'offre une occasion de les découvrir.
La suite, ce sont trois heures de discussion, racontées ici :

http://marreaboutdficelle.blogspot.fr/2016/02/la-douce-melodie-du-rossignol.html


http://www.aide-soignant.com/article/aide-soignant/as/laurence-rossignol-ecoute-soignants-aidants

et dans les tweets de @CTrivalle, ici :


 

 Trois heures au lieu des deux initialement prévues, on a été bavards!






 En vrai, même quand j'avais les cheveux longs, je n'ai jamais fait de tresses pour aller bosser... je m'appelle pas Laura Ingalls ;-)


 
 

Marie Bertrand a raconté certaines anecdotes vécues en EHPAD, on serait parfois crus dans un autre monde.






Ça traduit une certaine réalité. La profession aide-soignante est majoritairement féminine, tout comme le secteur de l'aide à la personne en général.




 C'est dommage d'ailleurs, parce qu'elle a un beau blog et plein de choses à y raconter...




 Ici, la discussion portait sur la solitude des travailleurs à domicile, et sur le manque de communication avec le reste de l'équipe soignante (IDEL, kinés, médecins...)


 Traduction : pour pouvoir entrer en EHPAD, il vaut mieux être en bonne santé.



 Ici, on a parlé d'Humanitude...





Chiche?

En effet, c'est encore trop peu. Et la qualité de l'accompagnement s'en ressent.


 En principe, la TVA appliquée aux produits d'incontinence (protections) a baissé, mais cela ne change pas grand chose au reste à charge pour le moment.



À cet instant précis, je l'avoue, j'ai failli dégringoler de ma chaise! ("manque de curiosité intellectuelle", gnagnagna...)


 Ce point est un peu flou. Pour passer en niveau IV il faut allonger le temps de formation. Qui paye? Et une fois le diplôme obtenu, il faut de toute façon revaloriser les salaires... mais le public et le privé doivent s'harmoniser, et ça risque d'être compliqué. Bref, c'est pas pour tout de suite.

Autre point délicat. Les aides-soignants en libéral pourraient faire du domicile, hors c'est déjà possible avec les SSIAD, qui présentent l'avantage d'être gérés par des IDE. Une collaboration AS/IDEL pourrait être un consensus.


La dépendance, ça coûte cher...

Bon ben là, euh, forcément, j'ai l'avantage d'être orpheline (pardon)!


 20 heures, fin des discussions, la Tour Eiffel s'illumine et nous nous précipitons aux fenêtres pour admirer le spectacle. Avant de partir, nous prenons le temps de faire une photo de groupe, histoire d'immortaliser ce temps d'échange. Ce fut une belle rencontre, on remet ça un de ces jours?


vendredi 12 février 2016

Une rencontre #1

Il y a quelques semaines, j'ai reçu ça :


J'ai relu trois fois le mail, manqué m'évanouir, re-relu trois fois le mail, appelé mon mari, re-re-relu trois fois le mail, envoyé un message à ma copine @kataidante, et re-re-re-relu trois fois le mail avant de réaliser vraiment.

J'ai la chance d'avoir un entourage très organisé (contrairement à moi qui suis très bordélique). Aussitôt, Kat s'occupe de contacter quelques aidants pour des échanges de mails pendant que mon mari s'occupe d'organiser le voyage. Moi, pendant ce temps, je m'occupe du reste. Oui, la vie d'une chômeuse intellectuelle et idéaliste peut parfois être très prenante, donc par "je m'occupe du reste", je veux dire : je m'occupe des mômes, de mes trois articles en retard (un jour je rendrai un article à l'heure... promis!), des annonces Pôle Emploi (un autre jour je ferai un billet là-dessus, parfois c'est vraiment hilarant) et de plein d'autres choses (oui, j'avoue, dans le "plein d'autres choses" y a aussi du tricot, je suis une mémère et j'assume).
Pendant ce temps, Kat se rend compte qu'elle a reçu le même mail et essaie également d'organiser sa venue, mais c'est vachement plus compliqué quand on est aidante à plein temps et qu'on habite très loin. @JeSuisAidant est également invité et a priori, il pourra venir. Chic, ça va être une chouette rencontre!
Les semaines passent et les échanges de mails vont bon train à propos de la loi d'adaptation de la société au vieillissement. Le stress monte, je lis et relis la loi, je lis et relis nos échanges de mails, je lis et relis les articles de presse trouvés sur le sujet. Je note timidement quelques questions de mon côté, plus portées sur le métier d'auxiliaire de vie que sur les aidants. Nous n'aurons que deux heures, je ne sais pas si la discussion s'orientera sur le sujet, mais au cas où...

Jour J. La veille, j'ai appris deux nouvelles, une mauvaise et une bonne. La mauvaise, c'est que ma copine Kataidante ne sera pas là. Être aidante, c'est compliqué, être aidante et s'absenter, c'est encore plus compliqué. À ce sujet, elle écrit un très beau billet, que je lis avec tristesse. Les choses sont dites et nous retweetons le billet en "pokant" Madame Rossignol, nous sommes sûrs qu'elle le lira (je confirme, elle l'a lu). La bonne nouvelle, c'est que @CharlieIsDark sera là aussi, et je suis drôlement contente de la revoir. Et puis, ça veut dire que nous serons deux aides-soignantes, et ça c'est vraiment bien!
9h. Nous déposons les enfants chez belle-maman et c'est parti pour l'aventure. Dans quelques heures nous serons à Paris, dans quelques heures je rencontrerai la Secrétaire d'État qui a fait voter la loi d'adaptation de la société au vieillissement. Entre-temps, j'ai demandé la liste complète des blogueurs présents à la rencontre, et je suis d'autant plus impatiente d'y être. Outre @CharlieIsDark, @Soskuld, @Kataidante et @JeSuisAidant, il y aura également @AzaeSAP, @CTrivalle et Marie Bertrand. Hâte hâte hâte!

Un petit récapitulatif ici, il y a de beaux blogs à découvrir :

@CharlieIsDark : Aide-soignante : Y'a pas que la blouse!
@Soskuld : Soskuld, la vie d'une aide-soignante
@kataidante : Les chroniques d'Hortensie
@JeSuisAidant : Marre, à bout, d'ficelle
@CTrivalle : Gérontoprévention
@AzaeSAP : Le maintien à domicile
Marie Bertrand : La vie en vieux

"Manque de curiosité intellectuelle" disait ma tutrice aide-soignante lors de mon premier stage en EHPAD.


Je m'en fiche, je vais à Paris!

À suivre.




mercredi 30 décembre 2015

Le cancer vous salue bien!

1999. Ma mère vient de mourir, après neuf mois de lutte contre un cancer qui ne lui a laissé aucun répit. J'ai 22 ans et mon monde s'effondre. J'ai 22 ans et je dois préparer un enterrement. J'ai 22 ans et je dois choisir les vêtements avec lesquels ma mère sera incinérée. J'ai 22 ans et je dois vider son appartement. Choisir ce qui sera gardé, donné, jeté. Ce n'est pas chose aisée que de trier toute une vie. Je voudrais tout garder, parce que chaque petite chose me rappelle un peu ma mère. Mais que faire de tous ces vieux papiers, de ces dessins gribouillés maladroitement pour les fêtes des mères, de ces petites babioles parfois cassées gardées "en souvenir"? Et, surtout, que faire de cette perruque qui me nargue du haut de son cruel symbole? J'ai pour m'aider de précieuses alliées, Soeur Marie-Laure et Soeur Marie-Paule. Pendant sa maladie, ma mère a eu la chance d'être très soutenue par la communauté religieuse de la prison de Fresnes (ma mère travaille à la prison et, à cette époque, les infirmières de l'hôpital pénitentiaire sont des religieuses), et elles m'accompagnent avec beaucoup d'amour dans le difficile chemin du deuil. Soeur Marie-Laure passe son temps à remplir des sacs poubelle et je passe mon temps à récupérer in extremis tout ce qu'elle jette. Soeur Marie-Paule, elle, passe son temps à réfléchir à ce qu'on pourrait bien faire de ce vieux fil électrique ou de ces cahiers à peine griffonnés. À nous trois, on forme une équipe de choc, on trie, on garde, on jette, et ces heures douloureuses sont rendues un peu plus supportables par leur présence bienveillante.
Ce jour-là, je me trouve donc comme une poule devant un couteau face à cette foutue perruque désormais inutile. La garder? Qu'en ferais-je? La jeter? C'est quand même dommage, ça coûte cher ces conneries. La donner? Oui, mais à qui? Je suis assise par terre, au milieu d'une montagne de cartons, et je tiens dans ma main cette petite boule de cheveux qui a sobrement camouflé la maladie de ma mère. Et je me souviens.

Je me souviens de nos dernières vacances ensemble au Château d'Olonne. Nous étions parties toutes les deux passer quelques jours à la mer avant la prochaine chimiothérapie. Ce jour-là, après une jolie balade, nous nous étions arrêtées dans un café. Assises tranquillement devant un expresso, nous fumions une cigarette avant de rentrer (oui, à l'époque on fumait dans les cafés... ça commence à dater!) (et non, ma mère n'avait pas arrêté la cigarette, foutue pour foutue!). À l'autre bout de la salle, une bande de vieux pas très vieux mais un peu vieux quand même.
- Pfff... ces femmes qui fument... à notre époque les femmes elles fumaient pas hein... maintenant même les jeunes elles s'y mettent... pfff... elles rigoleront moins quand elles auront le cancer!
Ma mère et moi n'osions lever nos yeux de notre cendrier. Nous étions dans le coin fumeurs, loin d'eux, mais ils parlaient juste assez fort pour qu'on les entende, avec des regards en biais. Moi, j'avais juste envie de me lever et de partir, on était là pour oublier ce foutu crabe le temps de quelques jours et ces sombres cons en rajoutaient une couche. Mais ma mère a fini tranquillement sa cigarette, a réglé l'addition, s'est levée puis, passant près d'eux pour sortir, a très royalement soulevé sa perruque et, s'inclinant vers eux, leur a dit très solennellement :
- Messieurs, le cancer vous salue bien!
Nous sommes sorties en pouffant de rire comme des gamines, nous régalant de leurs mines ébahies! Je crois que c'est l'un de mes plus beaux souvenirs. Ma mère est morte quelques mois plus tard, sans avoir jamais pu revoir la mer.

Et maintenant je suis là, face à cette perruque inutile qui me rappelle cruellement l'humour caustique de ma mère, et le souvenir fabuleux de nos vacances à la mer. Soeur Marie-Paule, derrière moi, semble hésiter, puis se lance.
- Dis... je pensais à quelque chose, si tu ne sais pas quoi faire de cette perruque, il y a des détenus ici qui sont en chimiothérapie, et ils n'ont pas toujours les moyens de s'acheter une perruque... Alors si tu n'en fais rien... Je pourrais l'arranger un peu, pour faire une coupe plus masculine... Ça ferait sans doute plaisir à quelqu'un... Mais si tu ne veux pas je comprendrai, ne t'en fais pas...
Je suis soulagée. Soulagée et reconnaissante. Parce que je ne pouvais ni garder ni jeter cette perruque. Et parce que je sais qu'elle servira à quelqu'un d'autre, quelqu'un qui combat la même saloperie que celle qui a emporté ma mère. Et peut-être que ce quelqu'un que je ne connais pas gagnera, lui.

Aujourd'hui, j'ai coupé mes cheveux. Huit ans sans voir un coiffeur, et ça m'a pris, comme ça, d'un coup. J'ai attaché ma très longue chevelure en queue de cheval et clac, on a coupé! Clic clac, une frange, clic clac, une nuque dégagée, clic clac, des petites mèches sur les côtés. Quand je suis rentrée chez moi, je me sentais plus légère de 200 grammes. J'ai regardé ma nouvelle tête et mes anciens cheveux, me demandant ce que j'allais faire et de l'une et des autres. La solution a été vite trouvée.  La mèche de cheveux fait 50 centimètres, c'est largement assez pour confectionner une perruque. Quelques clics de recherche plus tard, et avec l'aide et les conseils de Twitter, je découvre Solidhair, une association qui récolte les dons de cheveux. Alors voilà, les cheveux sont dans une enveloppe, prêts à partir quelque part en région parisienne. Prêts à servir à quelqu'un qui, peut-être, soulèvera un jour sa perruque devant un groupe de vieux radoteurs en les narguant d'un superbe "le cancer vous salue bien!"