vendredi 11 avril 2014

Des gens

Il y a quelques semaines j'écrivais ça, et ça.
C'était dur. Je craquais complètement et j'étais à deux doigts de tout envoyer valser. L'école, les cours, les stages, les gosses, les factures, la famille... Un ras-le-bol de tout et de tout le monde. Un gros coup de mou et un moral au fond des sabots.
Et puis, en réponse, il y a eu ce blog. Stupeur et émerveillement.

Y a des gens, quand même, ils sont vraiment super chouettes.
Des gens que je connais un peu, ou à peine, voire pas du tout, et qui m'aident, comme ça, spontanément.
Des gens qui m'écrivent des choses d'une gentillesse inouïe, qui m'encouragent , qui me tendent la main.
Des gens qui me poussent à continuer.
Des gens qui me font réfléchir.
Des gens qui font preuve de bienveillance envers une stagiaire aide-soignante.
Des gens qui font confiance à une inconnue qui blogue.
Des gens que je rencontre parfois, quand ils passent en Bretagne.
Des gens que je découvre, au hasard d'un mail, d'un tweet, d'un blog.

Qui a dit qu'internet allait tuer la communication?

Le moral, ça va mieux. Le dernier stage, en EHPAD, a été un pur bonheur. Je sais qu'il existe des aides-soignants et des résidents heureux. L'Humanitude existe, elle habite à côté de chez moi. Moral regonflé à bloc. Et cerveau en ébullition. Car plus j'avance, plus je regarde en avant... et en arrière. Je me souviens de mes années, pas si lointaines, d'auxiliaire de vie à Morteville. Je pense à Madame Grandchef et à mes collègues. Je revois la maison de Madame LDV et le sourire de Madame M.
Le travail. La grossesse. La fin du travail. Mon père. Georges. La mort de mon père. Mon beau-père. La formation.
Que de chemin parcouru! Des histoires, des émotions, des rencontres. Des gens.

Je continue. J'avance droit vers mon diplôme, droit vers ce que je veux faire. Aide-soignante. Aide-soignante bientraitante et militante. Aide-soignante reconnaissante aussi. Parce que sans vous je n'y arriverais peut-être pas. Parce que j'aurais peut-être tout arrêté après le fucking stage. Ou avant. Parce que vos petits gestes et vos petits mots nourrissent les coeurs et les ventres (oui, je peux être poétique ET prosaïque dans la même phrase).

Parce que merci, tout simplement.

jeudi 27 mars 2014

Grammar Nazi

Quand j'étais plus jeune (il y a longtemps), je voulais être professeur de lettres. J'aimais lire, j'aimais écrire, j'aimais la langue française, sa richesse, sa complexité. J'étais amoureuse des mots, des assonances, des alexandrins, des oxymores, de toutes ces figures de style qui font la mélodie d'une langue. J'ai passé un bac littéraire (logique) et me suis engagée avec joie dans des études de lettres. J'ai raté mes études. Ou plutôt, je n'ai pas pris la peine de les réussir. Disons qu'à l'époque, ma vie était un peu compliquée, et je n'ai pas su me consacrer à ce qui était vraiment important. J'ai fait autre chose. Mais je n'ai pas oublié les mots, et je les aime toujours autant.

J'ai fait une croix sur les études de lettres mais pas sur les lettres. Je lis, j'écris, tout le temps, tous les jours. Je lis des choses légères ou sérieuses, des livres, des blogs, des cours, des journaux, des forums... J'écris des billets de blog, des petits mots sur des post-it, des transmissions ciblées, des devoirs à rendre à l'IFAS. J'aime ça. J'aime le pouvoir des mots, j'aime le vocabulaire nouveau, il m'arrive d'éclater de rire devant la sonorité d'un terme un peu farfelu ou d'être inexplicablement émue devant un petit mot tout simple. Et surtout, j'aime les mots parce qu'ils enrichissent ma pensée. Il faut avoir vu "Alphaville" de Godard, il faut avoir lu "1984" d'Orwell, il faut être conscient de la chance que nous avons d'avoir une langue riche de nuances pour traduire nos émotions.

Quand on s'est rendu compte qu'Amélie ne parlait pas, ça a été un drame. Langue orale, langue des signes, PECS, Makaton... Autant de méthodes, autant d'échecs! Le langage, c'est la pensée, et je m'inquiétais de savoir comment cette enfant pouvait penser en l'absence de mots. Comment ressentir, s'exprimer, communiquer, si les mots sont absents? Amélie a fini par parler, et avec les mots est venue l'expression des émotions. Les émotions se sont transformées en sentiments, la parole a permis la communication, l'échange, et Amélie est entrée dans la vie "normale".

Je sais que j'ai de la chance. Mes parents aimaient lire et j'ai grandi entourée de livres. Plus tard, j'ai rencontré des gens passionnants, un professeur de lettres, un philosophe, des blogueurs. Aujourd'hui encore, cet amour des mots me permet de raconter ce que je vis, d'apprendre, de comprendre. Je sais que tous n'ont pas cette chance. On ne choisit pas d'aimer quelque chose. On n'est pas tous égaux devant l'orthographe. On n'a pas tous les mêmes outils pour progresser. Je sais aussi qu'il y a des freins à l'apprentissage de la langue. Dyslexie, dysorthographie, dysphasie... Sans compter le milieu socioculturel, la famille, l'histoire de vie. Je sais aussi que je suis particulièrement pénible sur ce sujet, et que je manque cruellement de bienveillance. Parce qu'autant je peux comprendre qu'on ne maîtrise pas une langue par manque de moyens (pour toutes les raisons citées ci-dessus), autant il me semble incompréhensible de pondre un texte bourré de fautes parce qu'on ne s'est pas relu, parce que de toute façon "on s'en fout c'est sur internet", parce qu'on ne corrige pas les fautes soulignées en rouge par le correcteur orthographique, parce qu'on ne veut pas prendre cinq minutes pour vérifier l'orthographe ou l'accord d'un mot.

Je lis des choses ici et là qui me font bondir. Des phrases qui n'ont aucun sens, des mots qui n'existent pas, des accords impossibles. À force de fautes et de non-sens, le propos devient incompréhensible. Comment répondre à une question quand on ne la comprend pas? Comment recevoir une information quand elle ne veut rien dire? Comment prendre au sérieux quelqu'un qui revendique la reconnaissance d'un certain statut professionnel quand même le nom de son métier est écorché?

Alors non, ce n'est pas gentil de ma part de me moquer. Non, ça ne fait avancer personne, ni moi ni les autres. Oui, je manque réellement d'empathie sur ce sujet. Mais l'histoire que j'ai avec les mots m'a façonnée ainsi, elle a fait de moi une chipoteuse du verbe, une intolérante de la syntaxe, une véritable "Grammar Nazi". Pardon. J'ai honte. En même temps, on ne peut pas être bienveillante avec tout le monde... Si?

mercredi 5 février 2014

Mémoire (3)

Elle est veuve depuis peu. Quand son mari est mort, ce n'est pas que lui qu'elle a perdu, c'est toute sa vie avec lui. Leurs projets de vacances, les visites à la famille, les sorties du dimanche, leur routine quotidienne... leur vie de couple. Il est mort et elle est seule. Oh bien sûr il y a les enfants, ils appellent, ils passent régulièrement, les petits-enfants viennent toutes les semaines, mais le soir elle est quand même seule devant sa télé, son plateau repas posé sur la table basse, le chien dormant à ses côtés. Elle se couche seule, elle se lève seule, elle mange seule, elle sort seule. Son mari parti, c'est aussi une retraite en moins. La maison est payée, certes, mais les charges sont encore importantes. L'eau, l'électricité, les impôts, les courses, l'essence, les crédits qu'il faut finir de rembourser... Tout est si cher. Alors elle se demande si elle pourra garder sa maison, s'il ne vaudrait pas mieux vendre, pour trouver quelque chose de plus petit, de moins isolé aussi. Parce que toute seule, dans cette grande maison loin de tout... Alors elle pleure, parce que son mari lui manque, parce qu'elle ne veut pas déranger ses enfants, parce qu'elle ne sait pas comment faire avec cette maison, parce qu'elle ne sait pas comment vivre seule, tout simplement.

Elle n'a jamais été mariée. Elle a une soeur qu'elle ne voit plus depuis des années et un neveu qui passe de temps en temps. Elle ne sort jamais de chez elle, elle ne voit plus grand-chose et elle a peur de tomber. Elle vit chichement, elle a une toute petite retraite et elle n'a rien à elle. Pas de maison, pas d'économies. Au soir de sa vie, elle n'a pas grand-chose à en dire. Elle n'a jamais voyagé, n'a même jamais quitté son village, à peine est-elle sortie fleurir la tombe de ses parents au cimetière. Elle pleure, parce qu'elle se sent inutile et seule, sans personne à qui se raconter.

Elle a la maladie d'Alzheimer. Ses souvenirs ont été grignotés les uns après les autres. Sa jeunesse, son mariage, ses enfants, son travail, sa vie... Tout s'est perdu dans les méandres de sa mémoire. Elle vit au jour le jour, ne se souciant ni d'hier ni de demain.

Ils ont une très belle maison, meublée avec goût. De leurs nombreux voyages, ils ont ramené de beaux tapis, des cuivres, des tableaux et toutes sortes de beaux objets. Belle vie, belle maison, beaux souvenirs. Mais ils sont inquiets, car leurs enfants ne s'entendent pas entre eux et ils sentent venir les problèmes quand il s'agira de succession. Que deviendront la maison, les meubles, les masques africains et les cuivres marocains? Que deviendront leurs souvenirs?

Mes parents n'avaient pas grand-chose à nous léguer. La succession a été facile à régler. Mais je suis riche de leurs souvenirs, de ce qu'ils ont été, de ce qu'ils m'ont transmis.

Et moi? Que laisserai-je derrière moi? Qui se souviendra de Babeth, et comment? Une maison, de l'argent, des beaux objets, on en trouve toujours. Je veux laisser plus que ça. Je veux transmettre de beaux souvenirs, des sourires et de la joie. Je veux partir en me disant que j'aurai été utile à quelqu'un. Je veux que ma famille se sente riche de mon amour, et que mes patients se sentent riches de la soignante que j'essaie d'être. Que ce que j'essaie d'être et de faire puisse rester après moi. Et, qui sait, pourquoi ne pas laisser un livre au lieu d'une maison?

mardi 24 décembre 2013

Noël (2)

Il y a deux ans, Noël était encore une fête de famille. Un mari, une fille, un bébé à venir, des beaux-parents, un père et son épouse... Une famille quoi. Oh bien sûr tout n'était pas rose, il y avait ce doute qui planait sur l'enfant à venir, il y avait cette fatigue au boulot, et puis, il y avait mon père qui ne mangeait rien, parce qu'il avait "comme une gêne" dans la gorge. Une gêne... Ben oui, tu m'étonnes!
Un enfant et deux papas morts plus tard, revoilà Noël. La fête, les lumières, le réveillon, les cadeaux, la joie de vivre... Foutaises!
Il manque mon père, il manque mon beau-père, et je n'ai pas invité la veuve de mon père.
Alors certes, il y a de jolies choses : Georges est né et il va bien (et en plus il est beau...), je fais une formation d'aide-soignante et c'est plutôt chouette, notre maison a survécu à la tempête Dirk et au tremblement de terre...
Malgré ça, Noël ne m'enchante plus. Cette année, je n'ai pas fait de sapin, je n'ai pas parlé du père Noël à Georges avec un ton faussement enjoué, je n'ai pas feuilleté les catalogues de jouets avec Amélie, je n'ai pas préparé de repas de Noël, je n'ai pas appelé la famille, je n'ai pas écrit non plus. Comble du désenchantement, je n'ai pas fait un seul cadeau. Pas un seul. L'avantage, c'est que j'échappe à la faute de goût!
Ce n'est pas que je n'aime pas Noël, non... C'est juste que je m'en fiche. Non, pardon... Je m'en fous. Voilà, c'est ça le terme exact : je m'en fous.
Noël, fête de famille? Ma propre famille ne prend même plus la peine de me prévenir des décès qui la touchent. C'est comme si, avec la mort de mes parents, on avait effacé leur descendance de l'arbre généalogique.
Noël, fête du partage? Qui partage qui avec quoi? Je rêve d'un Noël sans cadeaux, sans la course obligatoire à l'achat de dernière minute, merde, on a oublié tata Fernande, qu'est-ce qui pourrait lui faire plaisir? Un Noël "mains vides", sans stress et sans souci, avec juste le plaisir d'être ensemble, tout simplement.
Noël, fête des bonnes résolutions? Bon alors, cette année, je promets d'avoir mon diplôme, d'arrêter de gueuler sur tout le monde dès que je suis contrariée (c'est pas gagné), d'arrêter de dire du mal des autres (ah ben non, qu'est-ce que je vais bien pouvoir raconter?)... C'est déjà beaucoup non?

Allez, soyons fous, faisons un rêve : pas de mort l'année prochaine, un diplôme et du boulot, et surtout, surtout, plein de belles émotions à partager!

Joyeux Noël les gens, restez simples, c'est ce qu'il y a de plus facile!

lundi 25 novembre 2013

Madame Pasdbol (3)

Quand j'étais petite, j'avais deux mamies, un papi, et un papi mort.

Papi et Mamie de Saint-Jean-De-Luz avaient une grande et belle maison avec plein de beaux objets. Chez eux, il y avait la mer et la montagne, et même qu'on y allait parfois en avion! Ils avaient vécu en Algérie et au Maroc, ils en avaient ramené des tapis et des services à thé. Mamie faisait la collection de timbres et nous passions des heures à les regarder ensemble. Papi adorait la "grande musique" et il me faisait découvrir Mozart, Chopin, Schubert... Nous mangions du poisson tous les jours sauf le lundi et c'était pas de bol car je n'aimais pas le poisson (sauf la sole, mais on ne pouvait quand même pas en manger tous les jours!). Le dimanche on allait à la messe, Papi nous amenait à Hendaye en voiture et, pendant que Mamie écoutait pieusement l'office, Maman faisait semblant de suivre et je baillais à m'en décrocher la mâchoire. J'aurais préféré rester au café avec Papi mais il paraît que ça ne se faisait pas pour une jeune fille bien éduquée. Les autres jours de la semaine, c'était plage, promenades, lecture... Dans leur maison il y avait plein de livres partout, j'avais l'embarras du choix. Des livres, des films, des albums photos, j'aurais pu passer des années enfermée dans leur maison sans avoir fait le tour de tout ce qu'il y avait à y découvrir! Les vacances à Saint-Jean-De-Luz, c'était la culture de mes grands-parents, la cuisine du sud et les virées en Espagne. C'était les orages du Pays Basque, les vagues de l'Atlantique et la tranquillité de ma mère.

Chez Mamie de Vindrac, c'était la campagne, la vraie! On allait chercher les oeufs et le lait à la ferme avec notre pot à lait, on ramassait des mûres et des fleurs des champs et on allait donner du pain au petit âne près de l'église. Mamie habitait l'ancien appartement de fonction du maître d'école, et nous allions souvent jouer dans l'ancienne salle de classe désaffectée. Dans le jardin il y avait une balançoire et une petite piscine gonflable dans laquelle je pataugeais avec ma bouée canard rouge. Mamie faisait les meilleurs gâteaux du monde et nous les dégustions avec de la limonade. Parfois, nous montions au grenier fouiller les malles à la recherche de vieux vêtements avec lesquels nous inventions de somptueux déguisements. Ma cousine avait un vélo rouge et moi un vélo bleu, c'est pendant les vacances d'été que j'ai enlevé les petites roues pour la première fois. Pour venir nous prenions le train de nuit et c'était toute une aventure, il nous arrivait de ne pas nous réveiller et nous nous retrouvions ensommeillés et en pyjama sur le quai de la gare. Le dimanche nous allions fleurir la tombe de mon papi mort, que je n'avais jamais connu. Cet homme était pour moi le plus beau des mystères, sans doute parce qu'il était jeune pour toujours.
Les vacances à Vindrac, c'était les rires des cousins, les confitures des voisins et les virées à vélo. C'était la chaleur écrasante du Tarn, la cité médiévale d'à côté et le sourire retrouvé de mon père.

C'est mon grand-père maternel qui a ouvert le bal. Insuffisance rénale, insuffisance cardiaque, décès. Ma grand-mère maternelle a suivi de près. Cancer généralisé, décès. Puis ma mère. Cancer du poumon, décès. Quelques années plus tard, ma grand-mère paternelle suivait. Chute, fracture du col du fémur, glissement, décès. Puis mon père. Cancer de l'oesophage, décès. Et dernièrement, mon beau-père. Crise cardiaque, décès.

Amélie et Georges n'ont pas ma chance : une mamie, deux papis morts, une mamie morte et une "belle-mamie" bourrée (pour ceux qui n'ont pas suivi, Madame Pasdbol a repris la picole), ça va faire léger pour se construire des souvenirs. Alors on va leur parler de leurs grands-parents, leur raconter l'histoire familiale : les avions de mon beau-père, les bêtises de mon père, le Maroc de ma mère. Et ma belle-mère, la seule mamie qui reste, leur parlera du Nord.

Et la belle-mamie? Rien. J'ai essayé de maintenir un lien, parce qu'elle était la mamie des enfants, parce qu'elle était la femme qu'avait choisie mon père. Elle était celle dont j'avais promis de m'occuper, celle qui avait une place réservée sur la tombe familiale, à Vindrac. J'avais promis à mon père. Et je le regrette amèrement. Parce que finalement, je ne veux plus qu'elle soit la mamie de mes enfants. Je ne veux plus qu'elle soit sur la tombe de mes parents. Je ne veux plus qu'elle jette ou donne ou vende les affaires et les meubles de ma famille. Je ne veux plus l'écouter divaguer quand elle a trop bu. Je ne veux plus entendre ses innombrables mensonges. Je ne veux plus avoir à m'inquiéter pour elle. Je ne veux plus qu'elle fasse partie de ma famille.
Elle aime l'alcool? Très bien, qu'elle reste avec sa bouteille et qu'elle m'oublie! Elle a eu sa chance, elle n'en a pas profité, elle peut bien finir comme elle a toujours vécu : dans la plainte et le déni. Entre la promesse faite à un mort et le bonheur des vivants, je choisis les vivants.

mardi 12 novembre 2013

Incompétente!

"Madame C : aide à la toilette et préparation du petit-déjeuner."
En langage auxiliaire de vie, ça veut dire que la personne aidée est relativement autonome mais a besoin d'être accompagnée.
En langage commun ça veut dire que la personne aidée a besoin que tu lui beurres ses tartines et que tu lui savonnes le dos.
En langage Madame Grandchef ça veut dire qu'en vrai tu vas en chier.
Moi, j'étais naïve et débutante, je ne me suis absolument pas méfiée en voyant cette consigne sur mon planning. Une demi-heure pour beurrer des tartines et savonner le dos (et attention hein, pas le contraire!), hop hop hop, facile!
Sauf que...
Sauf qu'il y avait un piège. Car en vrai, réfléchissons un peu. Beurrer des tartines, c'est facile et tout le monde peut le faire, nous sommes d'accord. Savonner le dos, pareil. Oui mais attendez! Vous vous imaginez quand même pas que Madame C. allait gentiment m'attendre, dos nu, devant ses petites tranches de pain sagement alignées sur la table? Hein? Si? Ben non!
En vrai, il fallait frapper doucement à la porte, attendre, re-frapper doucement, re-attendre, entrer, se rendre compte que Madame C. dormait profondément, ouvrir les volets doucement, la réveiller tout aussi doucement, l'aider à se redresser dans le lit, l'aider à s'asseoir, lui mettre ses chaussons, l'aider à se lever, l'amener, à petits pas, jusqu'à la chaise, l'installer devant la table, faire chauffer de l'eau, beurrer les fameuses tartines pendant ce temps, servir la Ricoré avec les tartines, l'aider à prendre ses médicaments, puis, pendant qu'elle déjeunait, faire le lit et préparer les vêtements. Après le petit-déjeuner, aider Madame C. à se relever, l'accompagner à la salle de bain, l'aider à se déshabiller, l'aider à faire sa toilette (et nous arrivons au très attendu savonnage de dos), l'aider à s'habiller, la raccompagner dans la chambre, l'aider à s'asseoir confortablement. Puis débarrasser la table du petit-déjeuner, faire la vaisselle, au-revoir madame et à demain. Ajoutez à cela l'envie pressante du matin (donc avant le petit-déjeuner), la désorientation, (Où suis-je? Qui êtes-vous? Que fait-on?), le cahier de liaison à remplir et la fiche de présence à signer, les bas de contention, plus quelques autres petites broutilles inhérentes au métier d'auxiliaire de vie... Vous avez une demi-heure.
Personnellement, le matin, pour me lever/manger/me laver/m'habiller/émerger je mets pas loin d'une heure. Et encore, faut pas m'emmerder! Parce que je suis pas du matin. Alors quand j'aurai 85 ans, le corps et le cerveau ralentis et l'humeur chagrine, faudra pas me demander de faire la même chose en une demi-heure.
À l'époque, je débutais, et j'étais pas très douée. Pas organisée, pas habituée, pas formée. Du coup, l'aide à la toilette et le petit-déjeuner, en une demi-heure, ça me semblait moyennement faisable. Alors j'ai essayé plusieurs techniques.
Technique numéro un : soyons fous, faisons tout! Oui mais non, en une demi-heure ça tient pas, même en allant vite, même en mangeant sa biscotte dans la salle de bain (non, rassurez-vous, je suis pas allée jusque là... faut pas déconner quand même!).
Technique numéro deux : lever/pipi/toilette/habillage/installation petit-déjeuner, au-revoir Madame à demain. Mouais, c'est pas mal, sauf que... Laisser la dame toute seule à table, alors qu'elle ne peut pas se lever seule... Hem... Pas terrible ça. Sans compter le risque de fausse route, le risque de chute, et la vaisselle pas faite.
Technique numéro trois : lever/pipi/petit-déjeuner/petite toilette/habillage. Ok, ça passe. C'est un peu juste, mais en arrivant cinq minutes plus tôt et en repartant cinq minutes plus tard c'est jouable. Sauf que c'est la course, pour tout, que c'est mal fait, et que c'est stressant, pour la dame comme pour moi.
Technique numéro quatre : petit-déjeuner/toilette/habillage au lit... Non, je déconne.
Technique numéro cinq : aller voir Madame Grandchef et lui expliquer/avouer qu'en une demi-heure j'y arrive pas. Se faire engueuler parce que les collègues qui font le week-end y arrivent, elles. Argumenter/chouiner en disant que la dame n'est pas très en forme en ce moment, qu'elle est ralentie, qu'il y a un risque de chute... et maudire les collègues d'avoir toutes choisi l'option trois en se taisant.
J'ai finalement choisi la technique numéro cinq et j'ai obtenu une précieuse demi-heure supplémentaire. L'histoire pourrait être simple, mais elle ne l'est pas. Car avant d'arriver à cette simple conclusion qu'il me fallait plus de temps, j'ai hésité, tergiversé, essayé différentes façons de faire. Et qui a servi de cobaye? Madame C. bien sûr! Tous les matins, Madame C. a supporté avec bienveillance ma totale incompétence. Elle est restée souriante malgré ma maladresse, patiente malgré mes hésitations, indulgente malgré mes erreurs. Madame C. a été la première dame avec laquelle je me suis vraiment sentie auxiliaire de vie. Avec elle, j'ai pris le temps d'apprendre, de me tromper, de refaire, de découvrir.
Et tout en apprenant, tout en me trompant et tout en refaisant, j'ai été maltraitante. Maltraitante par négligence et par incompétence. Maltraitante dans ma façon d'être et ma façon de faire. Parce que je n'avais ni les bons mots ni les bons gestes. Parce que je ne savais pas. Parce que je croyais bien faire. Parce que je ne me posais pas les bonnes questions. Parce que j'étais non diplômée et non expérimentée. Parce que je travaillais bien au-delà de mes compétences sans me l'avouer. Parce que j'aimais beaucoup Madame C. et que je n'imaginais pas un seul instant être à côté de la plaque. Parce que je me sentais investie dans ce que je faisais. Parce que j'aimais mon travail, tout simplement.

La maltraitance se fait parfois avec la plus grande gentillesse qui soit. En voulant et en croyant bien faire. L'enfer est pavé de bonnes intentions.


À lire sur le même thème : 

http://lacrabahuteuse.fr/2013/11/maltraitance/








Vous avez cinq minutes? Vous voulez participer à un beau projet qui parle de maltraitance et de bientraitance? Un petit clic, quelques petites questions, et le tour est joué!


samedi 26 octobre 2013

Petites maltraitances ordinaires. IV

Deux aides-soignantes autour du lit d'une dame très âgée. Les AS changent sa protection pour la nuit. Dialogue.
- Oh la la qu'est-ce qu'elle a comme pertes celle-là, regarde-moi ça c'est vraiment dégueulasse!
- Ah ouais putain et puis ça pue en plus!
- Eh ben, j'aimerais pas voir son vagin, ça doit pas être joli joli là-dedans!
Soupir. Je ne dis rien. Je regarde la dame, qui regarde ailleurs.

Deux aides-soignantes et une dame hémiplégique. Et que je te tourne, et que je te retourne et... hurlement de douleur de la résidente manipulée avec brusquerie. Réponse cinglante de l'AS :
- Vous n'avez qu'à la faire toute seule votre toilette!
Ben oui, facile.

Une aide-soignante, une stagiaire et une dame alitée. Toilette au lit, habillage et maquillage. L'aide-soignante s'applique à mettre du blush, du fard à paupières et du rouges à lèvres.
- Tu vois, cette dame est très coquette, alors je prends le temps de la maquiller, c'est important pour elle. Et puis c'est de la bientraitance, tu comprends?
Je comprends surtout que si on prend le temps de la maquiller, on peut aussi prendre le temps de lui brosser les dents non? Ah non, pardon, ça n'entre pas dans le cadre de la bientraitance ça!

Une aide-soignante et un homme en fin de vie. Une autre aide-soignante entre dans la chambre sans frapper, se dirige sans un mot vers la penderie, prend un pantalon, et, en ressortant :
- Je prends ça pour Simon, de toute façon Jean n'en a plus besoin, on le lève plus!
Ben ouais, vas-y, fais comme chez toi!

Trois aides-soignantes dans l'office, parlant de Monsieur et Madame Adorable :
- Il m'énerve, lui, il est là tout le temps, toujours à nous demander des trucs pour sa femme!
- Pfff, j'aurais pas aimé avoir un mari comme ça, quel pot de colle!
- Remarque, on sait pas ce qu'ils font dans la chambre tous les deux quand la porte est fermée. Si ça se trouve...
- Ah mais arrête, t'es dégueulasse! Avec elle faut pas être dégoûté quand même hein!
Gloussements et mines faussement dégoûtées, qu'est-ce qu'on rigole ici!

Une aide-soignante et une dame assez forte, qui a du mal à se lever.
- Allez Madame, on bouge son popotin!
Euh... Non, rien.



À suivre...