dimanche 21 juin 2015

Ceux qui s'oublient

Il déambule dans les couloirs de la maison de retraite en gémissant.  Il ne sait pas où il est, il a oublié qui il était. Parfois, il croise quelqu'un en tenue blanche et il l'attrape par la manche.
- S'il vous plaît! Aidez-moi!
Les soignants évitent ce vieillard sénile. Ils font de grands détours pour ne pas avoir à le croiser. Parce qu'il pleure tout le temps. Parce qu'il les agrippe et ne les lâche plus. Parce qu'ils ne savent plus comment lui répondre.

Il est recroquevillé dans son lit. Il ne parle plus, ne voit plus, n'entend plus. Il n'est plus qu'un corps qu'on lave et qu'on nourrit, un corps à qui on ne prend même plus la peine de parler. Un corps qu'on maintient en vie, sans douceur, sans un mot.

Il bougonne dans son coin. L'auxiliaire de vie est nulle. L'infirmière est toujours en retard. Le boucher n'est pas aimable. Le boulanger vend du pain rassis. Son chien est stupide.
Rien ni personne ne le fait sourire. Sa vie n'est que bougonneries.

À la ferme il faut travailler dur, on ne se repose jamais. Ils sont douze enfants, il est le quatrième de la fratrie. Ils aident tous leurs parents, c'est normal, il y a tellement de travail! Les vaches, la volaille, le blé, le maïs... Jamais de repos.
Ses parents sont morts depuis longtemps, la ferme a été vendue... mais pour lui, le passé est au présent, et le présent n'existe plus.

C'est un homme sale dans une maison sale. Il parle salement, mange salement, s'habille salement... Bref, il vit salement. Il est sale et il est seul.
Sale parce qu'il est seul ou seul parce qu'il est sale?


Ce sont des hommes. Plus ou moins vieux. Plus ou moins malheureux.
Ce sont des pères. Plus ou moins aimés. Plus ou moins oubliés.

Ils ont été jeunes. Ils ont peut-être été beaux. Ils ont fait briller les yeux d'une femme. Ils ont murmuré des mots tendres, ont embrassé une bouche offerte, ont caressé un corps aimé. Ils ont tenu un enfant dans leurs bras, l'ont bercé et consolé. Ils ont aimé, pleuré, crié. Ils se sont parfois trompés. Ils ont fait comme ils pouvaient.

Aujourd'hui, leurs femmes sont mortes et leurs enfants sont partis. Ou le contraire. Ils ont oublié. Oubliés la voix de leur femme et le sourire de leur fils. Oubliés les jolies boucles de leur fille et les pique-nique au bord de l'eau. Oubliées la vie des enfants et la mort de l'épouse. Ou le contraire.

Aujourd'hui c'est aussi la fête de ces pères qui oublient et qu'on oublie. Bonne fête à ceux que la maladie n'a pas oubliés.

 



vendredi 5 juin 2015

Le contrat

Article 212 : Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.

Tu te rappelles mon amour? Ces voeux, nous les avons faits ensemble devant le maire. Toi, moi, par un beau samedi du mois de juin, il y a cinquante-quatre ans. Toi dans ton beau costume, moi dans ma robe blanche. Nos parents, fiers, souriants, et cette belle photo de nous en noir et blanc qui trône sur la cheminée depuis tant années. Fidélité, secours, assistance. Des engagements que nous avons tenus. Jour après jour, malgré la trop charmante voisine qui te tournait autour, malgré la perte de ton emploi, malgré l'accident qui a coûté la vie à notre fille.

Article 213 : Le mari est le chef de la famille. Il exerce cette fonction dans l'intérêt commun du ménage et des enfants.
La femme concourt avec le mari à assurer la direction morale et matérielle de la famille, à pourvoir à son entretien, à élever les enfants et à préparer leur établissement.

Tu as travaillé dur. J'ai élevé nos enfants et tenu la maison. Quand tu rentrais le soir, la soupe était prête et la maison propre. Un parfait petit mari travailleur, une parfaite petite maîtresse de maison. Une parfaite petite famille dans une parfaite petite maison.

La femme remplace le mari dans sa fonction de chef s'il est hors d'état de manifester sa volonté en raison de son incapacité, de son absence, de son éloignement ou de toute autre cause.

Parfois, tu partais loin. Je m'occupais de tout. Tu pouvais avoir l'esprit tranquille, tu savais que tout irait bien en ton absence. Je pouvais avoir l'esprit tranquille, je savais que nous serions heureux de nous retrouver.

Article 214 : Si le contrat de mariage ne règle pas la contribution des époux aux charges du mariage, ils contribuent à celles-ci en proportion de leurs facultés respectives.
L'obligation d'assumer ces charges pèse, à titre principal, sur le mari. Il est obligé de fournir à la femme tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie selon ses facultés et son état.

Nous n'avons presque manqué de rien. Nous avons pu acheter notre maison et payer les études des enfants. Tout était bien. Bien sûr il y a eu des périodes difficiles, parfois, mais ça n'était rien à côté des privations subies pendant la guerre. Nous avions tellement manqué de tout quand nous étions enfants! Alors, pouvoir manger à chaque repas et dormir au chaud, quel luxe en vérité!

La femme s'acquitte de sa contribution aux charges du mariage par ses apports en dot ou en communauté et par les prélèvements qu'elle fait sur les ressources personnelles dont l'administration lui est réservée.
Si l'un des deux époux ne remplit pas ses obligations, il peut y être contraint par l'autre époux dans les formes prévues à l'article 864 du code de procédure civile.

Nul besoin de contrainte dans notre couple. L'argent n'a jamais été sujet de discorde entre nous. Nous étions économes sans être radins, nous avions ce qu'il fallait sans crouler sous l'opulence. Je n'ai jamais vérifié tes fiches de paye, tu n'as jamais vérifié mes dépenses pour le ménage. La confiance était totale et réciproque.


Article 215 : Le choix de la résidence de la famille appartient au mari ; la femme est obligée d'habiter avec lui, et il est tenu de la recevoir.
Lorsque la résidence fixée par le mari présente pour la famille des dangers d'ordre physique ou d'ordre moral, la femme peut, par exception, être autorisée à avoir, pour elle et ses enfants, une autre résidence fixée par le juge.

C'est sur ces dernières phrases que nos chemins se séparent. Tu comprends mon amour, je ne peux plus vivre avec toi. Parce que justement, je ne vis plus. Parce que je passe mes jours et mes nuits à m'inquiéter pour toi. Parce que nous sommes devenus des étrangers l'un pour l'autre. Je ne suis plus ton épouse. Je suis parfois ta soeur, souvent ta mère, et la plupart du temps une parfaite inconnue. Tu n'es plus mon époux. Tu es celui qui hurle la nuit, celui qui m'insulte, celui qui m'ignore. Je voudrais t'aimer, mais je n'y arrive plus. Parce que tu me fais peur, parce que m'épuises, parce que tu finiras par me tuer.
Je ne me débarrasse pas de toi mon amour. Je le fais pour toi, pour moi, pour nous. Je le fais parce que nous avons été un couple heureux, et que je veux garder ce souvenir de nous. Parce que tu étais mon mari, mon amant, mon tout. Parce que notre amour n'a pas su résister à la maladie. Parce que je suis trop vieille pour mourir d'amour.
Tes valises sont prêtes. Toi, tu tournes en rond dans le salon, comme tous les jours. Je t'ai parlé de cet endroit où tu allais, je t'ai dit que je ne t'abandonnais pas mais que je te confiais à d'autres qui sauront mieux s'occuper de toi. Je ne t'ai pas menti. Alors pourquoi ai-je ce sentiment amer d'une ultime trahison? Pourquoi cette culpabilité lancinante? Pourquoi cette envie de mourir quand je t'offre une nouvelle vie?
Pourquoi ce chagrin d'amour alors que nous nous sommes tant aimés?

Article final : Jusqu'à ce qu'Aloïs vous sépare.*

* merci à @kataidante pour la touche finale

mardi 12 mai 2015

Monsieur Bitàlair, suite et fin (enfin!)


La début, c'est .
La petite mise au point, c'est ici.
Et la fin, c'est maintenant.

C'est la demi-heure suivante que tout se joue. Jusqu'ici, je n'avais d'yeux que pour la crasse et la violence de la situation. Mais un « détail » a changé la donne.
Monsieur Bitàlair est assis sur une chaise de la cuisine. Une serviette sur les épaules, une autre sous les pieds. Machinalement, il s'allume une cigarette. Machinalement, je m'écarte. Il ne grogne plus, ne m'insulte plus. Je profite du répit. Je dirais même que je le savoure. Je laisse Monsieur Bitàlair finir sa cigarette et m'accroupis pour lui essuyer les pieds. Jusqu'ici, je n'avais pas prêté attention à cette partie de son anatomie, trop occupée à prier pour qu'il ne se casse pas lamentablement la figure dans la douche. Maintenant, je vois. Et je regarde. Et je suis stupéfaite. Ses pieds sont tordus. Ses orteils sont tordus. Ses ongles ne sont plus des ongles mais des griffes. Je reprends une paire de gants et vais remplir une bassine d'eau chaude. Ça n'est pas du goût de Monsieur Bitàlair qui se remet à grogner.
- Qu'est-ce que tu fais encore ? Fous-moi la paix !
- Je voudrais laver vos pieds. Je n'en ai pas pour longtemps, promis.
Ouh la menteuse ! D'après ce que je vois, je pourrais me faire un repas complet entrée/plat/dessert rien qu'avec ce qui stagne entre ses orteils.
-Aïe ! Fais attention bordel ! J'ai mal !
Monsieur Bitàlair souffre. Monsieur Bitàlair exprime qu'il souffre. Et moi, pauvre cruche aveuglée par l'incongruité de cette situation, je découvre que Monsieur Bitàlair est un homme, et qu'il a mal.
À ce moment précis, j'ai honte de moi. Honte parce que je n'ai pas vu ce « détail » avant. Honte parce que je n'ai vu que le reste. Honte parce que je n'ai pas été professionnelle.
Il est temps de remédier à ça. Doucement, très doucement, j'essaie de laver les pieds de Monsieur Bitàlair. Sans vraiment y parvenir. Parce qu'il a mal, parce qu'il est excédé, parce qu'il y a trop à faire et que je me sens démunie. Il faudrait lui couper les ongles. Mais vu l'état de ces derniers, et sans rien savoir d'un éventuel problème de santé, je ne m'y risquerais pas.
Coup de bol, c'est exactement le moment que choisit Junior, le fils de Monsieur Bitàlair, pour faire une apparition aussi fortuite que surprenante. Mais où était-il donc caché celui-là ?
Pendant que j'aide Monsieur Bitàlair à s'habiller, je fais donc la connaissance du fiston. Junior, célibataire, chômeur, la trentaine bien tassée, vit également ici. Il est ce qu'on appelle un aidant. En l'occurrence, un aidant épuisé et dépassé tant la situation de son père est catastrophique. Madame Bitàlair est morte il y a longtemps, laissant les deux hommes en tête-à-tête dans cette maison isolée du bourg. Monsieur Bitàlair buvait, il a bu encore plus. Très vite, il n'a plus pu conduire. Junior, au chômage, n'a jamais passé le permis. Il s'est donc retrouvé coincé loin de tout, seul avec son père que la folie gagnait. Il est gentil Junior, il fait ce qu'il peut, mais la gentillesse ne suffit pas. Il a essayé de s'occuper de son père et de la maison comme il a pu. Puis il a baissé les bras. Parce que c'était trop. Parce que personne ne l'aidait. Parce qu'il ne savait plus comment faire. Parce qu'il ne parvenait plus à voir plus loin que demain. Alors il a appelé le docteur, qui a appelé les infirmières, qui ont appelé le CCAS. Et aujourd'hui, nous sommes les dernières à venir ici. Nous sommes la dernière solution. Parce que plus personne ne veut venir. Parce que Monsieur Bitàlair a fait fuir tous les autres. Parce qu'après nous, le déluge.
Pendant que Junior raconte, j'écoute. Je regarde cette maison, je regarde ce père et son fils, et je me demande comment ces deux hommes font pour tenir encore debout.
Et plus je les regarde, plus j'ai honte de moi. Parce que je n'ai vu que le moment présent.
Monsieur Bitàlair a été jeune. Et peut-être beau, qui sait ? Il a aimé une femme, l'a épousée, lui a fait un enfant. Il a tenu un bébé dans ses bras. Puis l'a vu grandir. Il s'est mis à boire. Quand ? Pourquoi ? Je n'en sais rien. Sa femme est morte. Quand ? Comment ? Je n'en sais rien non plus.
Et aujourd'hui, il est là, devant moi. Sale, fou, et douloureux. Mais que pouvons-nous faire, nous, contre cette saleté, cette folie et cette douleur ? Que peuvent faire ces femmes en tablier, épuisées et craintives, dans cette maison ? Laver la maison. Laver Monsieur Bitàlair. Et recommencer le lendemain. Tous les jours. Inlassablement. S'épuiser à la tâche, comme Junior. Parce que c'est insensé. Parce que ça ne sert à rien. Parce qu'envoyer une femme enceinte même pas diplômée chez ce monsieur relève d'une sérieuse incompétence professionnelle. Parce que Madame Grandchef, malgré nos rapports circonstanciés sur la situation, se moque pas mal de ses employées. Parce que Monsieur Bitàlair est un client. Il paye. Et le CCAS a besoin de clients, parce que son budget est déficitaire. Mais qui a dit qu'il fallait faire du profit sur le dos des personnes dépendantes ? A-t-on jamais vu un service social gagner de l'argent ?

Monsieur Bitàlair est maintenant habillé. Il me reste un peu de temps pour le ménage, mais ce sera succinct, je ne crois pas aux miracles. Pendant que je tente vaillamment de laver le sol, je suggère à Junior d'appeler un pédicure au plus vite pour son père. Je ne peux pas faire mieux. Pas aujourd'hui en tout cas.

Fin de la mission, fin de la journée. Je quitte enfin la maison de Monsieur Bitàlair. Assise dans ma voiture, je ne démarre pas tout de suite. J'ai envie de pleurer. Parce que je suis fatiguée. Parce que je me sens humiliée. Parce que je vais devoir jeter mes chaussures aussi. Parce qu'à ce moment précis, je ne crois plus en rien. Je croyais faire un travail utile et je me suis trompée. Ce que je fais ne sert à rien ni à personne. Ce que je fais sert tout juste à gonfler les statistiques de l'emploi et des bénéficiaires pris en charge par le CCAS. Ce que je fais ne sert qu'à faire mousser Madame Grandchef auprès des élus. 
Finalement, je ne sais pas laquelle des deux je déteste le plus : ma patronne méprisante ou ma personne méprisée.

lundi 11 mai 2015

Monsieur Bitàlair. Petite mise au point avant de finir.


Avant de continuer, une rapide mise au point s'impose : les faits que je relate ici se sont déroulés en début d'année 2012. À l'époque, j'étais enceinte et je venais d'apprendre que, pour cette raison, mon contrat ne serait reconduit qu'après mon congé maternité, ce qui, avouons-le, était clairement du foutage de gueule. De plus, ma demande de formation avait été, pour la troisième fois, rejetée. Autant vous dire que je n'étais donc pas au top de l'investissement professionnel.
Madame Grandchef, mon adorable patronne, avait plein de qualités (enfin, je crois... mais je n'en suis pas sûre), mais elle avait un énorme défaut : elle ne semblait pas avoir lu le code du travail. Elle, ça ne la gênait pas, mais nous, les pauvres filles qui trimions à la tâche dans des conditions de merde pour un salaire de merde, ça nous gênait un peu, parfois.
Les conditions de travail de la femme enceinte, elle s'en foutait.
Le droit de retrait, elle s'en foutait.
La sécurité de ses employées, elle s'en foutait.
Nous étions envoyées chez des personnes dépendantes, parfois malades, parfois violentes.
Nous faisions des transferts sans matériel.
Nous faisions des actes que nous n'étions pas toujours autorisées à faire.
Nous avions des horaires de merde et pas toujours légaux.
Mais nous n'avions pas le droit de nous plaindre, parce qu'il y avait plein de monde qui attendait notre place, nous répétait-elle. Alors nous subissions.
Donc oui, ce texte est irrévérencieux. Oui, il donne une image lamentable de l'aide à domicile. Oui, ma façon de parler de cet homme malade n'est absolument pas professionnelle. Oui, c'est insultant. Oui, je devrais être capable d'établir une communication adaptée.
Sauf qu'à l'époque, je n'étais pas capable de mieux. Et j'écris comme je l'ai ressenti... Il y a trois ans. Et vous l'aurez compris, mon ressenti n'était pas très positif à l'époque.
Mise au point finie, je passe à la suite;-)

dimanche 10 mai 2015

Monsieur Bitàlair (version longue, revue et corrigée)



Monsieur Bitàlair


C'est une histoire à quatre personnages, une histoire que vivent peut-être des milliers de personnes. Une histoire de travail et de mépris. Une histoire banale dans un monde banal.
Les protagonistes ? Un vieil homme dément, son fils dépassé, une aide à domicile fatiguée et une patronne méprisante.
Le scénario ? Sur ordre de la patronne méprisante, l'aide à domicile fatiguée doit intervenir chez le vieil homme dément qui vit avec son fils dépassé. Un scénario classique dans les services d'aide à la personne.
Le vieil homme dément, c'est Monsieur Bitàlair.
Le fils dépassé, c'est Junior.
La patronne méprisante, c'est Madame Grandchef.
L'aide à domicile fatiguée, c'est moi, Babeth.

Un matin, je débarque donc chez Monsieur Bitàlair avec mes couettes innocentes et ma petite fiche de liaison sur laquelle il est sobrement écrit "aide à la toilette et entretien du logement". Foutaises!
Je frappe à la porte. Pas de réponse. Je re-frappe. Grognements divers et variés à l'intérieur. La porte reste close. Je re-re-frappe. Et j'entre. Je ressors aussitôt. L'odeur. Putain, cette odeur! Pisse et clope. Je sens que ça va être génial. Allez Babeth, courage, vas-y! Je re-entre. Splitch splotch. Bizarre cette sensation d'humidité sous mes pieds. Une fuite? Une inondation? Splitch splotch. Ça colle un peu. Oh mais suis-je bête? (Oui, je le suis, mais parfois je me pose la question pour vérifier) Une forte d'urine ET du splitch-splotch... Mais oui mais c'est bien sûr! Je patauge dans la pisse! Ô joie, je sens que ça va être encore plus génial que prévu.
Pénombre. Je hasarde un "bonjour". Pas de réponse. Enfin si, un truc inaudible, comme un grognement venant des entrailles du taudis de la maison. Splitch splotch. Il va falloir que je trouve d'où vient le grognement, j'ai une aide à la toilette à faire. Et un "entretien du logement". En une heure. Ben c'est pas gagné.
Grognements et éructations, je crois que j'ai localisé Monsieur Bitàlair. J'avance prudemment. Splitch splotch. C'est pas possible, il y en a partout, une inondation de pisse. J'ouvre les volets au fur et à mesure que je passe devant. La clarté remplace la pénombre, et je suis désespérée face à ce qui m'attend. Une heure pour la toilette et le ménage. Non mais c'est du foutage de gueule! Monsieur Bitàlair est devant moi. Avachi dans son lit, baignant dans sa pisse et ses excréments, grognant et vociférant.
Je ne suis pas la bienvenue. "Ordure! Pute! Salope! Fous le camp!" Douces paroles et chaleureux accueil que voilà. Pas grave. Respire. Euh... Non, mauvaise idée. Reste polie. Prends sur toi. Plus que 55 minutes, ça va passer vite. Bon bon bon. Ce monsieur n'a visiblement pas très envie d'une aide à la toilette. Va falloir négocier.
Première étape : le sortir du lit. Enfin non. Faire en sorte qu'il accepte de quitter le lit, nuance. Respect de la personne toussa toussa. Manque de pot, Monsieur Bitàlair n'a pas l'air enthousiaste à l'idée de quitter sa couche douillette. Pas grave, je vais commencer par la réfection du lit, on verra plus tard pour le reste. Ça tombe bien, il faut que je change les draps.
Trouver du linge propre n'est pas une mince affaire. Mais je suis futée...
Draps et taies d'oreiller propres, c'est bon, j'ai tout, il ne me reste qu'un « petit » détail à régler : virer ce type malpropre de sa couche malpropre !
- Monsieur Bitàlair, il faut que je refasse votre lit, pourriez-vous vous lever s'il vous plaît ? (admirez le ton courtois alors que ce type vient de m'agonir d'insultes).
- Dégage salope ! (mince, raté)
Bon bon bon... Je vais bien, tout va bien...
Pas grave, je vais faire comme si. Je commence à défaire le lit, sous les vociférations du charmant monsieur qui l'occupe. Je suis gaie, tout me plaît... Les draps sont imprégnés d'urine et de... je ne préfère pas savoir. J'ai bien fait de mettre des gants. Monsieur Bitàlair grogne encore, je fais la sourde oreille. Je ne vois pas pourquoi, pourquoi ça n'irait pas...
Finalement, je finis par obtenir ce que je voulais (une augmentation ?). L'homme grognon quitte son lit et me regarde finir en m'insultant.
Étape numéro un : check. Passons à l'étape numéro deux : la douche!


Monsieur Bitàlair se tient maintenant devant moi. Debout, il est moins impressionnant. Faut dire qu'il est vieux... et tout tordu... et pas très stable sur ses jambes. Mais il est toujours aussi en colère. Les insultes pleuvent. Inutile de répondre, ça ne ferait qu'envenimer la situation. Pourtant ça me démange. J'ai tout à la fois envie de soupirer, l'insulter, rigoler, partir en claquant la porte, gueuler un bon coup, manger un sandwich (oui, j'ai faim).
Mais je ne fais rien. Je le regarde et j'attends. Et je le lui dis.
- Je suis payée pour venir vous faire une aide à la toilette, Monsieur Bitàlair. J'ai tout mon temps, vous êtes le dernier sur mon planning, alors je vais attendre que vous ayez fini de m'insulter mais je ne partirai pas d'ici sans avoir fait mon travail.
Purée, parfois, je m'épate moi-même! Oui parce qu'en vrai j'ai plutôt envie de lui dire "casse-toi pov'con!" mais ça ne serait pas très professionnel, et puis il est chez lui, c'est plutôt à moi de partir.
Silence. Monsieur Bitàlair est venu à bout de son stock d'injures. Il avance vers moi, je m'écarte pour le laisser passer tout en lui demandant où se trouve la salle de bain. Pas de réponse. Forcément, après les injures, le mépris. Bien bien bien, je vais chercher toute seule alors. Pendant que Monsieur Bitàlair se grille une clope dans la cuisine (la douce odeur de tabac/pisse/crasse, un délice qui me fait immédiatement passer ma petite fringale), je trouve la salle de bain. Je prépare des vêtements propres (enfin, je prépare ce que je trouve), règle l'eau de la douche... et j'attends. Monsieur Bitàlair ne bouge pas. Bon, si le bénéficiaire ne vient pas à toi, tu iras vers le bénéficiaire (proverbe inventé à l'instant).
- Monsieur Bitàlair, vos affaires sont prêtes, on peut y aller?
- Non! Casse-toi salope!
- Monsieur Bitàlair, vous me l'avez déjà demandé tout à l'heure, et je vous ai déjà répondu que je n'en ferais rien. Je vous attends.
Mon calme m'étonne. C'est le calme avant la tempête.
Parce qu'en vrai, je le regarde, et il me donne envie de vomir. En vrai, il est sale, il est moche, il pue, d'ailleurs tout est sale et moche et pue chez lui, une heure ne suffira jamais, il faudrait des jours pour venir à bout de la crasse ambiante.
En vrai, je suis épuisée, la journée a été longue, la semaine aussi, j'ai hâte de rentrer chez moi, au calme, et surtout, au propre.
En vrai, je suis démoralisée, parce que la situation me semble totalement irréelle. Je me tiens debout dans la cuisine d'un type que je ne connais pas et qui me crache sa putain de fumée au visage en m'insultant. Et le pire, c'est que je ne trouve rien d'autre à faire que de rester plantée là à attendre qu'il daigne bouger son séant de cette maudite chaise !
En vrai, j'ai juste envie de l'insulter, de lui hurler dessus, de lui éructer la haine et le dégoût qu'il m'inspire, puis d'appeler Madame Grandchef et de lui dire ce que je pense de sa façon de traiter son équipe. Parce que le pire dans l'histoire, ce n'est pas l'attitude de Monsieur Bitàlair. Il est odieux, irrévérencieux, dégoûtant, agressif et j'en passe, mais à la limite, on pourrait (presque) s'y habituer.
Le pire dans l'histoire, c'est que Madame Grandchef sait tout cela. Elle le sait depuis longtemps, et elle ne fait rien.
Elle sait que nous sommes insultées à chaque intervention chez lui.
Elle sait que Monsieur Bitàlair nous menace.
Elle sait aussi qu'il peut se montrer violent.
Elle sait surtout que les infirmières, pour toutes ces raisons, n'y mettent plus les pieds.
Elle sait tout cela, et elle nous laisse nous débrouiller avec. Elle nous laisse seules face à Monsieur Bitàlair. Elle nous laisse seules face à son mépris, à sa crasse, à sa maison puante, à sa violence.
Elle nous laisse seules et nous acceptons cela. Nous acceptons d'être insultées et méprisées. Nous acceptons de patauger dans l'urine et de travailler dans une atmosphère enfumée. Nous acceptons ce que les infirmières ont fini par refuser. Nous acceptons tout ça pour un salaire de misère. Nous acceptons et nous faisons notre boulot (presque) comme si de rien n'était.
Finalement, qui est le pire ?
Monsieur Bitàlair qui nous insulte ?
Madame Grandchef qui ferme les yeux ?
Ou nous qui nous résignons ?
Je suis donc là, face à ce type qui ne bouge pas. Lui assis, moi debout. Lui, avec ce calme arrogant de celui qui a tout son temps et moi, avec cette colère sourde de celle qui n'en peut plus. Lui, vieux, malade. Moi, moins vieille, enceinte. Oui, enceinte. Parce que c'est tellement plus drôle d'envoyer les femmes enceintes chez les fumeurs alcooliques violents. Parce que Madame Grandchef, c'est pas trop son problème tout ça. Parce qu'on fait pas le ménage avec notre utérus après tout !
La journée a été longue et j'ai hâte de rentrer chez moi. J'accélère le mouvement. Il ne veut pas bouger ? Pas grave. C'est moi qui vais bouger. Je m'approche. Il lève les yeux. Je me rapproche. Il me regarde. Je suis près de lui. Il ouvre la bouche. Je suis tout près. Il gueule.
- Qu'est-ce tu veux encore ? Dégage !
- Je vais vous aider à enlever vos vêtements Monsieur Bitàlair. Je commence par le haut.
Sans lui demander son avis, je passe derrière lui et commence à retirer son t-shirt. Il résiste un peu, j'insiste un peu. Finalement, il capitule. Si on m'avait dit qu'un jour j'obligerais un homme à se déshabiller !
Je continue. Pantalon, slip, chaussettes. Je vous épargne la description des vêtements imprégnés d'urine et de selles, je mettrai les nausées sur le compte de la grossesse !
Monsieur Bitàlair est nu, face à moi (je sens comme une tension sexuelle dans cette phrase, non?)
Cet homme qui nous insulte, qui nous méprise, qui a fait fuir les infirmières libérales et pleurer certaines de mes collègues, se tient là, face à moi, dans son simple appareil et, à ce moment précis, n'a plus rien de redoutable. Ce n'est qu'un amas de chair et de peau et, au creux de cette chair, quelques organes, en plus ou moins bon état. Ce n'est qu'un homme.
La tâche me semble soudain d'une simplicité foudroyante. Je dois laver cet homme et cette maison, rien de plus. Je dois finir mon heure, remplir le cahier de liaison et faire signer ma feuille de présence. Quand j'aurai fini, je rentrerai chez moi, je retrouverai ma maison propre et ma famille normale. Lui restera ici, au milieu de sa crasse et de sa haine. Demain, tout recommencera. Une auxiliaire viendra frapper à sa porte, il l'insultera, elle fera quand même son boulot. Qu'importent ses insultes, sa crasse et son mépris. Qu'importent notre fatigue, notre colère et notre peur. On a un boulot, on le fait, et si ça ne nous plaît pas, libre à nous de postuler ailleurs.
Aujourd'hui, c'est moi, Babeth, 34 ans, enceinte.
Hier c'était Amandine, 19 ans et jolie comme un cœur.
Avant-hier c'était Martine, 50 ans et pas très envie de jouer.
Et demain? Peut-être Julie, 25 ans, enceinte elle-aussi?
Peut-être Sonia, 42 ans, débutante?
En tout cas, certainement pas Madame Grandchef! Pas elle, non, avec son joli petit tailleur et ses talons aiguilles. Pas elle, avec son brushing impeccable et sa voiture de fonction. Pas elle, avec son regard froid et sa voix trop posée. Et d'ailleurs, que ferait-elle, elle, la grande dame, face à ce corps nu? Comment s'y prendrait-elle pour le faire aller de la cuisine à la douche? Comment supporterait-elle la fumée et l'odeur? Comment garderait-elle son calme dans cette situation?
Il faudra que je lui demande un jour. Mais pas maintenant. D'abord, il faut que je lave Monsieur Bitàlair.
Ce dernier, justement, ne semble toujours pas disposé à quitter sa chaise. Je couvre ses épaules avec une serviette (j'ai beau être passablement énervée, je n'en oublie pas la pudeur, bien qu'il ne semble pas en faire cas) et, m'armant de courage, je lui propose à nouveau une douche.
- Monsieur Bitàlair, on peut y aller ?
Ma voix est presque amicale. Je dis bien « presque ». Parce qu'en vrai, non.
La douceur de ma voix est trompeuse, et elle a le mérite de convaincre Monsieur Bitàlair de me suivre.
Cahin-caha, il se lève, grogne, avance, grogne, se rend dans la salle de bain, grogne. Cahin-caha, je le suis.
La toilette est un véritable périple. Monsieur Bitàlair titube, manque de tomber, se rattrape à mon bras, je titube, manque de tomber, me rattrape au lavabo.
Pénétrer dans la douche lui est difficile. Il est instable, manque de tomber. Pas de tapis de douche antidérapant, pas de poignée à laquelle se raccrocher. Je l'aide comme je peux, c'est-à-dire mal. Parce que c'est tout aussi casse-gueule pour moi, avec mon gros ventre et mes petits bras pas musclés.
La douche est... comment dire... pittoresque. Pendant que je savonne son dos, Monsieur s'astique la nouille, manquant de glisser. Se branler ou rester debout, il faut choisir camarade ! Monsieur Bitàlair, joueur, tente les deux... S'il tombe, tant pis, je serai incapable de le retenir au vol, il doit bien faire deux fois mon poids. Je l'en avertis, mais il s'en fout (sans mauvais jeu de mots).
Fin de la branlette et fin de la douche. La sortie est tout aussi épique que l'entrée. Je ne sais si je dois mettre le frissonnement de Monsieur Bitàlair sur une réaction post-branlette ou post-douche. Dans le doute, je l'enveloppe au plus vite d'une grande serviette... et m'empresse de rincer le bac.
Rapide coup d’œil à la pendule. Je suis censée faire la toilette ET le ménage en une heure, et ça fait déjà une demi-heure que je suis ici. Mais comment font mes collègues ?
En une demi-heure j'ai à peine fait la réfection du lit et la douche. Il me reste tant à faire. Soupir de découragement. La tâche me semble démesurée. Allez Babeth, ce n'est pas en t'apitoyant sur ton sort que tu avanceras, respire un coup et continue ! Non, pas par le nez... trop tard !



À suivre...

samedi 2 mai 2015

Mon passé, votre présent

Je suis assise dans un fauteuil et j'attends. J'attends quoi? J'ai oublié. Sans doute un repas, mais je ne sais plus lequel. Pas grave, pas important.
En face de moi, le mur. Sur le mur, des photos. Je les regarde attentivement. Des bébés joufflus, des enfants souriants, une photo de mariage... Qui sont tous ces gens? Je scrute chaque visage, à la recherche d'un indice. Le gros bébé, à gauche, ressemble vaguement à ma petite-fille Élodie quand elle était petite. Le blondinet, au milieu, avec son pull à rayures, on dirait bien le petit Paul... Mais Paul a au moins trente ans maintenant, si ce n'est plus... Donc ce n'est pas lui... Son fils peut-être? Et là, cette photo de mariage? La mariée est belle, très belle même, aussi belle que pourrait l'être Cassandra... Quant au marié, non, vraiment, son visage ne me dit rien. Je ne le connais sans doute pas. Depuis combien de temps n'ai-je pas vu Cassandra? Elle passait tous ses étés chez nous quand elle était petite. Le jardin était son terrain de jeux, elle y avait construit une cabane avec ses cousins. Des étés de rires, de clafoutis aux cerises et de courses à vélo dans le petit bois. Et puis les petits-enfants ont grandi, et j'ai vieilli. Charles est parti il y a longtemps déjà. Le crabe a grignoté ses poumons et sa vie. Cinquante-quatre ans d'amour. Quel vide il a laissé derrière lui! De mamie-gâteau je suis passée à mamie-ronchon. Les douleurs du veuvage et de l'arthrose ne sont pas les compagnes idéales quand on veut rester une gentille grand-mère.
Les petits-enfants ont grandi. Les études, les mariages, les enfants... Et mes enfants sont devenus grands-parents à leur tour. À eux maintenant les rôles de mamie-tricot et papi-bricole, moi je suis devenue la Vieille, celle qui est trop vieille pour s'occuper des enfants, trop vieille pour les faire sauter sur ses genoux, trop vieille pour leur faire de bons gâteaux. Je suis devenue la Vieille dans sa vieille maison, avec son vieux chat, ses vieux meubles et ses vieux souvenirs. La vieille qui pue le vieux.
La dépendance a fait irruption sans que je m'y attende. À défaut de recevoir les visites de la famille, j'ai reçu celles des soignants. Aides à domicile, infirmières, kinés... Je n'avais presque plus rien à faire, juste à rester assise dans mon vieux fauteuil à attendre le ding dong de la prochaine visite. Reposant... et mortellement ennuyeux.
L'étape d'après, en toute logique, c'était la maison de retraite. Parce que la Vieille était trop dépendante, parce que c'était trop risqué de rester seule dans cette grande maison, parce que je serais mieux ici... Tu parles! Ils m'ont bien eue sur ce coup!
Ils m'ont acheté des meubles neufs, plus petits, plus fonctionnels, et m'ont demandé d'y caser l'essentiel de ma vie. Ils m'ont acheté des vêtements neufs, parce que les miens sentaient trop le vieux. J'avais une grande et vieille maison, j'ai maintenant une petite chambre neuve. J'avais des robes uniques, cousues de mes mains, j'ai maintenant des vêtements fabriqués en série par des gens que je ne connais pas.
Ils m'ont installée ici avec mes meubles et mes vêtements neufs, fiers d'eux, fiers du sacrifice financier qu'ils faisaient pour la Vieille, alors que je ne leur avais rien demandé, et ils sont repartis. Ils sont venus me voir tous les jours, puis toutes les semaines, puis tous les mois... Et maintenant, une fois de temps en temps... Parce qu'ils sont loin, parce qu'ils sont occupés, parce qu'ils ont du travail... Parce qu'aller voir la Vieille qui pue le vieux dans sa prison pour vieux, c'est pas très glamour comme sortie dominicale.
Mais ils pensent à moi, ils me le répètent à chaque fois. D'ailleurs, ils m'amènent des photos. Des photos de bébés joufflus, de blondinets souriants et de mariages auxquels je n'ai pas été invitée. Ils m'envoient des faire-part de naissance et des cartes postales de destinations lointaines... Espagne, Martinique, Inde... Ils me parlent de leur boulot, de leurs gosses, de leur vie... Mais ils ne me parlent pas de la mienne.
Sur le mur en face de moi, je regarde leurs vies. Leurs vies dont je ne fais plus partie. Je regarde ces enfants que je ne connais pas et dont, en toute sincérité, je me moque éperdument. Je vais bientôt mourir. Je n'ai pas particulièrement peur, je ne suis pas particulièrement triste. J'ai fait mon temps, c'est tout.
Je voudrais revivre mon passé, pas vivre le présent des autres. Je voudrais qu'on me laisse m'enfermer dans mes souvenirs.
Je voudrais respirer le parfum de Charles, caresser le bois de ma vieille armoire, écouter les chansons de mes vingt ans, manger du clafoutis aux cerises, revoir les gens et les lieux que j'ai aimés, pas ceux que je n'aurai pas le temps d'aimer.
Laissez-moi repartir en arrière, et continuez sans moi. Ne soyez pas tristes... Je serai tellement plus heureuse ainsi, dans les sensations du passé.
Tant de beaux souvenirs, tant de joies surannées, tant de bonheur oublié... Les rires... les clafoutis... les mains de Charles... les boucles blondes de mon petit garçon...

dimanche 19 avril 2015

Leurs histoires, leur histoire.

Premier stage en EHPAD, premier jour. L'aide-soignante me parle un peu des résidents.
- Lui, il a fait une rupture d'anévrisme, ça fait vingt ans qu'il est là, dans cet état. Un légume! C'est pas une vie franchement. Elle, c'est Alzheimer et hémiplégie, elle est complètement à l'ouest! Son mari est pénible, si t'es sympa avec lui cinq minutes il te laissera jamais tranquille! Lui, il vient d'arriver, sa femme vient tous les jours le promener en fauteuil. Elle est super exigeante et jamais contente. Elle, elle était religieuse, elle parle quasiment jamais. Elle est un peu bizarre. Et lui là, au fond, tu verras, il est spécial. Personne ne vient jamais le voir, il paraît qu'il a violé son neveu quand il était gosse, mais ce dernier n'a jamais porté plainte. Du coup sa famille ne veut plus le voir, ça se comprend! Nous, on fait sa toilette le plus vite possible, on trouve qu'il a une drôle de façon de nous regarder et on n'aime pas trop ça. Mais ça, tu le gardes pour toi hein, c'est pas écrit dans son recueil de données.
Ma chère tutrice aide-soignante, voici une information dont je me serais bien passée. Comment je fais maintenant pour m'occuper de ce monsieur sans penser à cette histoire? Comment je fais pour le regarder sans que mes yeux trahissent le dégoût que m'inspire son acte? Comment je fais pour faire preuve d'empathie quand il serait tellement plus facile de le détester?
Et les autres, comment je fais pour m'occuper d'eux alors qu'en moins de cinq minutes ils sont déjà catalogués? Le légume, la folle, le pénible, la râleuse, le pervers... Avais-je vraiment besoin de savoir tout ça?
 
Monsieur Pivoine a 78 ans. Bel homme, il a conservé une certaine prestance. C'était une figure locale, il a fait toute sa carrière comme professeur de sport dans le collège de la ville. À sa retraite, il s'est beaucoup investi dans le club de foot dont il était entraîneur. Il accompagnait les jeunes pour les matchs, les encourageait, et les consolait lors de leurs défaites. Les parents l'ont toujours aimé, il était tellement disponible, tellement serviable. Il allait même jusqu'à raccompagner les gamins chez eux après les cours ou l'entraînement quand leurs parents ne pouvaient pas venir les chercher.
Parfois, avant de ramener un petit garçon, il s'enfermait avec lui dans le vestiaire et faisait des choses. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Madame Rose a 82 ans, dont 59 de mariage. Un beau mariage, et trois enfants. Son époux est mort il y a peu et c'est une veuve inconsolable, qui pleure du matin au soir et du soir au matin. Elle refuse de se lever, refuse de manger, refuse de vivre. Inquiets, les soignants du service ont essayé d'alerter les enfants. Leur mère va mal, il faudrait venir. Ses fils habitent tout près, dans la même ville. Sa fille est à Paris. Les soignants ont rencontré le fils aîné, une fois, quand il venu installer ses parents à l'EHPAD. C'était il y a trois ans. Depuis, aucun des enfants n'est jamais venu. Pas une seule fois. À Noël, personne. Aux anniversaires, personne. À la fête des familles organisée une fois par an, personne. Aucun des enfants, aucun des petits-enfants. L'équipe est perplexe. Quand on pense que sitôt les parents placés les enfants se sont empressés de vendre la maison! Et depuis, aucune visite, pas un coup de téléphone, pas une lettre, rien! Et maintenant, Madame Rose se meurt, et personne ne vient la voir, personne ne vient lui tenir la main. Quelle tristesse!
Tous les soirs, quand Monsieur Rose rentrait du travail, il tabassait ses gosses. Et Madame Rose laissait faire, parce qu'ainsi elle évitait que les coups ne tombent sur elle. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Monsieur Narcisse a 93 ans. C'est un monsieur affable et toujours souriant. Il est veuf depuis plus de trente ans déjà. Ses enfants sont très présents et viennent le voir toutes les semaines. Il avait beaucoup d'amis, il était toujours prêt à donner un coup de mains aux uns ou aux autres. Il a travaillé dur toute sa vie, il a pu payer de belles études à ses enfants et ils lui en sont reconnaissants.
Pendant la guerre, il a des dénoncé ses voisins juifs. Ils ont été arrêtés, déportés, et gazés. En presque aussi peu de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Nous, les soignants, nous prenons soin des gens. Ils sont vieux, handicapés, malades, dépendants. Nous prenons soin d'eux à un moment donné de leur vie, quand ils en ont besoin. Nous ne savons pas toujours ce qui s'est passé dans leur vie avant qu'ils nous soient confiés. Nous nous faisons une idée d'eux avec les éléments que nous avons, le fameux recueil de données. Souvent, il nous manque beaucoup d'informations...
Dois-je savoir que Monsieur Pivoine était pédophile?
Dois-je savoir que Monsieur Rose était un père violent et que Madame Rose n'a rien fait pour l'en empêcher?
Dois-je savoir que Monsieur Narcisse était un collabo?
Le passé des gens dont nous nous occupons doit-il toujours être présent à notre esprit?
Parfois, j'aimerais savoir pour comprendre. Parfois, j'aimerais ne pas savoir pour ne pas être dans le jugement.

Difficile de trier les informations utiles à notre prise en soin. Difficile de comprendre une situation qui nous semble choquante quand on ne connaît pas le contexte. Difficile de se dire que le passé a fait son temps et que seul compte le présent.

Difficile d'être soignant, parfois.