samedi 16 juillet 2016

Ailleurs

Voilà, c'est fini. Après six ans d'aventure bloguesque anonyme (ou presque), j'arrête. Les blogs de Babeth resteront en ligne, mais je serai ailleurs. Et dans cet ailleurs, je serai moi, enfin.
J'ai raconté beaucoup de choses ici et . Quelques autres aussi par .
J'ai parlé de jolies choses, de ces beaux moments qui me faisaient aimer mon métier, et de choses moins jolies, beaucoup moins jolies, qui me faisaient douter de tout, et surtout de moi. Et vous étiez là.
J'ai parlé de mon père, de sa maladie, de sa mort, du deuil si difficile. Et vous étiez là.
J'ai parlé de l'école, des stages, de mes doutes incessants, de mon craquage complet en fin de formation. Et vous étiez là.
Et pour tout ça, merci, vraiment.

Ces blogs m'ont permis de faire de très belles rencontres. Ils m'ont aussi et surtout permis de m'exprimer, d'écrire un tas de choses que je n'aurais sans doute pas osé dire "en vrai", avec mon nom. Mais ça commençait à devenir compliqué. Compliqué pour moi d'être Babeth, et compliqué pour Babeth d'être moi. Vous suivez? Parce que parfois j'avais envie de défendre mes écrits, mais c'était ceux de Babeth. Parce que parfois Babeth avait envie de vous parler de ce qu'elle écrivait ailleurs, mais c'était moi, avec mon nom. Vous suivez toujours?

J'ai fait un peu de ménage ici, quelques billets ont disparu. Bizarrement, ce ne sont pas les plus personnels. Je commence une nouvelle aventure, avec mon vrai nom, et finalement ça n'est pas si compliqué que ça. Oh, j'avoue, je me la joue facile puisque pour le moment je me contente de reprendre de vieux billets... Mais il faut bien commencer non?

Allez, je me lance! C'est par ici, c'est tout nouveau, ça sent encore la peinture : http://soignanteendevenir.blogspot.fr/ 

À bientôt?




mercredi 29 juin 2016

De l'autre côté...

Avant, j'étais monitrice éducatrice. Je travaillais avec des personnes psychiquement handicapées, dans une équipe pluridisciplinaire, et j'aimais ça. J'avais la fabuleuse impression de me sentir utile. En réunion, les professionnels décortiquaient les histoires de vie et les faits et gestes des résidents, essayaient de comprendre plein de choses et de proposer des accompagnements adaptés. Une fois par an, la famille était invitée pour la restitution de la synthèse, mais la plupart du temps elle était la grande absente de la prise en charge. On parlait beaucoup d'elle, mais on lui parlait peu. Après tout, si les enfants étaient handicapés, il y avait bien une raison non? Et comme le dit si bien le proverbe, la pomme ne tombe jamais loin de l'arbre...

Puis j'ai déménagé, je me suis mariée, j'ai eu un enfant... et je suis devenue la maman d'une enfant handicapée. Je me suis retrouvée de l'autre côté. "Du mauvais côté". Je n'étais plus la professionnelle diplômée qui accompagnait l'enfant/l'adolescent/l'adulte handicapé, j'étais la mère perdue qui venait demander de l'aide. Je n'étais plus la professionnelle diplômée qui avait des réponses, j'étais la mère démunie qui avait des questions. Je n'étais plus la professionnelle diplômée bientraitante et bienpensante qui savait ce qui était bien/pas bien pour les autres, j'étais la mère forcément coupable qui ne savait pas ce qui était bien pour sa propre fille.
J'ai cessé d'être monitrice éducatrice. D'une part parce qu'il n'y avait que très peu de postes dans ma région, d'autre part parce que c'était un peu compliqué de me remettre dans la peau d'une professionnelle diplômée alors que je me sentais comme une maman ratée ayant probablement gâché la vie de sa fille.
Ma fille a grandi. Le spectre du handicap s'est éloigné et j'ai cessé d'être une maman d'enfant handicapée. Je suis une maman, point. Mais je ne suis pas redevenue monitrice éducatrice pour autant, parce qu'il y a toujours aussi peu d'offres.
Je suis devenue aide à domicile, puis aide-soignante. Je suis tombée amoureuse de la gériatrie et je n'imaginais pas la quitter, mais un très joli hasard a mis une bonne étoile sur mon chemin et j'ai atterri en psychiatrie. Je reviens "du bon" côté. Je redeviens une professionnelle diplômée. Mais mon regard a changé.
Un jour j'ai entendu une infirmière dire qu'elle voulait se spécialiser en addictologie et, plus tard,  travailler avec des enfants handicapés, car parmi ces derniers il y en avait beaucoup dont les parents étaient alcooliques. J'ai eu un pincement au coeur en me disant que c'était peut-être ce que l'équipe éducative avait pensé de nous à l'époque où Amélie était considérée comme handicapée.
Un autre jour j'ai entendu un soignant parler de la vie "dissolue" d'un résident séropositif et dément, sous-entendant que bon, il l'avait un peu cherché quand même. J'ai eu un pincement au coeur en me disant qu'en plus d'être malade et interné, ce patient devait aussi porter le poids du jugement des bien-portants.
Un dernier jour enfin j'ai assisté impuissante au discours moralisateur d'un soignant qui reprochait à un patient son manque de savoir-vivre. J'ai eu un pincement de coeur en me disant que si j'étais à ce point privée de la simple liberté d'avoir une vie "normale", je n'aimerais pas qu'en plus on vienne me donner des leçons sur ce qu'il convient de faire et de dire dans cette vie que je n'ai pas choisie.

Que serait ma vie si je n'étais pas soignante mais soignée?
Que serait la vie d'Amélie si elle était encore considérée comme une enfant handicapée?
Que serait la vie de mes parents si leurs addictions les avaient menés à la maladie plutôt qu'à la mort?

Que seraient nos vies si nous n'avions pas la chance d'être "du bon côté"?



samedi 25 juin 2016

La vie rêvée de l'aide à domicile. #2

Un témoignage de Sophie, auxiliaire de vie dans une entreprise de services à la personne.


Je suis déléguée du personnel. Il y a deux ans j'ai demandé expressément à ma gérante de mettre en place le temps de déplacement. Obligatoire. On m'a ri au nez mais on m'a toutefois envoyé un courrier m'assurant que ça allait être fait.
Je n'y ai jamais cru mais après tout si une bande de dindes accepte de se faire voler au détriment de leur sécurité et et de leur confort de travail.... Je ne vais pas me battre pour des esclaves qui se foutent de la convention.
Aujourd'hui chez un client la gendarmerie m'a téléphoné. Ma fille a pris de plein fouet une voiture en vélo.
Cale pied enfoncé dans le mollet, scanner du tronc cervical etc...
La gamine choquée que qui a failli tuer ma fille est rentrée dans ma boîte il y a quelques mois et est censée être à deux endroits a la fois. Elle n'a pas de temps de déplacement.
Certaines collègues me reprochent parfois mon agressivité et mon ton cru.
Toutes celles qui s'assoient sur nos droits je leur souhaite d'avoir une gosse qui s'éclate sur leur capot. Ou même de glisser et de se briser une épaule comme une de mes collègues.
J'étais encore aux urgences que ma boss m'envoyait un texto pour me dire que les heures manquées seraient à rattraper.
Ma fille ne peut pas monter les escaliers seule. Et bien croyez le ou non je suis censée, à partir de lundi, aller chez un nouveau client de 17h à 19h. Ça fait cinq ans que je travaille dans cette boîte, et quatre ans et demie que je travaille de  8h à 13h et de 14h à 17h. J'élève seule mes deux enfants, la gérante sait depuis longtemps que je ne suis pas disponible après 17h, et pourtant...

Pour info, la convention collective dont dépend l'entreprise de Sophie est la Convention collective nationale des entreprises de services à la personne du 20 septembre 2012 (cc 3217). Vous pouvez la consulter ici.

Concernant les temps de déplacement entre deux interventions, il est précisé au Chapitre II, section 2 :

e) Temps de déplacement entre deux lieux d'intervention
Le temps de déplacement professionnel pour se rendre d'un lieu d'intervention à un autre lieu d'intervention constitue du temps de travail effectif lorsque le salarié ne peut retrouver son autonomie.
En cas d'utilisation de son véhicule personnel pour réaliser des déplacements professionnels, le salarié a droit à une indemnité qui ne peut être inférieure à 12 centimes d'euros par kilomètre.
f) Temps entre deux interventions (1)
Les temps entre deux interventions sont pris en compte comme suit :
-en cas d'interruption d'une durée inférieure à 15 minutes, le temps d'attente est payé comme du temps de travail effectif ;
-en cas d'interruption d'une durée supérieure à 15 minutes (hors trajet séparant deux lieux d'interventions), le salarié reprend sa liberté pouvant ainsi vaquer librement à des occupations personnelles sans consignes particulières de son employeur n'étant plus à sa disposition, le temps entre deux interventions n'est alors ni décompté comme du temps de travail effectif, ni rémunéré.

La douloureuse attente

Été 2012.
Le crabe a gagné, il a perdu. Il va bientôt mourir. Il le sait, sa famille le sait, les soignants le savent. C'est plus simple ainsi. Pour l'heure, il bénéficie des soins palliatifs à domicile, avec passage quotidien des infirmiers et aides-soignants. Ça se passe plutôt bien, quelques couacs avec la pharmacie mais rien d'insoluble. Sauf ce soir. Ce soir, il y a un problème avec la perfusion. Il est tard et l'infirmière de l'HAD ne peut pas se déplacer, pas d'autre choix que les urgences. Embarquer un père en fin de vie et sa fille en fin de grossesse n'est pas une mince affaire, heureusement que le fils est ambulancier, ça aide! Après un trajet légèrement angoissant (pourquoi cette fichue perfusion ne veut-elle pas s'écouler normalement?), la petite famille arrive à bon port. Chance inouïe, il n'y a que deux personnes en salle d'attente. Chic, ça devrait aller vite, et tant mieux parce que tout le monde est crevé!
L'enregistrement est assez rapide. Le monsieur est suivi dans cet hôpital, ça tombe bien. Commence l'attente. 
La première heure passe presque vite. On discute, on bouquine, on dit bonsoir aux nouveaux arrivants. C'est presque amusant de se trouver là. Si la fille accouche maintenant, elle sera bien entourée, dit-elle en riant!
La deuxième heure est plus difficile. Le père ne dit rien mais il serre les dents. Le fils fait des allers-retours entre la petite salle d'attente et l'accueil. Pourquoi est-ce si long? Pourquoi personne ne vient voir son père? Pourquoi ne propose-t-on pas un lit à ce dernier pour qu'il puisse au moins se reposer?
La troisième heure est éprouvante. Le père souffre. Il ne dit rien, mais ses enfants ont remarqué le tremblement qui l'agite. Dans l'angoisse qui a précédé le départ, personne n'a pensé à prendre la morphine. Ils demandent à la dame de l'accueil si elle peut prévenir un médecin, mais celle-ci leur répond qu'il y a hélas d'autres urgences à gérer. La douleur, ça n'est pas une priorité ici.
La quatrième heure est horrible. Un lit s'est libéré et le père peut enfin s'allonger en attendant qu'un médecin le voie. Mais il n'a toujours pas reçu d'antalgique. Un cancer, au stade terminal, ça fait mal. Très mal. N'importe quel soignant sait cela. Mais ça a l'air tellement compliqué de trouver de la morphine dans cet hôpital... Le fils est furieux. Ils sont venus pour un petit problème de perfusion, n'ayant pas d'autre choix que les urgences, ils n'imaginaient pas que ça se transformerait en séance de torture. Du coup, il est de moins en moins patient. Il a envie d'insulter tout le monde, mais il n'y a personne d'autre que la dame de l'accueil, qui d'une part n'y est pour rien, et d'autre part est fort aimable, alors ce serait dommage. La fille est furieusement inquiète. Pour son père qui souffre d'abord. Mais aussi, plus égoïstement, pour elle. Elle se dit que si elle doit accoucher dans cet hôpital, elle a intérêt à venir avec un stock de paracétamol, parce que pour la péridurale c'est pas gagné! Le père est furieux. Mais lui, il est trop faible pour dire quoi que ce soit, alors il se tait.
Cinquième heure. La perfusion est réglée, ça n'était pas très grave finalement. La petite famille rentre enfin chez elle et le père peut enfin prendre sa morphine. Tout le monde est épuisé, et amer. L'attente, le stress, l'absence des soignants, tout ça, ils peuvent le comprendre. Il y avait d'autres urgences que la leur, et la jeune fille avec sa fracture du coude arrivée après eux était une situation bien plus urgente que leur perfusion bouchée.
Mais la douleur, putain, la douleur! Comment peut-on à ce point ignorer quelqu'un qui a mal? Comment peut-on le laisser plusieurs heures durant sur un siège en métal sans même lui proposer ni fauteuil ni antalgique? Comment peut-on oser lui dire qu'on ne peut rien lui donner d'autre que du paracétamol? Pour un cancer au stade terminal dont il mourra quelques semaines plus tard?

Comment peut-on soigner sans prendre soin?

  

samedi 11 juin 2016

Et c'est le buuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuut!

En ce moment, les résidents ne parlent que de l'Euro2016... J'envisage donc d'adapter ma pratique professionnelle en conséquence ;-)


lundi 6 juin 2016

La vie d'avant

20 septembre 1994.
Sept heures. Le bip-bip du réveil sort Christelle du sommeil. Elle s'étire longuement, enfile ses chaussons et descend silencieusement les escaliers. Il ne faut pas réveiller les enfants. Elle prépare le café et, pendant qu'il coule, allume le chauffage dans la salle de bain. Café, cigarette, douche. La petite demi-heure calme de la journée, avant la course. Puis tout s'enchaîne : il faut réveiller les enfants, les préparer, les emmener à l'école, filer au boulot... S'il n'y a pas trop d'embouteillages elle arrivera avec cinq minutes d'avance et se prendra un petit café-clope avec les collègues avant de commencer.
Christelle est vendeuse en librairie. Elle aime son boulot, elle le trouve intéressant et l'équipe est sympa. Ce soir, elle fera un petit crochet par la boutique d'à côté avant de rentrer. Elle y a repéré une jolie veste qui serait parfaite pour le mariage de son frère. La vendeuse est sympa, elle lui fera une petite ristourne. Quand elle arrivera chez elle, son mari sera déjà rentré et aura préparé le repas. Ils mangeront tous ensemble, coucheront les enfants et elle profitera du calme du début de soirée pour appeler ses parents.


20 septembre 2014.
Sept heures. Deux coups brefs frappés à la porte, le bruit de la clé de la serrure, le soignant entre dans la chambre.
- Bonjour Christelle, il est sept heures! Bien dormi? Tu sors du lit et tu vas dans la salle de bain, je prépare tes vêtements et j'arrive.
Christelle s'étire, enfile ses chaussons et se dirige dans la salle de bain. Là, elle prend sa douche sous le regard et avec l'aide du soignant.
Quand elle revient dans la chambre, ses vêtements sont posés sur le lit. Pantalon noir, t-shirt bleu, pull bleu. Elle aurait préféré un autre pantalon, mais impossible de changer, son placard est fermé à clé et le soignant est pressé. Tant pis.
Huit heures moins dix. Christelle attend devant la porte de la salle à manger avec les autres résidents. Le petit-déjeuner est servi à huit heures, il faut patienter. 
Huit heures et demie. Christelle a bu son café et mangé ses tartines. Chez elle, elle mangeait du pain aux céréales le matin, mais ici il n'y en a pas. Elle débarrasse son plateau et se dépêche de sortir de la salle à manger, trop bruyante à son goût. Dans une demi-heure le soignant lui donnera sa cigarette, il faut patienter encore un peu. Ici, tout est compté. C'est un café le matin, pas plus, et une cigarette à 9h. Le budget est serré, le café coûte cher à la société qui paie pour les malades et le prix du tabac augmente plus vite que l'Allocation aux Adultes Handicapés.
Neuf heures dix. Christelle a fumé sa cigarette et elle attend. Pas d'activité programmée ce matin, elle essaiera de trouver quelqu'un, soignant ou soigné, pour une partie de dominos, en attendant la cigarette de onze heures.
Midi. Au menu, crudités, poisson, riz et petits légumes, yaourt aromatisé, fruit. Christelle demande si elle peut avoir un yaourt à la fraise au lieu de celui à l'ananas. Impossible, il n'y en aura pas assez pour tout le monde si chacun décide du goût qu'il préfère.
L'après-midi s'écoule lentement. Cigarette de treize heures, sieste, cigarette de quinze heures, télé, goûter, cigarette de dix-sept-heures, télé... Comme tous les jours, Christelle dit au soignant qu'elle aimerait s'acheter un nouveau sac à main. Comme tous les jours, le soignant lui répond qu'il faut voir ça avec son tuteur et en discuter en équipe par la suite afin de programmer une sortie.
Vingt heures. La journée est bientôt finie. Christelle a mangé, fumé sa dernière cigarette de la journée, et elle attend maintenant que le soignant passe lui donner son traitement pour la nuit. Quand il arrive, elle lui dit qu'elle aimerait appeler sa fille.
- Pas maintenant Christelle, tu sais bien que le soir on n'a pas le temps pour les accompagnements personnalisés. Tu en parleras à ton référent et vous ferez ça ensemble, d'accord? Allez, bonne nuit Christelle, à demain.
Christelle s'endort rapidement. Aujourd'hui était comme hier et demain sera comme aujourd'hui. Parfois, elle repense à sa vie d'avant, quand elle pouvait choisir ce qu'elle buvait, mangeait et fumait, quand elle s'habillait comme elle en avait envie et téléphonait sans attendre qu'on lui en donne l'autorisation. Quand tout était si simple. Mais ça, c'était avant. Avant la maladie, et avant l'hôpital.

Vingt et une heures. Transmissions.
- Christelle a eu beaucoup de demandes aujourd'hui, dit un premier soignant.
- Oui, en ce moment elle est exigeante, il lui faudrait tout et tout de suite. Mais bon, ça fait partie de sa pathologie ça, elle est intolérante à la frustration, répond le deuxième soignant.

jeudi 2 juin 2016

Laisse-toi faire #2

Le début de l'histoire est ici.

Elle s'endort tard, elle ne se sent pas bien, et tellement coupable de n'avoir pas protesté plus fermement.
Le lendemain, tout semble normal. Le parrain est sorti, les parents de Stéphanie parlent de tout et de rien. Elle se sent complètement décalée, abrutie par les événements de la veille. Elle essaie de réfléchir à ce qui s'est passé, mais tout le monde semble si normal, est-elle donc la seule à avoir ressenti l'anormalité de la situation ? 
- Pourquoi as-tu pleuré hier soir? lui demande soudain Stéphanie. 
Elle est sidérée par cette question. Son amie n'a-t-elle rien vu elle non plus? Et si c'était elle qui se faisait des films? Et si tout cela était vraiment normal?
La matinée s'écoule, ils mangent, puis les gamines vont à leur cours de gym. Le parrain est venu. Il passe une heure au fond de la salle à les regarder. Elle rate tous ses enchaînements ce jour-là, son regard insistant la gêne, elle rase les murs pour l'éviter. Lui, il sourit, l'air calme... et normal.
17h, fin du cours. Elle rentre chez elle directement et s'enferme dans sa chambre. Sa mère vient la voir pour lui demander si la soirée s'est bien passée. Elle pleure, elle hoquette. « Surtout ne dis rien à papa, surtout ne dis rien ! Promets ! » Sa mère s'inquiète, lui demande ce qui s'est passé. Alors elle raconte : l'exhibition des petits singes savants, le gâteau pas frais, le coq au vin, le mal de ventre, les gestes déplacés, les mains du parrain qui remontaient à chaque fois vers l'intimité, ces mêmes mains qui la retenaient, qui la reprenaient à chaque fois qu'elle essayait de se lever, le baiser du soir « pour rire », la peur, le silence complaisant des adultes… 
Elle pleure, elle ne s'arrête plus, tout sort dans le désordre, elle se sent sale, stupide, coupable… Sa mère est furieuse, elle veut appeler les parents de Stéphanie pour leur demander des explications mais elle la supplie de ne pas le faire. 
La mère ne téléphone pas, elle attend que le père rentre du travail pour lui parler. Elle se sent trahie, elle avait fait promettre de ne rien dire. Son père lui demande de lui raconter, elle recommence. C'était déjà difficile d'en parler à sa mère, ça l'est encore plus de raconter à son père. 
Suite à cette discussion, ils lui interdisent de retourner chez Stéphanie. C'est tout.

Fin de l'histoire. Pas de coup de fil aux parents de Stéphanie, pas de plainte, rien. On passe sous silence et on tâche d'oublier. On fait comme si, on fait semblant, les parents de Stéphanie sont des amis, on ne va quand même pas remuer ciel et terre pour ça !
Elle reste seule avec sa culpabilité, sa honte et son dégoût. Pourtant ça devrait être aux grands de se sentir coupables : le parrain pour les gestes qu'il a eus, les parents de Stéphanie pour leur absence de réaction, les siens pour leur silence. Tous coupables, tous complices. Mais devant l'absence de réaction des « grands », devant leur manque de protection, c'est elle, la gamine de onze ans, qui se sent coupable : coupable de n'avoir pas crié, d'avoir laissé faire, de n'être pas partie. Et puis, quand elle grandira, coupable de ne rien dire, coupable de ne pas porter plainte. Mais porter plainte pour quoi ? Pour un type aux mains baladeuses qui tripote les petites filles ? Pas de viol, pas de coups, juste une salissure. 

Quelques années plus tard, elle le reverra, par hasard. Ce jour-là, il sera avec ses filles. La plus petite sera sur ses genoux, et elle ne verra que les mains du parrain caressant le dos de la petite. Elle se demandera si elle-aussi... et elle se sentira encore plus coupable du silence des adultes.
Elle croira longtemps que les gestes du parrain auront été la pire chose de cette soirée... puis elle se rendra compte que finalement, le pire n'est pas le geste mais le silence. Le silence complice et coupable. Le silence qui fait que la victime devient elle aussi complice... et coupable.