mercredi 30 décembre 2015

Le cancer vous salue bien!

1999. Ma mère vient de mourir, après neuf mois de lutte contre un cancer qui ne lui a laissé aucun répit. J'ai 22 ans et mon monde s'effondre. J'ai 22 ans et je dois préparer un enterrement. J'ai 22 ans et je dois choisir les vêtements avec lesquels ma mère sera incinérée. J'ai 22 ans et je dois vider son appartement. Choisir ce qui sera gardé, donné, jeté. Ce n'est pas chose aisée que de trier toute une vie. Je voudrais tout garder, parce que chaque petite chose me rappelle un peu ma mère. Mais que faire de tous ces vieux papiers, de ces dessins gribouillés maladroitement pour les fêtes des mères, de ces petites babioles parfois cassées gardées "en souvenir"? Et, surtout, que faire de cette perruque qui me nargue du haut de son cruel symbole? J'ai pour m'aider de précieuses alliées, Soeur Marie-Laure et Soeur Marie-Paule. Pendant sa maladie, ma mère a eu la chance d'être très soutenue par la communauté religieuse de la prison de Fresnes (ma mère travaille à la prison et, à cette époque, les infirmières de l'hôpital pénitentiaire sont des religieuses), et elles m'accompagnent avec beaucoup d'amour dans le difficile chemin du deuil. Soeur Marie-Laure passe son temps à remplir des sacs poubelle et je passe mon temps à récupérer in extremis tout ce qu'elle jette. Soeur Marie-Paule, elle, passe son temps à réfléchir à ce qu'on pourrait bien faire de ce vieux fil électrique ou de ces cahiers à peine griffonnés. À nous trois, on forme une équipe de choc, on trie, on garde, on jette, et ces heures douloureuses sont rendues un peu plus supportables par leur présence bienveillante.
Ce jour-là, je me trouve donc comme une poule devant un couteau face à cette foutue perruque désormais inutile. La garder? Qu'en ferais-je? La jeter? C'est quand même dommage, ça coûte cher ces conneries. La donner? Oui, mais à qui? Je suis assise par terre, au milieu d'une montagne de cartons, et je tiens dans ma main cette petite boule de cheveux qui a sobrement camouflé la maladie de ma mère. Et je me souviens.

Je me souviens de nos dernières vacances ensemble au Château d'Olonne. Nous étions parties toutes les deux passer quelques jours à la mer avant la prochaine chimiothérapie. Ce jour-là, après une jolie balade, nous nous étions arrêtées dans un café. Assises tranquillement devant un expresso, nous fumions une cigarette avant de rentrer (oui, à l'époque on fumait dans les cafés... ça commence à dater!) (et non, ma mère n'avait pas arrêté la cigarette, foutue pour foutue!). À l'autre bout de la salle, une bande de vieux pas très vieux mais un peu vieux quand même.
- Pfff... ces femmes qui fument... à notre époque les femmes elles fumaient pas hein... maintenant même les jeunes elles s'y mettent... pfff... elles rigoleront moins quand elles auront le cancer!
Ma mère et moi n'osions lever nos yeux de notre cendrier. Nous étions dans le coin fumeurs, loin d'eux, mais ils parlaient juste assez fort pour qu'on les entende, avec des regards en biais. Moi, j'avais juste envie de me lever et de partir, on était là pour oublier ce foutu crabe le temps de quelques jours et ces sombres cons en rajoutaient une couche. Mais ma mère a fini tranquillement sa cigarette, a réglé l'addition, s'est levée puis, passant près d'eux pour sortir, a très royalement soulevé sa perruque et, s'inclinant vers eux, leur a dit très solennellement :
- Messieurs, le cancer vous salue bien!
Nous sommes sorties en pouffant de rire comme des gamines, nous régalant de leurs mines ébahies! Je crois que c'est l'un de mes plus beaux souvenirs. Ma mère est morte quelques mois plus tard, sans avoir jamais pu revoir la mer.

Et maintenant je suis là, face à cette perruque inutile qui me rappelle cruellement l'humour caustique de ma mère, et le souvenir fabuleux de nos vacances à la mer. Soeur Marie-Paule, derrière moi, semble hésiter, puis se lance.
- Dis... je pensais à quelque chose, si tu ne sais pas quoi faire de cette perruque, il y a des détenus ici qui sont en chimiothérapie, et ils n'ont pas toujours les moyens de s'acheter une perruque... Alors si tu n'en fais rien... Je pourrais l'arranger un peu, pour faire une coupe plus masculine... Ça ferait sans doute plaisir à quelqu'un... Mais si tu ne veux pas je comprendrai, ne t'en fais pas...
Je suis soulagée. Soulagée et reconnaissante. Parce que je ne pouvais ni garder ni jeter cette perruque. Et parce que je sais qu'elle servira à quelqu'un d'autre, quelqu'un qui combat la même saloperie que celle qui a emporté ma mère. Et peut-être que ce quelqu'un que je ne connais pas gagnera, lui.

Aujourd'hui, j'ai coupé mes cheveux. Huit ans sans voir un coiffeur, et ça m'a pris, comme ça, d'un coup. J'ai attaché ma très longue chevelure en queue de cheval et clac, on a coupé! Clic clac, une frange, clic clac, une nuque dégagée, clic clac, des petites mèches sur les côtés. Quand je suis rentrée chez moi, je me sentais plus légère de 200 grammes. J'ai regardé ma nouvelle tête et mes anciens cheveux, me demandant ce que j'allais faire et de l'une et des autres. La solution a été vite trouvée.  La mèche de cheveux fait 50 centimètres, c'est largement assez pour confectionner une perruque. Quelques clics de recherche plus tard, et avec l'aide et les conseils de Twitter, je découvre Solidhair, une association qui récolte les dons de cheveux. Alors voilà, les cheveux sont dans une enveloppe, prêts à partir quelque part en région parisienne. Prêts à servir à quelqu'un qui, peut-être, soulèvera un jour sa perruque devant un groupe de vieux radoteurs en les narguant d'un superbe "le cancer vous salue bien!"

jeudi 24 décembre 2015

La visite

La scène se passe dans un hôpital de taille moyenne. Pas un gros centre hospitalier universitaire, ni un petit hôpital local. Un "simple" centre hospitalier, avec des services de chirurgie, des urgences, une maternité. Bref, un hôpital.
Service de chirurgie orthopédique. Une dame d'un certain âge occupe la chambre. Elle est hospitalisée suite à une fracture du col du fémur,  et souffre également de la maladie d'Alzheimer. Il est midi et une stagiaire aide-soignante l'aide à prendre son repas.
Deux petits coups brefs à la porte, entrent le chirurgien, une infirmière et une élève infirmière. Tous trois s'avancent vers la patiente et l'élève aide-soignante et, sans se présenter, commencent leur conversation. L'infirmière présente rapidement "le cas" : l'opération a eu lieu il y a quelques jours déjà, les redons ont été enlevés, le premier lever s'est bien passé, la patiente va bientôt pouvoir rentrer chez elle.
- Elle est veuve? demande le chirurgien.
- Non, elle vit à domicile avec son mari, répond l'infirmière.
- Ah mais ça va pas du tout ça! Elle est complètement à l'ouest cette dame, hors de question qu'elle rentre chez elle. Trouvez lui un service de soins de suite et voyez avec l'assistante sociale pour un placement en EHPAD au plus vite! Au-revoir madame, et bon appétit.
La petite troupe repart aussi vite qu'elle était entrée. L'échange n'a duré qu'une ou deux minutes à peine. La patiente écarquille les yeux.
- J'ai rien compris, souffle-t-elle d'une voix hésitante à la stagiaire qui n'a pas osé lever les yeux du plateau repas.
- L'infirmière viendra vous expliquer tout à l'heure, répond cette dernière tout aussi éberluée.
Et le repas reprend son cours presque normalement. Presque, parce qu'en quelques minutes, un homme a décidé du sort d'une femme qu'il connaissait à peine. Comme ça, d'un claquement de doigts.
Allez hop, chambre suivante!

dimanche 29 novembre 2015

Polyvalence

Passer prendre le pain.
Refaire les lits.
Téléphoner à la mairie.
Éplucher les pommes de terre avec Monsieur R.
Négocier les prix des piluliers.
Acheter de la jolie vaisselle.
Passer un coup de balai après le repas.
Téléphoner au menuisier.
Écrire des histoires de vie.
Écouter Sardou en boucle avec Monsieur C.
Élaborer des menus savoureux et équilibrés avec un budget serré.
Téléphoner au kiné.
Aider Madame F. à se lever.
Rassurer les enfants de Madame R. qui viennent de se faire copieusement insulter par leur mère.
Danser avec Monsieur B.
Sortir le chien.
Téléphoner au cabinet infirmier.
Faire une mousse au chocolat.
Nettoyer le pipi du chien.
Étendre le linge avec Monsieur G.
Répondre à une demande de stage.
Téléphoner à un fournisseur.
S'arracher les cheveux sur le mode d'emploi de la machine à laver.
Regarder rêveusement la flamme du poêle.
Faire les courses.
Recevoir des visites.
Partager un café avec une famille.
Téléphoner à la fille de Madame M.
Faire plein de petites fiches.
Aider Monsieur H. à se déshabiller.
Faire des photos.
Téléphoner à l'assistante sociale.
Rire avec Monsieur C.
Donner ses médicaments au chien.
Préparer la réunion de coordination.
Se poser plein de questions.
Ne pas trouver toutes les réponses.
Essayer. Se planter. Réessayer.
Accepter la critique.
Trouver les bons mots avec les bonnes personnes.
Téléphoner à la mairie, encore.
S'énerver, se calmer, souffler.
Avoir confiance.

Je sais pas si je vous l'ai déjà dit mais... j'aime mon boulot!




mercredi 18 novembre 2015

Juste un nom parmi d'autres

Dans mon lycée, comme dans tous les lycées, il y avait des groupes. Les intellos, les caïds, les métalleux... Et, parmi tous ces groupes, il y en avait un qui se démarquait des autres. Parce que ceux qui en faisaient partie étaient habillés différemment. Parce qu'ils écoutaient une musique différente. Parce qu'ils étaient différents, tout simplement. Ce groupe, c'était celui des gothiques. À l'heure où les midinettes hurlaient "Patriiiiiiiiiiiiiiiiiiiiick!", ils écoutaient The Cure. Alors que les ados énamourées s'extasiaient devant Nicolas dans "Hélène et les garçons", ils lisaient Lautréamont et récitaient Baudelaire.
À l'époque, je n'étais ni une intello, ni une caïd, ni une métalleuse... ni une gothique. J'étais juste une petite nana très ordinaire qui vivait difficilement son adolescence ordinaire. Je regardais à la dérobée ces jeunes gens qui se démarquaient avec leur vêtements noirs et leur singulière façon d'être. J'enviais leur aisance et leur aura. Je rêvais secrètement de leur ressembler.
Je me souviens encore de leurs prénoms : Myriam, Aldric, Julie, Vincent...
Myriam m'a fait découvrir Noir Désir et fumer mon premier joint.
Julie m'a appris plein d'injures très utiles en anglais.
Aldric m'a fait mourir de rire avec ses réparties complètement décalées.
Vincent m'a fait un compliment très inattendu sur ma peau magnifiquement blafarde (l'anémie, ça donne un beau teint, sachez-le).
J'ai essayé de leur ressembler. J'ai écouté leur musique, j'ai lu leurs livres. Je suis tombée amoureuse des poètes du 19ème siècle. Vraiment amoureuse. Avantage immédiat : j'ai cartonné en littérature au bac. Inconvénient non moins immédiat :  la drogue, c'est mal.
Et puis, le bac, la fac, la vie... On se perd de vue, on s'oublie un peu, on se croise de temps en temps via une connaissance commune sur les réseaux sociaux.
Le boulot, les enfants...
Et puis le 13 novembre. Tous ces morts, ils sont loin, je ne les connais pas. Très égoïstement, je constate que ma famille et mes amis vont bien. Finalement, seuls les drapeaux en berne et la voiture de gendarmerie devant le collège de ma fille me rappellent qu'à Paris il y a 129 morts.
Je n'allume pas la télé, trop d'images, trop de sons. Je fais une pause de réseaux sociaux, trop de commentaires, trop de conneries.
J'écoute un peu la radio et lis beaucoup les journaux.
Et, au milieu d'un article parmi tant d'autres, je lis un nom. Je reconnais ce nom, et cette photo. Je reconnais ce visage, et ces yeux. Et je me souviens. Je me souviens de ce jeune homme qui m'a fait découvrir Lautréamont et ses écrits torturés. Je me souviens de sa démarche un peu dégingandée. Je me souviens de son humour caustique. Je me souviens de sa nonchalance tranquille. Je me souviens de son regard si tristement lucide. Je me souviens même de son écriture si joliment alambiquée.
Ce type était une étoile dans notre noirceur adolescente.
Ils ont assassiné une étoile.

dimanche 1 novembre 2015

Une question d'éthique #2 (5)

Suite des épisodes 1, 2, 3 et 4.

Madame Grandchef m'attend de pied ferme dans son bureau. Je viens de me faire pourrir par Madame Titi et n'ai nulle envie de remettre ça avec ma délicieuse patronne. Il va pourtant falloir en passer par là. Je me tiens donc, penaude, face à Madame Grandchef, et prépare intérieurement ma défense quand celle-ci passe à l'attaque sans prévenir.
- Bon, Babeth, c'est quoi le problème avec Madame Titi? (air méfiant)
- Elle ne veut pas que j'intervienne chez elle. Elle dit qu'elle n'a pas besoin de ménage (air désolé).
- Eh bien c'est à vous de la convaincre du contraire. Sa fille a demandé trois interventions par semaine, je ne vais quand même pas passer mon temps à essayer de rattraper vos erreurs (air pas très content)!
- Oui, je sais bien que sa fille l'a demandé, mais elle, elle n'a rien demandé. Et elle ne veut pas de femme de ménage. En fait elle ne veut pas que j'entre chez elle, tout simplement (air confit).
- Eh bien la prochaine fois, vous ne passez pas par la salle du bas et vous allez directement chez elle. C'est pas compliqué (air victorieux)!
Je suis stupéfaite. Madame Grandchef me demande donc d'agir dans le dos de Madame Titi, exactement comme le fait déjà sa fille. Voilà qui ne va pas aider à instaurer cette fameuse relation de confiance!
- Euh... Vous êtes sûre? Elle risque de mal le prendre quand même. Et puis de toute façon, sa porte est fermée à clé, je suis obligée de la lui demander pour entrer (air paniqué).
- Vous n'avez qu'à demander la clé à la directrice du foyer logement, elle a le double (air de "j'ai réponse à tout").
- Euh... si vous voulez. Je vais essayer (air perdant).
Je sors, un peu ahurie par la teneur de cette discussion. On me demande donc très officiellement de passer outre la volonté de Madame Titi. Elle ne veut pas de ménage? Tant pis, elle en aura quand même. Elle ne veut pas ouvrir sa porte. Tant pis, on l'ouvrira quand même. C'est quoi la prochaine étape?

Charte des droits et libertés de la personne âgée dépendante (1997)
Article 1 : choix de vie
"Toute personne âgée dépendante garde la liberté de choisir son mode de vie.
Elle doit pouvoir profiter de l'autonomie permise par ses capacités physiques et mentales, même au prix d'un certain risque. Il faut l'informer de ce risque et en prévenir l'entourage. La famille et les intervenants doivent respecter le plus possible son désir profond."


Pour résumer, Madame Titi, personne âgée dépendante vivant en institution, a le droit de donner son avis... mais on s'en fout. Bien bien bien.

Le surlendemain, retour chez Madame Titi. J'entre dans le foyer-logement et regarde discrètement dans la salle du bas. Madame Titi est là, sur son fauteuil habituel. Elle dort. Je monte chez elle. Avec un peu de chance elle aura laissé sa porte ouverte. Raté. Porte close, il fallait s'y attendre. Penaude, je vais chercher la directrice afin qu'elle me délivre le fameux sésame. Je ne suis pas fière, agir dans le dos de Madame Titi me met mal à l'aise, mais les consignes sont les consignes, et Madame Grandchef n'est pas d'humeur à tolérer un échec de plus.
Manque de pot, la directrice du foyer logement n'est pas au courant de cette histoire de ménage et de clé, et il est hors de question qu'elle m'ouvre la porte du logement de Madame Titi sans son consentement. Consentement que je dois donc obtenir sur le champ si je veux  éviter les foudres de Madame Titi et Madame Grandchef réunies.
Retour à la case départ.

vendredi 30 octobre 2015

Une simple photo?

L'histoire se passe à Morteville, il y a quelques années.
C'est le week-end de Noël et je travaille. J'en suis plutôt heureuse, car c'est encore l'époque où j'aime sincèrement mon travail d'auxiliaire de vie. Le week-end, on n'intervient que pour l'indispensable : lever/toilette/repas/coucher.
J'avoue, j'aime bien travailler le week-end, on a moins de bénéficiaires, on peut prendre un peu plus de temps si besoin. La semaine qui précède Noël, il y a comme un petit air de fête. On sort les bonnets de Père Noël, ça fait sourire les bénéficiaires et les résidents du foyer logement, la bonne humeur est contagieuse. Madame Grandchef nous lance le défi d'aller bosser avec à Noël. Je suis joueuse, pas de problème, et j'amène même mon appareil photo pour avoir une preuve!
Le 25 décembre, je débarque donc au travail grimée en mère Noël, bonnet et déguisement, et même un sac de papillotes au chocolat... Succès garanti! Au foyer logement, mon aide-soignante préférée est là... et comme moi elle est joueuse! Nous faisons nos tournées respectives dans nos tenues de Mères Noël, la bonne humeur est au rendez-vous. Voulant garder un souvenir de cette joyeuse matinée, nous demandons à un résident de nous prendre en photo ensemble. Il accepte... à condition que nous le prenions aussi en photo avec un bonnet! Banco. Clic clac Kokak, c'est dans la boîte. Une résidente passe à ce moment-là et, amusée, nous demande un portrait. Une, puis deux, puis trois... Je reste plus longtemps que prévu au foyer, l'appareil photo tourne, les sourires aussi, il y a comme une étincelle de magie dans l'air.
Retour maison, je regarde les photos, ça fait de chouettes portraits et j'en suis toute émue. J'imprime tout ça dans la semaine et les ramène au foyer, où ma collègue sympa se charge de les distribuer aux concernés. Dans les jours qui suivent, je vois les portraits de Noël posés sur les commodes, punaisés au mur, parfois même encadrés. Une résidente me confie avoir été surprise en se voyant en photo, car elle n'imaginait pas avoir cette tête-là. Elle ne se regardait jamais dans le miroir, parce qu'elle voyait mal, mais avec la photo, elle pouvait se rapprocher de l'image. Une autre me dit que la dernière photo qu'elle avait d'elle datait d'il y avait au moins dix ans. Elle n'a pas d'enfant et personne pour la prendre en photo. Je suis heureuse de ces portraits, heureuse d'avoir pu faire plaisir, simplement. C'est tout simple, une photo, ça fait partie de mon quotidien, mais je n'imaginais pas à quel point ça pouvait être absent du leur.
Fin de l'histoire? Non, hélas. Madame Grandchef a vent de ces photos. Une charmante collègue a été raconter que j'avais photographié des gens... Pourquoi? Mystère. Toujours est-il qu'au lieu de m'en demander la raison, cette collègue dont je n'ai pas le nom est allée fayoter dans le bureau de la patronne. La joie des relations d'équipe! Ni une ni deux, me voilà convoquée pour des remontrances. Madame Grandchef n'est pas tendre ce jour-là (les autres jours non plus quand j'y pense). C'est pas bien ce que j'ai fait, j'aurais dû demander l'autorisation. Euh... à qui? Je n'ai photographié que les personnes qui l'ont demandé, je n'ai pas volé d'image sans les prévenir, et surtout, les portraits ont été donnés directement aux concernés, il n'y pas eu d'affichage, pas d'échanges de mail, rien d'autre que des tirages papier individuels...
Oui mais quand même, "on" pourrait croire que c'est pour se moquer. "On"? "Les familles" me répond Madame Grandchef. Mais il y a eu des plaintes? Non, mais ça aurait pu, me répond la patronne en colère. Ah bon. Ben désolée. Désolée de regarder les gens. Désolée de m'intéresser aux sourires qu'ils m'offrent. Désolée de décorer leur frigo. Désolée de leur montrer leur tête. Désolée désolée désolée.
Je ne me suis plus déguisée. Je n'ai plus ramené de papillotes (pourtant, Madame Grandchef ne m'avait rien reproché à ce sujet... alors qu'en y repensant, c'était vachement plus grave, j'aurais pu tuer un diabétique!). Je n'ai plus souri comme ce jour-là. Mais ce qui me console, c'est que j'ai longtemps vu "mes" portraits chez les gens. Sur les commodes et les frigos. Au-dessus de la télé, dans l'album photos. Et ça, ça valait bien toutes les remontrances, non?

dimanche 18 octobre 2015

La visite

Régulièrement, sur Twitter et dans les blogs, je vois des médecins s'interroger sur l'influence de Big Pharma. Accepter le stylo cadeau du visiteur médical, est-ce mettre un pied dans l'engrenage infernal des conflits d'intérêts? Peut-on rester neutre et impartial quand on signe son ordonnance avec le stylo "cooldodo" sur un sous-main "stopmigraine" juste après un séminaire aux Seychelles offert par "cardioplus"?
Peut-on prétendre être totalement impartial quand il s'agit de choisir le traitement adapté à tel ou tel patient souffrant de telle ou telle pathologie quand, une demi-heure auparavant, on a déjeuné avec un gentil visiteur médical qui nous a justement longuement vanté les mérites de son produit sur cette pathologie en nous offrant le repas? Pas sûr.
L'éthique et la déontologie ont encore de beaux jours devant elles.
En tant qu'aide à domicile, puis aide-soignante, je me croyais à l'abri de ces questionnements. Après tout, je ne prescris rien et aucune grande marque ne vient gentiment toquer à ma porte pour m'offrir un voyage pédagogique aux Baléares ou le moindre gadget commercial. Je me trompais.
Big Pharma est partout, et quand ce n'est pas pour des médicaments ou du matériel médical, les conflits d'intérêts peuvent aussi concerner de simples aides à domicile.

Il y a quelques années, alors que je travaillais encore à Morteville, Madame Grandchef avait convoqué l'équipe à une réunion de service. Ces réunions avaient lieu trois ou quatre fois par an environ, on y discutait surtout de l'organisation du service et on y évoquait parfois certaines situations qui nous mettaient en difficulté ou qui nécessitaient une cohésion d'équipe dans la prise en charge (autrement dit une mise au point). Ces réunions étaient, bien entendu, obligatoires, et rémunérées comme du temps de travail.
Ce jour-là, la réunion était un peu spéciale, parce que Madame Grandchef innovait. Avant de discuter des sujets qui nous concernaient, nous allions devoir écouter attentivement le laïus d'un représentant en matériel de maintien à domicile. Le type viendrait en début de réunion, nous présenterait sa société et les prestations qu'elle offrait, puis on commencerait la réunion de service proprement dite. Présence obligatoire dès le début de la réunion.
Ainsi fut fait. Le type est venu, nous a présenté un joli diaporama bien ficelé, nous a vanté les mérites de ses produits et a répondu à nos questions.
Le discours était bien huilé : "dispositif innovant... patati... bien-être des personnes... patata... sécurité... blablabli... je vous laisse des brochures... blablabla... vous pouvez en parler autour de vous..."
Une heure de bourrage de crâne plus tard, le gentil représentant est reparti en laissant une pile de brochures sur la table et nous avons pu commencer la vraie réunion. Madame Grandchef, fière de sa trouvaille, a alors annoncé à l'équipe qu'elle renouvellerait ce type de prestation afin de nous tenir informées des dispositifs concernant les personnes dont nous nous occupions. Ben voyons!
Quelques jours plus tard, je discutais avec une aidante à propos d'un problème concernant son mari. Nous cherchions ensemble une solution quand soudain une évidence se fit dans mon esprit : ce dont elle avait besoin, c'était justement LE truc dont nous avait parlé le représentant l'autre jour! Fière de moi et heureuse de pouvoir aider, je lui parlai alors de ce dispositif innovant qui respectait le bien-être des personnes tout en assurant leur sécurité et lui promis de lui ramener une brochure la prochaine fois.
Et paf! En plein dans le mille!
J'aurais pu et j'aurais dû lui parler des dispositifs existant sans citer de marque, mais en toute sincérité, je ne connaissais que celui-là.
J'aurais pu et j'aurais dû chercher d'autres solutions à son problème, mais en toute sincérité, il n'y en a qu'une seule qui m'est venue à l'esprit.
J'aurais pu et j'aurais dû me renseigner sur la concurrence afin de ne pas orienter le choix de l'aidante, mais en toute sincérité, j'ai eu la flemme de le faire et je me suis contentée de lui conseiller de comparer les prix... tout en sachant pertinemment qu'elle ne le ferait pas, parce qu'internet c'est compliqué, et parce que la gentille aide à domicile a parlé de telle marque et qu'elle avait l'air de savoir de quoi elle parlait. Et puis c'était urgent.
Je me suis fait avoir comme une débutante.

Et le pire dans tout ça, ça n'est même pas le gentil lavage de cerveau des gentilles aides à domicile.
Non. Le pire, je crois, c'est que cette réunion nous était rémunérée comme du temps de travail. Donc, pendant que le représentant nous balançait son gentil petit discours publicitaire, nous étions payées, par le CCAS, donc par la mairie, donc par les impôts locaux de ces mêmes personnes chez qui nous vendions ensuite ce fabuleux dispositif innovant qui respectait leur bien-être tout en assurant leur sécurité. Autrement dit, même sans y faire appel, ils le payaient quand même.

La boucle est bouclée.