dimanche 19 avril 2015

Leurs histoires, leur histoire.

Premier stage en EHPAD, premier jour. L'aide-soignante me parle un peu des résidents.
- Lui, il a fait une rupture d'anévrisme, ça fait vingt ans qu'il est là, dans cet état. Un légume! C'est pas une vie franchement. Elle, c'est Alzheimer et hémiplégie, elle est complètement à l'ouest! Son mari est pénible, si t'es sympa avec lui cinq minutes il te laissera jamais tranquille! Lui, il vient d'arriver, sa femme vient tous les jours le promener en fauteuil. Elle est super exigeante et jamais contente. Elle, elle était religieuse, elle parle quasiment jamais. Elle est un peu bizarre. Et lui là, au fond, tu verras, il est spécial. Personne ne vient jamais le voir, il paraît qu'il a violé son neveu quand il était gosse, mais ce dernier n'a jamais porté plainte. Du coup sa famille ne veut plus le voir, ça se comprend! Nous, on fait sa toilette le plus vite possible, on trouve qu'il a une drôle de façon de nous regarder et on n'aime pas trop ça. Mais ça, tu le gardes pour toi hein, c'est pas écrit dans son recueil de données.
Ma chère tutrice aide-soignante, voici une information dont je me serais bien passée. Comment je fais maintenant pour m'occuper de ce monsieur sans penser à cette histoire? Comment je fais pour le regarder sans que mes yeux trahissent le dégoût que m'inspire son acte? Comment je fais pour faire preuve d'empathie quand il serait tellement plus facile de le détester?
Et les autres, comment je fais pour m'occuper d'eux alors qu'en moins de cinq minutes ils sont déjà catalogués? Le légume, la folle, le pénible, la râleuse, le pervers... Avais-je vraiment besoin de savoir tout ça?
 
Monsieur Pivoine a 78 ans. Bel homme, il a conservé une certaine prestance. C'était une figure locale, il a fait toute sa carrière comme professeur de sport dans le collège de la ville. À sa retraite, il s'est beaucoup investi dans le club de foot dont il était entraîneur. Il accompagnait les jeunes pour les matchs, les encourageait, et les consolait lors de leurs défaites. Les parents l'ont toujours aimé, il était tellement disponible, tellement serviable. Il allait même jusqu'à raccompagner les gamins chez eux après les cours ou l'entraînement quand leurs parents ne pouvaient pas venir les chercher.
Parfois, avant de ramener un petit garçon, il s'enfermait avec lui dans le vestiaire et faisait des choses. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Madame Rose a 82 ans, dont 59 de mariage. Un beau mariage, et trois enfants. Son époux est mort il y a peu et c'est une veuve inconsolable, qui pleure du matin au soir et du soir au matin. Elle refuse de se lever, refuse de manger, refuse de vivre. Inquiets, les soignants du service ont essayé d'alerter les enfants. Leur mère va mal, il faudrait venir. Ses fils habitent tout près, dans la même ville. Sa fille est à Paris. Les soignants ont rencontré le fils aîné, une fois, quand il venu installer ses parents à l'EHPAD. C'était il y a trois ans. Depuis, aucun des enfants n'est jamais venu. Pas une seule fois. À Noël, personne. Aux anniversaires, personne. À la fête des familles organisée une fois par an, personne. Aucun des enfants, aucun des petits-enfants. L'équipe est perplexe. Quand on pense que sitôt les parents placés les enfants se sont empressés de vendre la maison! Et depuis, aucune visite, pas un coup de téléphone, pas une lettre, rien! Et maintenant, Madame Rose se meurt, et personne ne vient la voir, personne ne vient lui tenir la main. Quelle tristesse!
Tous les soirs, quand Monsieur Rose rentrait du travail, il tabassait ses gosses. Et Madame Rose laissait faire, parce qu'ainsi elle évitait que les coups ne tombent sur elle. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Monsieur Narcisse a 93 ans. C'est un monsieur affable et toujours souriant. Il est veuf depuis plus de trente ans déjà. Ses enfants sont très présents et viennent le voir toutes les semaines. Il avait beaucoup d'amis, il était toujours prêt à donner un coup de mains aux uns ou aux autres. Il a travaillé dur toute sa vie, il a pu payer de belles études à ses enfants et ils lui en sont reconnaissants.
Pendant la guerre, il a des dénoncé ses voisins juifs. Ils ont été arrêtés, déportés, et gazés. En presque aussi peu de temps qu'il n'en faut pour l'écrire. Mais ça, ça n'est pas écrit dans le recueil de données.

Nous, les soignants, nous prenons soin des gens. Ils sont vieux, handicapés, malades, dépendants. Nous prenons soin d'eux à un moment donné de leur vie, quand ils en ont besoin. Nous ne savons pas toujours ce qui s'est passé dans leur vie avant qu'ils nous soient confiés. Nous nous faisons une idée d'eux avec les éléments que nous avons, le fameux recueil de données. Souvent, il nous manque beaucoup d'informations...
Dois-je savoir que Monsieur Pivoine était pédophile?
Dois-je savoir que Monsieur Rose était un père violent et que Madame Rose n'a rien fait pour l'en empêcher?
Dois-je savoir que Monsieur Narcisse était un collabo?
Le passé des gens dont nous nous occupons doit-il toujours être présent à notre esprit?
Parfois, j'aimerais savoir pour comprendre. Parfois, j'aimerais ne pas savoir pour ne pas être dans le jugement.

Difficile de trier les informations utiles à notre prise en soin. Difficile de comprendre une situation qui nous semble choquante quand on ne connaît pas le contexte. Difficile de se dire que le passé a fait son temps et que seul compte le présent.

Difficile d'être soignant, parfois.

mardi 31 mars 2015

Tu connais Christelle? Et Doune, tu la connais?


Doune est aidante. Elle m'autorise à reproduire ce texte qui parle de la maladie d'Alzheimer, voleuse de vie et voleuse d'enfants. Je la remercie de ce partage et j'espère que ces quelques lignes vous toucheront autant qu'elles m'ont touchée.

TU CONNAIS CHRISTELLE ? ET DOUNE TU LA CONNAIS ?

Les parents donnent souvent un petit surnom à leur enfant.
Moi c'est mon frère qui me l'a donné mon surnom.
Doune, on m'a toujours appelée comme ça en famille, les amis.
Christelle était utilisé quand il y avait bêtises, à l'école, puis plus tard dans la société.
Mais je ne pensais pas qu'un jour, mon prénom et mon surnom allaient faire de moi deux personnes différentes.
Puis l'invité m'a démontré que c'était possible.
Je savais qu'un jour, le moment de qui je suis, allait arriver.
Mais au fond de moi, je priais pour qu'il arrive le plus tard possible, même jamais.
Mais il se montre par de petits signes, avec plus de force il devient de plus en plus présent.
Tu me cherches dans la maison, tu me trouves et me demandes où est Christelle.
Côte à côte, tu me demandes où est Christelle.
Je suis là, c'est moi, ma main tient ta main pour te rassurer.
Le temps où ton regard s'interroge sur la personne que je suis, là devant toi.
Puis ton regard se fait plus clair.
L'image de ma personne t'apparaît-elle comme une mise au point d'un zoom?
Je ne sais pas ce qui se passe vraiment pendant ce temps de réflexion.
Si seulement je savais sur quel bouton appuyer, je le ferais tout de suite
Pour t'éviter ce regard si interrogateur, perdu, chercheur.
Puis ce moment revient souvent, chaque jour, il me touche à chaque fois.
Moins que la première fois où il s'est présenté, car je me suis fait une raison.
Puis l'invité voyant que je m'habituais, il a décidé d'aller plus loin.
Je ne pensais pas qu'un jour cette discussion allait exister entre nous, mais elle s'est présentée.
On était toutes les deux, comme d'habitude, après-midi activité, on discutait.
Puis d'un coup, dans la conversation tu me demandes si je connais Christelle.
Il doit être content, il m'a touchée, je ne montre pas ma blessure pour ne pas perdre ton regard.
Est ce que j'ai bien fait, ou mal fait, je t'ai répondu que je la connaissais.
Je ne voulais pas rentrer dans son jeu, gâcher ce moment qui se passait si bien.
Je t'ai laissé continuer de me parler de Christelle, ensuite Doune est apparue dans la conversation.
Un enfant est fier quand il entend ses parents parler de lui.
Une drôle de sensation vous envahit quand votre parent vous parle de vous comme à une personne étrangère.
Je la regardais avec un sourire, mais la tristesse m'a habitée tout au fond de moi.
Il veut que tu te perdes entre Christelle et Doune, ça ne lui suffit pas que tu ne me reconnaisses pas de temps en temps.
Je t'ai pris la main et j'ai changé doucement de conversation, puis nous avons continué notre activité.
Je sais qu'il recommencera, de plus en plus, jusqu'à ce qu'il gagne.
Mais je vais faire mon possible, avec douceur, pour te dire que Christelle et Doune ne font qu'une seule personne, moi, ta fille.
Même si je sais que c'est un combat que je vais perdre à un moment dans notre vie avec l'invité.
Un jour, à tes yeux, je ne serai plus Christelle, ni Doune, ni ta fille, je serai une personne étrangère.
Mais pour l'étrangère que je deviendrai, tu resteras ma petite maman.

Doune.









lundi 16 mars 2015

Old planner

Hier, je surfais tranquillement sur twitter, quand tout à coup je suis tombée sur ça. "Baby planner", voilà un terme que je ne connaissais pas. Ma curiosité intellectuelle étant piquée (parce que oui, je suis curieuse et oui, j'ai parfois du temps à perdre), j'ai parcouru le site, partagée entre le fou rire et la stupéfaction. Ainsi donc, il y a des familles qui paient (cher) pour qu'une parfaite inconnue s'occupe de A à Z de l'arrivée de leur futur enfant. Et, plus incroyable encore, il existe des gens dont le métier est "baby planner".
Forcément, dans ma caboche un peu fêlée, ça a fait tilt. Tiens, et si je m'autoproclamais "old planner"? Et si je mettais en avant mes compétences en... en quoi au fait? C'est pas grave, brodons un peu et imaginons mon futur métier : 
Le Old planning, c'est l'art de s'occuper des personnes vieillissantes afin qu'elles abordent sereinement l'entrée dans la dépendance.
C'est une mine de conseils astucieux pour tous ceux qui veulent retarder les effets du vieillissement.
C'est une écoute attentive et une liste de choses à acheter chez des partenaires privilégiés pour aménager son intérieur.
C'est une équipe de professionnels à votre service, avec des diplômes, des vrais, et des compétences, des vraies aussi.
C'est un site internet, à ne surtout pas prendre au sérieux, parce que certes, j'ai un million de choses à faire... mais j'ai quand même consacré une petite heure de ma journée à rigoler bêtement en faisant mon site de coaching (même que j'ai fait un dessin exprès... ouais!)

Sur ce, je retourne à la vraie vie, parce que j'ai comme l'impression que mon nouveau boulot de old planner ne va pas m'enrichir tout de suite!

PS1 : un merci tout particulier à @10lunes qui a tweeté le lien du baby planner et à @Tilleul56 qui est ma partenaire de folie ;-)

PS2 : un lecteur s'est senti blessé par ce site parodique. Mon intention n'est pas de me moquer des personnes âgées et de leurs aidants (ceux qui me connaissent le devineront aisément) mais de m'offusquer cyniquement du marketing fait autour des événements naturels de la vie. Les sites de coaching pour seniors (c'est plus joli de dire "seniors", ça fait moins peur) existent réellement (j'ai farfouillé sur Google et ai trouvé sans problème). C'est quoi le plus cynique : un site parodique ou un site marchand qui profite réellement de la détresse des gens pour leur vendre des prestations hors de prix?

samedi 7 février 2015

Une tasse de thé

C'était il y a quelques années. Sur mon planning à Morteville, un nouveau nom. Deux fois une heure et demie, pour l'entretien du logement chez un très vieux monsieur, dont la femme était hospitalisée depuis quelques semaines. Les enfants se relayaient pour les courses et le ménage, mais ils avaient besoin d'un peu de répit, et le CCAS avait été sollicité.
À première vue, ça n'avait pas l'air très compliqué. Du ménage, un peu de repassage, rien de plus. Le monsieur n'était pas très causant, il allait se reposer dès que j'arrivais et se réveillait quand je partais pour signer ma feuille de présence. J'avais commencé par le grand ménage, récurage de la maison du sol au plafond, et après quelques interventions je me sentais plutôt à l'aise dans mon travail. Je connaissais la maison, je savais ce qu'il y avait à faire, cette petite routine était agréable.
Puis sa femme est rentrée de l'hôpital. Ça s'est compliqué. Madame semblait toujours de mauvaise humeur, aucun sourire ne venait adoucir son visage renfrogné. Elle me demandait toujours un truc en plus au moment où j'allais partir, était mécontente des horaires, maugréait contre un peu tout le monde. La routine était devenue moins routinière. Et moins agréable.
Pour essayer d'adoucir Madame, j'avais proposé de demander un changement d'horaires à Madame Grandchef. Aussitôt dit, presque aussitôt fait. Dorénavant, je venais un peu plus tard, après la sieste.
Monsieur se réveillait vers trois heures et lisait son journal. À quatre heures, il quittait le salon pour la cuisine, mettait de l'eau à chauffer, sortait deux tasses, et servait le thé. Monsieur et Madame buvaient leur thé sans un mot et reprenaient place au salon.
Je n'avais jamais été là à l'heure du thé. D'habitude, j'étais déjà partie à quatre heures. Ce jour-là, j'étais présente. Monsieur fit chauffer de l'eau et sortit deux tasses. Madame se leva, sembla hésiter, puis vint me voir pour me proposer un thé. Quelques mois auparavant, Madame Grandchef avait débarqué à l'improviste chez une bénéficiaire et avait trouvé une de mes collègues en train de  boire un café avec cette dernière. La collègue avait été virée le jour même. Forcément, cela n'incitait guère à se prélasser autour d'une table. Prudente, je m'apprêtai à refuser poliment, avant de me rendre compte que cette tasse de thé n'était peut-être pas que de l'eau chaude aromatisée. Cette tasse de thé, proposée par cette dame, c'était comme une trêve. Pouce, on arrête tout, on fait une pause et on reprend après. J'acceptai, tout en expliquant que je laissais le thé refroidir un peu et que je le boirais par petites gorgées en passant.
Une nouvelle routine s'installa. Deux fois par semaine, chez Monsieur et Madame, mon thé était servi dans une petite tasse blanche à fleurs bleues et je le sirotais entre le repassage et la serpillière. Parfois, ils avaient de la visite, ils prenaient le thé dans la véranda, mais n'oubliaient jamais ma tasse. Et ils défendaient à quiconque de se servir de la petite tasse blanche à fleurs bleues.
Nos relations changèrent. La confiance s'installa. Madame cessait de m'observer tout le temps, Monsieur devenait un peu plus causant. Puis je vins aussi pour les repas du midi. Je les voyais tous les jours. J'étais devenue "leur" aide à domicile. Madame commença à parler. Elle me raconta quelques bribes de sa vie, me parla de leurs premiers enfants, des jumeaux, morts avant leur premier anniversaire. Elle me parla aussi d'un amour de jeunesse, avant Monsieur, un amour secret qu'elle ne lui avait jamais avoué.
Je partis en congés et fus remplacée. À mon retour, Monsieur et Madame étaient très remontés contre le CCAS. Ma collègue ne leur avait pas plu, elle était trop ceci, pas assez cela. Ce jour-là, je fis quelque chose d'inhabituel. Je m'assis pour boire mon thé et pris un peu plus de temps que d'habitude. Madame parlait, j'écoutais. De fil en aiguille, la conversation porta sur les aides à domicile et leurs différentes façons de travailler. C'était dur pour Madame de devoir accepter de l'aide, elle avait toujours tout fait dans la maison, n'avait jamais eu besoin de personne. Elle vivait mal cette présence quotidienne d'une tierce personne depuis son retour de l'hôpital. Elle vivait encore plus mal le changement, cela l'obligeait à s'adapter à chaque personne, et à son âge... Ce jour-là, mon thé eut largement le temps de refroidir. Ce jour-là, nous eûmes une vraie discussion. Je compris à quel point le retour à la maison avait pu être violent pour elle. Rentrer chez soi et découvrir une inconnue faire tout ce que vous faisiez encore il y a quelques semaines. Se sentir dépossédée de son travail. Devoir accepter des horaires qu'on n'a pas choisis, une présence dont on ne veut pas. Faire confiance à cette petite bonne femme qui va et vient dans la maison, telle une petite souris fureteuse.
La discussion fut longue et sincère. Apaisante aussi. Pour Madame comme pour moi. Ce jour-là, je me rendis compte que je n'étais pas qu'une simple aide à domicile. J'étais aussi une intruse. Une intruse nécessaire, qu'on devait accepter, parce qu'on vieillissait, parce qu'on était malade, parce qu'on ne pouvait plus tout faire tout seul. Une intruse qu'on devait apprendre à ne pas détester. 
Ce jour-là, je compris le pouvoir d'une petite tasse blanche à fleurs bleues, et je me dis que Madame Grandchef devrait prendre le thé plus souvent.


L'image illustrant ce billet est une création d'Elise Shootthelife. Vous pouvez trouver d'autres illustrations sur sa page Facebook.

mercredi 28 janvier 2015

Il, Elle...

Elle a encore perdu ses clés.
Il ne sait plus où il a garé la voiture.
Elle cherche ses mots.

Début.

Il ne sait plus où il habite.
Elle a oublié les prénoms de ses enfants.
Il se croit en 1960.

Suite.

Elle regarde sa fourchette et ne sait comment s'en servir.
Il enfile son pyjama par-dessus son pull.
Elle sort acheter du pain à deux heures du matin.

Suite...

Il urine dans sa penderie.
Elle ne s'est pas lavée depuis deux semaines.
Il ne reconnaît plus sa femme.

Suite...

Elle mange ses selles.
Il se perd dans sa maison.
Elle crie des mots incompréhensibles.

Suite...

Il ne mange plus.
Elle ne marche plus.
Il ne parle plus.

Suite...

Elle s'efface.
Il s'oublie.
Ils disparaissent.

Fin.

dimanche 4 janvier 2015

L'enterrement

L'histoire commence ici.

Ce jour-là, je suis allée voir mon père et ma belle-mère (Madame Pasdbol) et j'ai appris une mauvaise nouvelle. En rentrant, je me souviens avoir écouté Norig à fond dans la voiture et m'être arrêtée plusieurs fois pour pleurer. Le cancer, je connaissais, il avait déjà emporté une partie de ma famille, dont ma mère. Optimisme zéro.

La suite, je l'ai racontée, et mon frère aussi. J'ai parlé de la maladie, de la mort, mais aussi des émotions que je devais apprendre à apprivoiser en tant que future soignante. Mais je n'ai pas tout raconté, parce que certaines choses étaient trop dures, ou trop sordides. Par exemple, je n'ai jamais parlé de l'enterrement.

Mon père est mort un lundi (ma mère aussi, Madame Pasdbol aussi, ça doit être une sorte de tradition). Nous avons "choisi" la date de l'enterrement en essayant de faire au mieux pour tout le monde. C'est tombé un samedi, un jour avant son anniversaire de mariage avec Madame Pasdbol. À quelques jours près, ils auraient pu fêter leur première année de mariage... mais non.

La préparation de l'enterrement, le choix du cercueil, des plaques, de la musique... tout était tellement douloureux. Il fallait prévenir tout le monde, pleurer, organiser les obsèques, pleurer, faire tout un tas de démarches administratives, pleurer, s'occuper des vivants, pleurer.
Les vivants, justement, étaient ce qui nous raccrochaient au présent, mon frère et moi. Les enfants qui couraient, qui riaient, qui jouaient, c'était la vie qui continuait, malgré tout. C'était la génération d'après. C'était quelques gouttes de joie au milieu d'un océan de tristesse.
Ces quelques jours, entre la mort et l'enterrement, c'était comme une bulle, une sorte de parenthèse. Mon père était mort, certes, mais il était encore là, je pouvais aller le voir, je pouvais le regarder, le toucher. Je pouvais encore m'asseoir à côté de lui et lui parler. Je pouvais encore faire le rêve insensé qu'il allait ouvrir les yeux, me sourire, et se relever comme si rien ne s'était passé.
Mais, entre les enfants joueurs et mon père immobile, il y avait la veuve. La veuve qui ne pleurait pas. La veuve qui reprochait à mon père mort le coût de la maladie et des obsèques. La veuve qui voulait tout bazarder. La veuve qui buvait. La veuve qui se noyait. Et dont nous devions aussi nous occuper. En plus du reste.

Mourir en été, c'est pas terrible. Les gens sont en voyage, c'est difficile de trouver à se loger dans une région un peu touristique, ils n'avaient pas prévu un enterrement dans leur planning de vacances... Bref, tout ça pour dire qu'il n'y avait pas grand-monde à l'enterrement. Une cérémonie toute simple, avec la famille réunie en rond autour d'un cercueil tout simple décoré des fleurs du jardin. Une belle cérémonie quand même, avec le chant des enfants et les textes choisis. Et cette chanson, que je ne peux plus écouter sans pleurer. C'est après que ça a merdé.

Mon père avait choisi la crémation. Madame Pasdbol, d'emblée, nous avait dit qu'elle ne viendrait pas, que c'était au-dessus de ses forces. Pour avoir vécu la crémation de notre mère, mon frère et moi comprenions que cela puisse être un moment qui semble insurmontable. Les enfants, eux, voulaient venir. Ils avaient vu leur grand-père malade, puis mort, ils voulaient être là jusqu'au bout. Les quelques "grandes personnes" qui n'étaient pas concernées ont protesté, au nom de la morale et de que sais-je encore. Les enfants ont cédé. Du coup, après la cérémonie, il n'y avait plus grand-monde de partant pour la crémation. Les enfants devaient rester à la maison, ma belle-soeur et mon mari devaient s'en occuper, le reste de la famille était fatigué et souhaitait rester avec la veuve. Certes. Nous avons redemandé à celle-ci si elle voulait venir. Non ferme et définitif. C'est donc pleins d'entrain que mon frère, mon parrain, mon bébé et moi nous sommes élancés sur la route joyeuse du crématorium (désolée, j'essaye de mettre un peu d'allégresse dans ce billet, c'est un peu morbide sinon).

Une crémation, c'est long. Long et sinistre. Et difficile. Toucher le cercueil, une dernière fois. Pleurer. Le regarder partir. Pleurer. Attendre. Pleurer. Recevoir l'urne. Pleurer. Réaliser que son père est là-dedans, dans ce récipient encore chaud. Alors qu'il y a quelques heures à peine le cercueil n'était pas fermé. Pleurer. Et rentrer. En pleurant. En se disant que cette fois c'est vraiment fini. Il n'ouvrira pas les yeux. Il ne sourira pas. Il est vraiment parti. Pour toujours.

Le retour à la maison a été l'apothéose. J'avais à peine eu le temps de descendre de voiture que mon mari s'était rué vers moi pour me dire que c'était "dégueulasse" ce qu'on avait fait à Madame Pasdbol! Hein? Quoi? Qu'est-ce qui se passe?
Ce qui se passait? Madame Pasdbol, pendant que nous pleurions notre père en attendant que tout soit vraiment fini, avait bu plus que de raison, un apéro par ci et un autre par là, et, dans un état d'ébriété avancée, titubante et bégayante, s'était plainte de ses méchants beaux-enfants qui n'avaient même pas voulu d'elle à la crémation de son cher époux. La famille endeuillée, attendrie par cette pauvre veuve sans défense, s'était bien entendu offusquée de notre attitude inhumaine. Pauvre, pauvre veuve! Et nous, quels monstres nous faisions! Nous, les enfants, les orphelins, les vilains méchants pas beaux qui osions abandonner cette pauvre femme à son triste sort alors qu'elle venait de perdre son mari...

ET NOUS ON VIENT DE PERDRE NOTRE PÈRE! ET VU QU'ON A DÉJÀ PERDU NOTRE MÈRE, ÇA VEUT DIRE QU'ON EST ORPHELINS! ET ON LE VIT UN PEU MAL! ET ON A DÉJÀ ASSEZ DE NOTRE PEINE À SUPPORTER SANS AVOIR EN PLUS L'ALCOOLISME ET LES MENSONGES DE LA VEUVE À GÉRER! BANDE DE CONS!!!

Bon, ça, c'est ce qu'on aurait voulu leur dire... mais on n'a pas osé. On s'est contentés de ravaler nos larmes et notre colère. Parce que ça n'était pas le moment. Parce que nous étions trop fatigués. Trop tristes aussi. Parce qu'on parlerait de tout ça demain, calmement. Sauf que le lendemain, ce fut pire.



dimanche 21 décembre 2014

Petites maltraitances ordinaires

En tant qu'aidante quand mes parents ont été malades, en tant que patiente hier et demain, en tant que soignante aujourd'hui, je vois et je vis ce que j'appelle des "petites maltraitances ordinaires". Vous savez, ces petites phrases prononcées nonchalamment au détour d'un couloir hospitalier, ces petites négligences dans les soins, ces petites maladresses qu'on croit sans conséquences...

On n'ose pas dire au médecin qu'un mot nous a fait mal.
On ne se plaint pas d'un soignant qu'on trouve parfois un peu brusque.
On serre les dents quand on souffre.

Mais au fait, pourquoi ne dit-on rien? De quoi a-t-on peur au juste?
Pourquoi ne pas raconter, pourquoi ne pas dire ce qui nous fait souffrir?

Je suis soignée, tu es soignant.
Je suis soignante, tu es soigné.
Parfois, nous ne nous comprenons pas. Parfois, il suffit juste de se parler, de dire qu'un geste était maladroit, d'expliquer qu'une parole était malvenue.
Parfois, c'est suffisant. Et si ça ne l'est pas, ça aura au moins le mérite d'être posé et, qui sait, de servir à d'autres.

Voilà, c'est un tout petit billet, c'est juste pour vous présenter ce nouveau blog : http://petitesmaltraitancesordinaires.blogspot.fr/

Un blog participatif, où vous pouvez venir raconter vos expériences, pour que ça puisse servir.

Parce qu'en tant que patiente, j'aurais parfois aimé qu'on me considère autrement.
Parce qu'en tant qu'aidante, j'aurais souvent eu besoin d'explications.
Parce qu'en tant que soignante, j'ai encore tant et tant à apprendre.

Vous pouvez déposer vos témoignages à l'adresse suivante : vieuxetmerveilles@hotmail.fr

Et pour ceux que le sujet intéresse, sachez qu'il y aura bientôt un #mededfr sur le sujet.