samedi 25 juin 2016

La vie rêvée de l'aide à domicile. #2

Un témoignage de Sophie, auxiliaire de vie dans une entreprise de services à la personne.


Je suis déléguée du personnel. Il y a deux ans j'ai demandé expressément à ma gérante de mettre en place le temps de déplacement. Obligatoire. On m'a ri au nez mais on m'a toutefois envoyé un courrier m'assurant que ça allait être fait.
Je n'y ai jamais cru mais après tout si une bande de dindes accepte de se faire voler au détriment de leur sécurité et et de leur confort de travail.... Je ne vais pas me battre pour des esclaves qui se foutent de la convention.
Aujourd'hui chez un client la gendarmerie m'a téléphoné. Ma fille a pris de plein fouet une voiture en vélo.
Cale pied enfoncé dans le mollet, scanner du tronc cervical etc...
La gamine choquée que qui a failli tuer ma fille est rentrée dans ma boîte il y a quelques mois et est censée être à deux endroits a la fois. Elle n'a pas de temps de déplacement.
Certaines collègues me reprochent parfois mon agressivité et mon ton cru.
Toutes celles qui s'assoient sur nos droits je leur souhaite d'avoir une gosse qui s'éclate sur leur capot. Ou même de glisser et de se briser une épaule comme une de mes collègues.
J'étais encore aux urgences que ma boss m'envoyait un texto pour me dire que les heures manquées seraient à rattraper.
Ma fille ne peut pas monter les escaliers seule. Et bien croyez le ou non je suis censée, à partir de lundi, aller chez un nouveau client de 17h à 19h. Ça fait cinq ans que je travaille dans cette boîte, et quatre ans et demie que je travaille de  8h à 13h et de 14h à 17h. J'élève seule mes deux enfants, la gérante sait depuis longtemps que je ne suis pas disponible après 17h, et pourtant...

Pour info, la convention collective dont dépend l'entreprise de Sophie est la Convention collective nationale des entreprises de services à la personne du 20 septembre 2012 (cc 3217). Vous pouvez la consulter ici.

Concernant les temps de déplacement entre deux interventions, il est précisé au Chapitre II, section 2 :

e) Temps de déplacement entre deux lieux d'intervention
Le temps de déplacement professionnel pour se rendre d'un lieu d'intervention à un autre lieu d'intervention constitue du temps de travail effectif lorsque le salarié ne peut retrouver son autonomie.
En cas d'utilisation de son véhicule personnel pour réaliser des déplacements professionnels, le salarié a droit à une indemnité qui ne peut être inférieure à 12 centimes d'euros par kilomètre.
f) Temps entre deux interventions (1)
Les temps entre deux interventions sont pris en compte comme suit :
-en cas d'interruption d'une durée inférieure à 15 minutes, le temps d'attente est payé comme du temps de travail effectif ;
-en cas d'interruption d'une durée supérieure à 15 minutes (hors trajet séparant deux lieux d'interventions), le salarié reprend sa liberté pouvant ainsi vaquer librement à des occupations personnelles sans consignes particulières de son employeur n'étant plus à sa disposition, le temps entre deux interventions n'est alors ni décompté comme du temps de travail effectif, ni rémunéré.

La douloureuse attente

Été 2012.
Le crabe a gagné, il a perdu. Il va bientôt mourir. Il le sait, sa famille le sait, les soignants le savent. C'est plus simple ainsi. Pour l'heure, il bénéficie des soins palliatifs à domicile, avec passage quotidien des infirmiers et aides-soignants. Ça se passe plutôt bien, quelques couacs avec la pharmacie mais rien d'insoluble. Sauf ce soir. Ce soir, il y a un problème avec la perfusion. Il est tard et l'infirmière de l'HAD ne peut pas se déplacer, pas d'autre choix que les urgences. Embarquer un père en fin de vie et sa fille en fin de grossesse n'est pas une mince affaire, heureusement que le fils est ambulancier, ça aide! Après un trajet légèrement angoissant (pourquoi cette fichue perfusion ne veut-elle pas s'écouler normalement?), la petite famille arrive à bon port. Chance inouïe, il n'y a que deux personnes en salle d'attente. Chic, ça devrait aller vite, et tant mieux parce que tout le monde est crevé!
L'enregistrement est assez rapide. Le monsieur est suivi dans cet hôpital, ça tombe bien. Commence l'attente. 
La première heure passe presque vite. On discute, on bouquine, on dit bonsoir aux nouveaux arrivants. C'est presque amusant de se trouver là. Si la fille accouche maintenant, elle sera bien entourée, dit-elle en riant!
La deuxième heure est plus difficile. Le père ne dit rien mais il serre les dents. Le fils fait des allers-retours entre la petite salle d'attente et l'accueil. Pourquoi est-ce si long? Pourquoi personne ne vient voir son père? Pourquoi ne propose-t-on pas un lit à ce dernier pour qu'il puisse au moins se reposer?
La troisième heure est éprouvante. Le père souffre. Il ne dit rien, mais ses enfants ont remarqué le tremblement qui l'agite. Dans l'angoisse qui a précédé le départ, personne n'a pensé à prendre la morphine. Ils demandent à la dame de l'accueil si elle peut prévenir un médecin, mais celle-ci leur répond qu'il y a hélas d'autres urgences à gérer. La douleur, ça n'est pas une priorité ici.
La quatrième heure est horrible. Un lit s'est libéré et le père peut enfin s'allonger en attendant qu'un médecin le voie. Mais il n'a toujours pas reçu d'antalgique. Un cancer, au stade terminal, ça fait mal. Très mal. N'importe quel soignant sait cela. Mais ça a l'air tellement compliqué de trouver de la morphine dans cet hôpital... Le fils est furieux. Ils sont venus pour un petit problème de perfusion, n'ayant pas d'autre choix que les urgences, ils n'imaginaient pas que ça se transformerait en séance de torture. Du coup, il est de moins en moins patient. Il a envie d'insulter tout le monde, mais il n'y a personne d'autre que la dame de l'accueil, qui d'une part n'y est pour rien, et d'autre part est fort aimable, alors ce serait dommage. La fille est furieusement inquiète. Pour son père qui souffre d'abord. Mais aussi, plus égoïstement, pour elle. Elle se dit que si elle doit accoucher dans cet hôpital, elle a intérêt à venir avec un stock de paracétamol, parce que pour la péridurale c'est pas gagné! Le père est furieux. Mais lui, il est trop faible pour dire quoi que ce soit, alors il se tait.
Cinquième heure. La perfusion est réglée, ça n'était pas très grave finalement. La petite famille rentre enfin chez elle et le père peut enfin prendre sa morphine. Tout le monde est épuisé, et amer. L'attente, le stress, l'absence des soignants, tout ça, ils peuvent le comprendre. Il y avait d'autres urgences que la leur, et la jeune fille avec sa fracture du coude arrivée après eux était une situation bien plus urgente que leur perfusion bouchée.
Mais la douleur, putain, la douleur! Comment peut-on à ce point ignorer quelqu'un qui a mal? Comment peut-on le laisser plusieurs heures durant sur un siège en métal sans même lui proposer ni fauteuil ni antalgique? Comment peut-on oser lui dire qu'on ne peut rien lui donner d'autre que du paracétamol? Pour un cancer au stade terminal dont il mourra quelques semaines plus tard?

Comment peut-on soigner sans prendre soin?

  

samedi 11 juin 2016

Et c'est le buuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuuut!

En ce moment, les résidents ne parlent que de l'Euro2016... J'envisage donc d'adapter ma pratique professionnelle en conséquence ;-)


lundi 6 juin 2016

La vie d'avant

20 septembre 1994.
Sept heures. Le bip-bip du réveil sort Christelle du sommeil. Elle s'étire longuement, enfile ses chaussons et descend silencieusement les escaliers. Il ne faut pas réveiller les enfants. Elle prépare le café et, pendant qu'il coule, allume le chauffage dans la salle de bain. Café, cigarette, douche. La petite demi-heure calme de la journée, avant la course. Puis tout s'enchaîne : il faut réveiller les enfants, les préparer, les emmener à l'école, filer au boulot... S'il n'y a pas trop d'embouteillages elle arrivera avec cinq minutes d'avance et se prendra un petit café-clope avec les collègues avant de commencer.
Christelle est vendeuse en librairie. Elle aime son boulot, elle le trouve intéressant et l'équipe est sympa. Ce soir, elle fera un petit crochet par la boutique d'à côté avant de rentrer. Elle y a repéré une jolie veste qui serait parfaite pour le mariage de son frère. La vendeuse est sympa, elle lui fera une petite ristourne. Quand elle arrivera chez elle, son mari sera déjà rentré et aura préparé le repas. Ils mangeront tous ensemble, coucheront les enfants et elle profitera du calme du début de soirée pour appeler ses parents.


20 septembre 2014.
Sept heures. Deux coups brefs frappés à la porte, le bruit de la clé de la serrure, le soignant entre dans la chambre.
- Bonjour Christelle, il est sept heures! Bien dormi? Tu sors du lit et tu vas dans la salle de bain, je prépare tes vêtements et j'arrive.
Christelle s'étire, enfile ses chaussons et se dirige dans la salle de bain. Là, elle prend sa douche sous le regard et avec l'aide du soignant.
Quand elle revient dans la chambre, ses vêtements sont posés sur le lit. Pantalon noir, t-shirt bleu, pull bleu. Elle aurait préféré un autre pantalon, mais impossible de changer, son placard est fermé à clé et le soignant est pressé. Tant pis.
Huit heures moins dix. Christelle attend devant la porte de la salle à manger avec les autres résidents. Le petit-déjeuner est servi à huit heures, il faut patienter. 
Huit heures et demie. Christelle a bu son café et mangé ses tartines. Chez elle, elle mangeait du pain aux céréales le matin, mais ici il n'y en a pas. Elle débarrasse son plateau et se dépêche de sortir de la salle à manger, trop bruyante à son goût. Dans une demi-heure le soignant lui donnera sa cigarette, il faut patienter encore un peu. Ici, tout est compté. C'est un café le matin, pas plus, et une cigarette à 9h. Le budget est serré, le café coûte cher à la société qui paie pour les malades et le prix du tabac augmente plus vite que l'Allocation aux Adultes Handicapés.
Neuf heures dix. Christelle a fumé sa cigarette et elle attend. Pas d'activité programmée ce matin, elle essaiera de trouver quelqu'un, soignant ou soigné, pour une partie de dominos, en attendant la cigarette de onze heures.
Midi. Au menu, crudités, poisson, riz et petits légumes, yaourt aromatisé, fruit. Christelle demande si elle peut avoir un yaourt à la fraise au lieu de celui à l'ananas. Impossible, il n'y en aura pas assez pour tout le monde si chacun décide du goût qu'il préfère.
L'après-midi s'écoule lentement. Cigarette de treize heures, sieste, cigarette de quinze heures, télé, goûter, cigarette de dix-sept-heures, télé... Comme tous les jours, Christelle dit au soignant qu'elle aimerait s'acheter un nouveau sac à main. Comme tous les jours, le soignant lui répond qu'il faut voir ça avec son tuteur et en discuter en équipe par la suite afin de programmer une sortie.
Vingt heures. La journée est bientôt finie. Christelle a mangé, fumé sa dernière cigarette de la journée, et elle attend maintenant que le soignant passe lui donner son traitement pour la nuit. Quand il arrive, elle lui dit qu'elle aimerait appeler sa fille.
- Pas maintenant Christelle, tu sais bien que le soir on n'a pas le temps pour les accompagnements personnalisés. Tu en parleras à ton référent et vous ferez ça ensemble, d'accord? Allez, bonne nuit Christelle, à demain.
Christelle s'endort rapidement. Aujourd'hui était comme hier et demain sera comme aujourd'hui. Parfois, elle repense à sa vie d'avant, quand elle pouvait choisir ce qu'elle buvait, mangeait et fumait, quand elle s'habillait comme elle en avait envie et téléphonait sans attendre qu'on lui en donne l'autorisation. Quand tout était si simple. Mais ça, c'était avant. Avant la maladie, et avant l'hôpital.

Vingt et une heures. Transmissions.
- Christelle a eu beaucoup de demandes aujourd'hui, dit un premier soignant.
- Oui, en ce moment elle est exigeante, il lui faudrait tout et tout de suite. Mais bon, ça fait partie de sa pathologie ça, elle est intolérante à la frustration, répond le deuxième soignant.

jeudi 2 juin 2016

Laisse-toi faire #2

Le début de l'histoire est ici.

Elle s'endort tard, elle ne se sent pas bien, et tellement coupable de n'avoir pas protesté plus fermement.
Le lendemain, tout semble normal. Le parrain est sorti, les parents de Stéphanie parlent de tout et de rien. Elle se sent complètement décalée, abrutie par les événements de la veille. Elle essaie de réfléchir à ce qui s'est passé, mais tout le monde semble si normal, est-elle donc la seule à avoir ressenti l'anormalité de la situation ? 
- Pourquoi as-tu pleuré hier soir? lui demande soudain Stéphanie. 
Elle est sidérée par cette question. Son amie n'a-t-elle rien vu elle non plus? Et si c'était elle qui se faisait des films? Et si tout cela était vraiment normal?
La matinée s'écoule, ils mangent, puis les gamines vont à leur cours de gym. Le parrain est venu. Il passe une heure au fond de la salle à les regarder. Elle rate tous ses enchaînements ce jour-là, son regard insistant la gêne, elle rase les murs pour l'éviter. Lui, il sourit, l'air calme... et normal.
17h, fin du cours. Elle rentre chez elle directement et s'enferme dans sa chambre. Sa mère vient la voir pour lui demander si la soirée s'est bien passée. Elle pleure, elle hoquette. « Surtout ne dis rien à papa, surtout ne dis rien ! Promets ! » Sa mère s'inquiète, lui demande ce qui s'est passé. Alors elle raconte : l'exhibition des petits singes savants, le gâteau pas frais, le coq au vin, le mal de ventre, les gestes déplacés, les mains du parrain qui remontaient à chaque fois vers l'intimité, ces mêmes mains qui la retenaient, qui la reprenaient à chaque fois qu'elle essayait de se lever, le baiser du soir « pour rire », la peur, le silence complaisant des adultes… 
Elle pleure, elle ne s'arrête plus, tout sort dans le désordre, elle se sent sale, stupide, coupable… Sa mère est furieuse, elle veut appeler les parents de Stéphanie pour leur demander des explications mais elle la supplie de ne pas le faire. 
La mère ne téléphone pas, elle attend que le père rentre du travail pour lui parler. Elle se sent trahie, elle avait fait promettre de ne rien dire. Son père lui demande de lui raconter, elle recommence. C'était déjà difficile d'en parler à sa mère, ça l'est encore plus de raconter à son père. 
Suite à cette discussion, ils lui interdisent de retourner chez Stéphanie. C'est tout.

Fin de l'histoire. Pas de coup de fil aux parents de Stéphanie, pas de plainte, rien. On passe sous silence et on tâche d'oublier. On fait comme si, on fait semblant, les parents de Stéphanie sont des amis, on ne va quand même pas remuer ciel et terre pour ça !
Elle reste seule avec sa culpabilité, sa honte et son dégoût. Pourtant ça devrait être aux grands de se sentir coupables : le parrain pour les gestes qu'il a eus, les parents de Stéphanie pour leur absence de réaction, les siens pour leur silence. Tous coupables, tous complices. Mais devant l'absence de réaction des « grands », devant leur manque de protection, c'est elle, la gamine de onze ans, qui se sent coupable : coupable de n'avoir pas crié, d'avoir laissé faire, de n'être pas partie. Et puis, quand elle grandira, coupable de ne rien dire, coupable de ne pas porter plainte. Mais porter plainte pour quoi ? Pour un type aux mains baladeuses qui tripote les petites filles ? Pas de viol, pas de coups, juste une salissure. 

Quelques années plus tard, elle le reverra, par hasard. Ce jour-là, il sera avec ses filles. La plus petite sera sur ses genoux, et elle ne verra que les mains du parrain caressant le dos de la petite. Elle se demandera si elle-aussi... et elle se sentira encore plus coupable du silence des adultes.
Elle croira longtemps que les gestes du parrain auront été la pire chose de cette soirée... puis elle se rendra compte que finalement, le pire n'est pas le geste mais le silence. Le silence complice et coupable. Le silence qui fait que la victime devient elle aussi complice... et coupable.


mercredi 1 juin 2016

Laisse-toi faire... #1

Elle a onze ans, elle fait de la gymnastique et rêve de ressembler à Nadia Comaneci, son idole. Dans son club il y a Stéphanie, c'est une très bonne copine. Il lui arrive d'aller dormir chez elle de temps en temps. Leurs parents se connaissent et ils s'aiment bien. 
Un vendredi soir, Stéphanie lui propose de venir dormir chez elle, ainsi elles pourront passer la soirée et la matinée ensemble avant d'aller à l'entraînement du samedi après-midi. Ses parents ont invité son parrain et son « amie » (en langage adulte, son "amie" veut dire sa maîtresse), sa mère aura préparé un bon plat et commandé un gâteau à la pâtisserie. Elle demande à ses parents, ils sont d'accord, elle passe donc chercher des affaires de rechange chez elle et repart aussitôt chez sa copine. Quand elle arrive, son parrain est déjà là. C'est un monsieur d'une quarantaine d'années, qui parle et rigole beaucoup, et regarde les gamines avec insistance. Les adultes prennent l'apéritif. Sont présents : les parents de Stéphanie, son grand frère (qui doit avoir une vingtaine d'années), son parrain et son amie, Stéphanie et elle. Ça picole pas mal ce soir-là. Le parrain de Stéphanie lui demande qui elle est, elle explique qu'elle est une amie du club de gym. Les parents de Stéphanie ont alors une idée complètement stupide : ils demandent aux gamines d'aller mettre leurs justaucorps et de leur montrer la petite chorégraphie qu'elles préparent pour la prochaine compétition. Elle n'aime pas beaucoup les exhibitions de ce genre, elle ne se sent pas l'âme d'un singe savant, mais ils insistent lourdement alors, pour avoir la paix, elle accepte de faire l'andouille avec Stéphanie qui, elle, semble y prendre beaucoup de plaisir. Justaucorps enfilé, musique, c'est parti pour le mini spectacle. Elle se sent complètement ridicule, un salon n'est pas une salle de gym, des adultes à moitié saouls ne sont pas un jury idéal. Après la petite démonstration elle veut se rhabiller, mais ces idiots insistent pour qu'elles restent ainsi car « elles sont tellement mignonnes ! » Tout le monde passe à table, les gamines dans leurs tenues ridicules. Au menu, coq au vin et gâteau dont la crème a tourné. Elle est malade, elle a mal au ventre, la tête lui tourne. Après le repas elle s'assoupit sur le canapé. C'est la main du parrain qui la réveille, elle est posée sur sa cuisse et remonte doucement. Elle n'aime pas ça, elle est mal à l'aise, elle repousse sa main mais il recommence. Plusieurs fois elle repousse sa main, plusieurs fois il la repose. Elle est nauséeuse, dans une espèce de brouillard, ça tourne. Elle essaie de se relever, il la retient par les épaules. Elle regarde autour d'elle, les « grands » continuent à parler, à rire. Mais ne voient-ils donc rien ? Elle n'ose pas lui dire d'arrêter, elle a peur de passer pour une impolie, elle n'est pas chez elle et elle doit dormir ici, donc pas question de faire un scandale. Il est tard, trop tard pour appeler ses parents, et de toute façon ils n'ont pas de voiture, comment viendraient-ils la chercher ? Elle essaie encore de le repousser, de se relever, mais à chaque fois il la retient, recommence son manège, remonte sa main, insiste. « Laisse-toi faire, je ne fais rien de mal » lui dit-il doucement. Les autres, ils rigolent, ils font semblant de ne rien remarquer, ils parlent de tout et de rien. 
Elle ne sait pas combien de temps ça dure, ça lui semble infiniment long, mais au bout d'un moment les « grands » ont enfin la bonne idée d'envoyer les gamines se coucher. Enfin la libération ! Elles filent dans la chambre, elles se mettent au lit, et les grands viennent leur souhaiter une bonne nuit. 
- Tu as déjà embrassé un homme ? lui demande alors le parrain en se penchant au-dessus du lit.
- Non, répond-elle (à onze ans la réponse semble plutôt logique!).
- Je vais te montrer… Et il le fait, vraiment, pas comme un adulte embrasse une gamine, mais comme un homme embrasse une femme. Les autres rigolent, ils trouvent ça très drôle. Elle non. 
Après ça il veut lui faire "des papouilles, pour rire" (décidément ils n'ont pas le même humour!). Elle remonte la couverture sur elle, pensant qu'il n'osera pas insister, mais il ne se gêne pas pour la rabaisser et recommencer le même manège qu'au salon. Elle est bloquée contre le mur, elle se retourne pour qu'il n'ait "plus rien à se mettre sous la main", mais ça ne l'empêche pas de continuer. Même là, dans la chambre de son amie, elle n'est pas à l'abri. Les autres sortent de la chambre, le parrain reste "pour dire bonne nuit aux gamines". Elle entend les "grands" rire à côté, continuer à parler, et pendant ce temps le parrain recommence son manège, ses mains insistent, "c'est pour rire" dit-il! Et puis les "grands" viennent le chercher, il est tard, les gamines ont un entraînement demain, il faut les laisser dormir maintenant. Ils sortent de la chambre, ferment la porte... et elle pleure. 


À suivre...

mardi 17 mai 2016

L'urgence pas urgente

Ils arrivent vers 21h, main dans la main. Elle, jeune fille souriante malgré la douleur. Lui, jeune homme courtois lui tenant tendrement les épaules. C'est mignon un couple amoureux. Pendant qu'elle s'enregistre à l'accueil, il ne la quitte pas, la couvant de son regard protecteur. Puis ils vont s'asseoir en salle d'attente. Il lui parle doucement en lui tenant la main. Elle l'écoute d'une oreille distraite. Elle a mal. Vraiment mal. Elle regarde son index bleui et enflé et se dit que ça ne va pas être très commode pour le travail. Tant pis, elle fera avec. Perdue dans ses pensées, elle ne remarque pas que son copain s'impatiente. Il cherche à accrocher le regard des soignants, soupire, regarde l'heure à de nombreuses reprises. C'est quand même incroyable qu'on attende autant! Elle lui sourit calmement, il n'y a rien d'urgent, rien de grave, ça n'est qu'un doigt cassé après tout.
Elle a sommeil, elle voudrait s'allonger quelque part, mais les chaises de la salle d'attente n'invitent pas au repos. Son copain s'agite, il n'aime pas la voir souffrir. Il apostrophe un soignant, pourquoi est-ce si long? L'infirmier, agacé par le ton véhément du jeune homme, réplique qu'il y a des urgences plus urgentes. La jeune fille baisse les yeux, elle a un peu honte, elle préfère se taire.
Les heures passent. Elle essaie de s'endormir sur l'épaule de son copain, mais la douleur l'en empêche. Vers une heure du matin, elle passe à la radio. Son copain voudrait l'accompagner mais l'interne refuse, lui assurant que ce sera rapide.
Elle est seule maintenant. Dans la salle d'attente de radiologie, un interne explique à un jeune homme en pleurs qu'il faut opérer sa cheville et qu'il va devoir rester à l'hôpital. La jeune fille l'envie, rester à l'hôpital ça veut dire avoir un lit... et pouvoir y dormir.
La radio se fait rapidement. Le radiologue est fatigué, la jeune fille aussi. C'est cassé, mais sans gravité, une attelle et des antalgiques feront l'affaire. La jeune fille peut rentrer, il est bientôt deux heures du matin et la nuit sera courte. Le jeune homme, lui, est rassuré de retrouver sa chère et tendre. Un bisou dans le cou, une main sur les épaules, et les voilà repartis comme ils étaient venus, amoureusement.

Franchement, ça n'avait rien d'urgent, la jeune fille aurait pu attendre le lendemain et aller passer une radio en ville. Vu le monde qu'il y avait, ça aurait libéré la place. Et puis cet air déçu qu'elle a pris quand les soignants lui ont expliqué que les lits étaient pour les vraies urgences... non mais franchement, c'est pas un hôtel ici! Quant à lui, l'amoureux énamouré, cette façon qu'il avait de regarder tout le monde de travers! Et cet air suspicieux quand on lui a refusé l'accompagnement à la radio... Hé ho, il peut la lâcher cinq minutes sa copine hein, elle va pas s'envoler!

Quelques heures plus tôt, les amoureux se sont disputés. Une fois de plus, une fois de trop. Il l'a frappée. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a eu peur, a voulu s'enfuir. Il l'a retenue, elle s'est débattue. Instant de lutte. Une fois de plus, une fois de trop. Elle a réussi à atteindre la porte et à l'ouvrir, elle a essayé de sortir, mais il a été plus rapide et a claqué la porte sur ses doigts. La douleur a été fulgurante. Elle a crié. Il s'est arrêté, s'est inquiété. D'habitude elle ne crie pas. Il a eu peur. Il a été plus loin que d'habitude, et maintenant elle pleure. Elle dit qu'elle veut le quitter, qu'elle ne l'aime plus, qu'elle a peur de lui. Mais lui, il l'aime, et il ne voulait pas lui faire mal. Il pleure lui aussi, il est paniqué. Il veut l'emmener à l'hôpital. Elle refuse, tout ce qu'elle veut c'est sortir d'ici et qu'il la laisse tranquille. Il insiste, elle ne peut pas partir comme ça, c'est peut-être cassé, c'est peut-être grave. Et puis, pour être honnête, il a peur de ce qu'elle pourrait faire, peur des conséquences... pour lui. Elle est fatiguée, elle a mal, elle a peur. Il ne la laissera pas partir de toute façon. Alors elle accepte. Parce qu'à l'hôpital il y aura du monde. Parce qu'elle ne sera plus seule avec lui. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra se confier à quelqu'un. Parce qu'avec un peu de chance elle pourra être protégée. Parce qu'avec un peu de chance quelqu'un verra la femme battue derrière l'amoureuse transie.

Motif de consultation : une broutille pas très urgente.
Patiente : une jeune fille amoureuse qui aurait largement pu attendre le lendemain, exigeante de surcroît.
Accompagnant : un jeune homme amoureux et impatient.
Soignants : fatigués et blasés.

Au suivant!

D'autres billets sur les urgences ici :
http://www.patienteimpatiente.fr/2016/02/bref-jai-ete-aux-urgences.html

http://chroniqueshortensiennes.blogspot.fr/2016/05/urgences.html